La préparation des États Généraux en Pays de Buch

LA PRÉPARATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX EN PAYS DE BUCH

 

Après le renvoi de Calonne qui avait eu la « maladresse » de révéler à l’Assemblée des Notables l’ampleur du déficit des finances royales afin qu’elle consentît «peut-être quelques abandons majeurs en matière d’égalité fiscale»1, Louis XVI avait appelé en mai 1787 l’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne2. Le nouveau chef du conseil royal des finances ne put que s’inspirer du programme de son prédécesseur : liberté du commerce des grains, reconversion de la corvée en une contribution en argent, aménagement ou suppression de certains impôts et surtout création d’un impôt territorial dû par tous les propriétaires. En dépit de ses efforts, Brienne se heurta à l’opposition des Notables : ils ne voulaient aucune réforme d’un système fiscal qui les épargnait et terminèrent leurs travaux le 23 mai 1787 en souhaitant la convocation des États Généraux.

Il convenait alors de faire enregistrer par le Parlement de Paris l’ensemble des édits préparés, qu’ils aient été ou non votés par les Notables. Les parlementaires refusèrent l’augmentation du droit de timbre et la subvention territoriale, en réclamant eux aussi la réunion des États Généraux. Le 6 août, le roi imposa l’enregistrement des édits par un lit de justice. Le 13, le Parlement déclara nulle et illégale la transcription des édits avant de se voir exilé, le surlendemain, à Troyes. L’agitation gagna alors la rue et les parlements de province, mais le roi et Brienne, devenu Premier ministre, entendaient ne pas céder à la révolte parlementaire.

Pour briser cette opposition, le 8 mai 1788, Louis XVI mit le Parlement de Paris « en vacances » et, sur proposition de Lamoignon, lui substitua une cour plénière. Les troubles s’amplifiè­rent3 ; l’opinion abusée prit parti pour les conseillers, tandis que l’Assemblée du Clergé, réunie du 5 mai au 5 juin 1788, « se décla­rait solidaire du Parlement de Paris, refusait le don gratuit et réclamait la convocation des États Généraux »4.

Au cours de l’été 1788, de reculade en capitulation, la monarchie absolue allait livrer sa dernière bataille. Pour éviter la banqueroute qui menaçait – le 16 août, Brienne serait contraint de suspendre les paiements de l’État -, mais aussi pour contrer l’hostilité grandissante à la royauté, l’arrêt du Conseil du Roi du 5 juillet 1788, confirmé par l’édit du 8 août, convoquait les États Généraux pour le 1er mai 1789. Brienne parti le 25 août, Necker rappelé, les milieux financiers – banquiers et commerçants – consentirent une avance de 75 millions qui sauva le Trésor. Enfin, le 23 septembre 1788, les parlements furent rétablis dans toutes leurs prérogatives5.

 

L’ÉLECTION DES DÉPUTÉS.

L’édit convoquant les États Généraux avait laissé deux points essentiels dans l’ombre : quelle serait la représentation du Tiers-État qui constituait 90 % de la population ? Voterait-on, aux États Généraux, par Ordre ou par tête ?

Dès le 21 septembre 1788, le Parlement de Paris considéra que les États Généraux devaient être « convoqués et composés suivant la forme observée en 1614 » : représentation égale des trois ordres et vote par ordre. La popularité des parlementaires s’en ressentit immédiatement. L’opinion comprenait enfin ce qu’ils étaient Tellement : les défenseurs des privilèges. Toutefois, « le Parlement de Bordeaux, qui avait payé de l’exil à Libourne une intransigeance plus obstinée que celle du Parlement de Paris, faisait, le 20 octobre 1788, une rentrée triomphale dans sa ville »6.

Convoquée du 6 novembre au 12 décembre 1788, l’Assemblée des Notables approuva la position du Parlement parisien. Alors qu’à Bordeaux, au cours de la réunion des Trois Ordres tenue le 29 novembre, le Tiers-État se désintéressait du rétablissement des États provinciaux et se préoccupait d’obtenir une représentation honorable dans les États Généraux7, à Paris, un Comité des Trente faisait campagne pour le doublement du Tiers et le vote par tête ainsi que pour l’égalité civile et fiscale8.

Le 27 décembre 1788, le Conseil du Roi trancha pour le doublement du Tiers sans évoquer la question du vote. Les lettres du roi du 24 janvier 1789 « portant convocation des États Généraux à Versailles le 27 avril »9 précisèrent les modalités d’élection des députés. Tous les nobles avaient le droit de vote et devaient se réunir en assemblée plénière au chef-lieu du bailliage (ou de la sénéchaussée) pour y élire leurs députés. Évêques et curés participaient directement aux travaux de l’assemblée du bailliage, chanoines et religieux y envoyaient des représentants. Au sein du Tiers, il fallait avoir vingt-cinq ans et être inscrit au rôle des impositions pour être éligible : l’élection se faisait à plusieurs degrés, la paroisse constituant dans les campagnes l’assemblée primaire qui désignait des délégués à l’assemblée de bailliage10 à raison de deux jusqu’à deux cents feux, de trois au-dessus de deux cents feux, de quatre au-dessus de trois cents feux et ainsi de suite.

Dans le Pays de Buch, la campagne battit vraisemblablement son plein à partir de la mi-février 1789. En effet, c’est par une ordonnance du 18 février que Marc-Antoine Dupérier de Larsan, grand sénéchal de Bordeaux et de Libourne, avait appelé « l’Assemblée générale des trois Ordres de la Sénéchaussée de Guienne » à se réunir à partir du 9 mars en la cathédrale St-André de Bordeaux.

Malgré l’absence de procès-verbaux de réunions, si l’on se réfère aux cahiers de doléances retrouvés – ceux de La Teste et de Salles -, on peut considérer que la plupart des élections paroissiales eurent lieu le dimanche 1er mars 1789.

Les premières journées de l’Assemblée générale des Trois Ordres devaient être consacrées à « la comparution et (à) la prestation de serment des électeurs », c’est-à-dire des députés désignés par Bordeaux et les campagnes de la sénéchaussée. La première séance fut cependant reportée au 10 mars en raison de « la confusion, des désordres et de la gêne occasionnée par la foule qui s’étoit portée dans l’assemblée »11.

Le 10 mars commença donc l’appel des membres du Clergé emmenés par Mgr Champion de Cicé. Les curés du Pays de Buch furent appelés le 11 mars. Si Siméon Larroque, curé de Gujan, Jean-Baptiste Larchevêque, curé de La Teste-de-Buch, Jean-Baptiste Desbous, curé du Temple et Edmond Augustin Danahy, curé du Porge, répondirent présents, beaucoup se firent représenter12.

Le 13 mars, ce fut la convocation de la Noblesse. Pour le Pays de Buch, François Amanieu de Ruat, « captal de Buch, sei­gneur du Teich », se présenta le premier. L’après-midi vint le tour de François de Verthamon représentant Jean Laurent de Durfort de Civrac, de Jean-Baptiste Ciprien de Verthamon, pro­cureur fondé de sa mère Marie de Caupos, veuve de Martial François de Verthamon, « baronne de Lacanau et d’Andernos » et de Nicolas Pierre de Pichard, « seigneur haut justicier de Salles, Belin et Béliet ». Le 14 mars furent appelés le matin François de Belcier de Crain, représenté par Jean Baptiste François Chevalier de Spens de Lancre, et Pierre Taffard « seigneur de la Ruade, lieutenant des canonniers des paroisses de Gujan, Le Teich et Mios » ; l’après-midi comparut enfin Emmanuel Céleste Augus­tin de Durfort, duc de Duras, représentant Emmanuel Félicité de Durfort, « duc de Duras, Pair et Maréchal de France ».

Quant à l’appel du Tiers-État, il débuta le 16 mars. Pour leur part, les députés du Pays de Buch comparurent dans l’après-midi du 17 mars, au grand complet.

 

Délégués

Lacanau : Arnaud Laborde, laboureur, Antoine Poivert, marchand.

Saumos : Arnaud Dutrait, laboureur.

Le Porge : Pierre Dubet, laboureur, Vital Layayd, laboureur.

Le Temple : Luc Meyre, laboureur.

Lège : François Élie, laboureur.

Andernos : Henri Sescouze, chirurgien.

Lanton : Pierre Ducamin, laboureur.

Audenge : Arnaud Lacoue, laboureur, Philippe Masson, bourgeois.

Biganos : Michel Dumora, marchand, Raymond Lafon, laboureur

Mios : Jean Lacroix, bourgeois.

Salles : Étienne Bédouret, boulanger, Jean Dubourg, laboureur, Arnaud Dumestre, marchand, Pierre Plantey, marchand.

Béliet : Jean Cazeau, marchand,Jean Roumegoux, marchand.

Le Teich et Lamothe : François Deligey, huissier, André Desgraves, laboureur.

Gujan : Mathieu Dunouguey, notaire, Pierre Daney, chirurgien

La Teste-de-Buch : Pierre Peyjehan, lieutenant de juge, Jean-Baptiste Baleste-Marichon, bourgeois13, Pierre Jean-Baptiste Baleste-Marichon, notaire royal et procureur d’office d’Escource, Gérard Cravey, négociant.

Cazaux : Pierre Bal, laboureur

La composition de la délégation testerine souleva un pro­blème.

« Par le procureur du Roi a été dit qu’il est informé que Jean-Baptiste Baleste-Marichon, notaire, est mineur, l’ayant même interpellé (…), ledit Marichon a répondu qu’il en convenoit mais que le Roi lui avoit accordé des lettres de dispense d’âge, sur quoi le procureur du Roi a observé que ces lettres ne pouvoient s’appliquer qu’à son état de notaire, que d’après le règlement il faloit être âgé de vingt cinq ans pour pouvoir être député et que d’après une loi aussi précise il requeroit que ledit Marichon fut retranché du nombre des députés de la communauté de La Teste ». Pierre Jean-Baptiste Baleste-Marichon était en effet né à La Teste le 6 juin 1765 et, se trouvant dans sa vingt-quatrième année, n’avait pas atteint l’âge requis.

Dupérier de Larsan ne l’entendit pas de cette oreille : « Nous Grand Sénéchal susdit, ouï le procureur du Roi, ordonnons provisoirement que ledit Baleste-Marichon notaire demeurera dans le nombre des députés de La Teste atendu qu’il est pourvu de lettres de dispense d’âge ».

Quant à la délégation de Salles, remise en cause par une seconde assemblée des habitants tenue le 8 mars, elle ne fut l’objet d’aucune contestation à Bordeaux14.

La séance du 12 mars avait été marquée par une décision de Dupérier visant à diminuer, en vertu de l’article XXXIV du règlement du 24 janvier 1789, la délégation du Tiers-État de la sénéchaussée de Guyenne, en appliquant la réduction de manière uniforme. La ville de Bordeaux était en effet représentée par 90 députés, les campagnes par 1 200. La représentation bordelaise protesta. Un règlement royal du 15 mars maintint les 90 élus bordelais et ramena à 200 le nombre des élus des campagnes15, si bien que la concorde ne régnait guère dans les rangs du Tiers lorsque les Trois Ordres se séparèrent le 20 mars.

 

LES CAHIERS DE DOLÉANCES

À partir du 21 mars 1789, le Tiers-État de la sénéchaussée de Guyenne tint son assemblée dans la chapelle du Collège de Guyenne, d’abord pour travailler à la rédaction du cahier général de doléances, ensuite pour désigner les 200 électeurs. Mal engagée le 23 mars, la désignation des commissaires pour la rédaction du cahier général aboutit le 24 mars en début de séance. Furent agréés 36 commissaires dont 3 pour le district des Landes qui incluait le Pays de Buch : il s’agissait d’un homme de lettres de Portets du nom de Deleyre, du notaire Soulié de La Brède et du notaire Gazaillan de Parentis.

Depuis les États Généraux de 1484, il était de tradition que la réunion des états fût accompagnée de la rédaction de cahiers où les populations exprimaient leurs plaintes et demandaient des réformes16. Composés au niveau des paroisses et des corporations, ils devaient être synthétisés au niveau du bailliage ou de la sénéchaussée en un aide-mémoire qui constituait « presque un mandat impératif » pour le député élu.

La quasi-totalité des cahiers des paroisses du Pays de Buch ont disparu. Fort heureusement, « le cahier général des demandes du Tiers-État de la Sénéchaussée de Guienne »17, clos le 6 avril 1789, permet d’entrevoir quelques-unes des doléances majeures des habitants du Pays de Buch.

Le document est divisé en 3 parties : tout d’abord, les demandes et doléances générales, ensuite les demandes particulières des différentes corporations de la ville de Bordeaux, enfin les demandes des « différentes communautés de la Sénéchaussée de Guienne composée de neuf villes et de trois cent quarante huit paroisses indépendamment des plaintes, doléances et remontrances générales ».

Les délégués testerins ont été particulièrement entendus. Dans la première partie du « cahier général », il est en effet demandé, pour développer l’agriculture, « qu’on s’occupe du des sèchement des marais et du défrichement des landes » et surtout :

« de l’ensemencement des dunes de sable. La ville de La Teste observe que la mobilité des sables est le plus grand fléau qui désole une partie intéressante de la Guienne connue sous le nom de petite lande. C’est par la mouvance perpétuelle des sables que se sont formés ces bancs dangereux qui obstruent l’entrée du Bassin d’Arcachon et qui rendent presque inutile un port de la plus grande importance pour la marine royale et marchande surtout en cas de guerre de la France avec l’Espagne et le Portu­gal.

« Les avantages que l’on pourroit retirer d’un Bassin de seize lieues de circonférence qui offre un mouillage excellent ont été vivement sentis par le Gouvernement et il s’est occupé en diférents temps des moyens de dégager ce port des écueils qui le gâtent et de fixer les dunes effroyables qui frapent de stérilité les terreins où elles se sont portées. De tous les mémoires présentés à ce sujet, celui de M. de Querney (18), lieutenant de vaisseau, a paru présenter la méthode la plus sure et la plus simple puisqu’il ne s’agit que de complanter ces dunes en pins et en autres sortes d’arbrisseaux rempants qui par leurs racines donneroient une concistance à ces dunes et fixeraient leur instabilité.

« L’essai que le gouvernement vient de faire de cet ense­mencement des dunes et qui a parfaitement réussi prouve d’une manière sans réplique combien il est indispensable de le conti­nuer.

« Les fraix n’en sont pas dispendieux et les avantages qui en résulteraient pour l’État sont inappréciables.

« D’abord, ces sables une fois fixés, le port pourroit être netoyé et devenir un département de marine plus essentiel que celui de Rochefort. Les landes fécondées produiraient à la fois et les matières résineuses et les matures que nous allons acheter à grands fraix chés l’étranger.

« Le port de La Teste seroit un point de réunion ; Bordeaux et Bayonne pourraient faire des expéditions en temps de guerre avec plus de sûreté et sans crainte d’être bloquées par la plus petite escadre.

« 2° cette complantation rendrait à l’agriculture une infinité de terreins précieux dévorés par les sables ou qui sont prêts à l’être ; les marais seroient desséchés et cultivés dès que l’on ces­serait de craindre l’inutilité de son labeur.

« Enfin cette complantation conserveroit une des plus belles et des plus utiles forêts de la province dont une partie est déjà ensevelie sous les sables et qui dans ce moment en est attaquée de tous côtés… ».

Quant aux Sallois, en supposant leurs deux cahiers de doléances identiques sur le chapitre de la sécurité, ils durent être satisfaits de voir le Tiers-État de la sénéchaussée souhaiter « que les chefs de famille dans les campagnes puissent avoir dans leurs maisons des armes à feu pour se défendre contre les attaques nocturnes des brigands, soit pour garantir leurs personnes et leurs propriétés des animaux nuisibles, surtout du dégât des bêtes fauves ».

La troisième partie donne la parole à la plupart des communautés du Pays de Buch pour des demandes qui « se rapportent surtout à leur régime spirituel et à des établissements de charité, à l’agriculture et au commerce, à la sûreté publique, à l’administration de la justice et des villes (…) et aux droits féo­daux ».

Ainsi, en ce qui concerne le régime spirituel, « Casaux et la plus grande part des autres paroisses des landes se plaignent du tau de la dime qu’elles payent au onzième ; laditte paroisse de Cazaux réclame en faveur de la fabrique de son église un terrein en dépendant dont le seigneur a fait plusieurs concessions ».

En matière d’agriculture, « la paroisse de Parentis, celles de Cazaux, La Teste, Sanguinet, Le Teich, Biscarrosse et autres se plaignent aussi18 de la stérilité de leur sol et du défaut d’en­grais… Plusieurs autres paroisses telles que St Jean d’Illac, Ville­neuve en Bourges, Casaux en Buch (…) réclament la restitution de leurs comunaux et se plaignent de ce qu’ils ont été envahis et concédés par divers seigneurs… D’autres paroisses demandent aussi des défrichements des landes, dessèchement de marais et autres ouvrages de cette nature, telles que les paroisses (…), du Porge dans la lande, de Sanguinet, Parentis…». Enfin, « la paroisse de St Paul d’Audenge en Buch se plaint d’un moulin à deux roues construit depuis quinze ans par son seigneur en ce que le travail qui fut faite dans l’objet d’élever les eaux cause le changement du lit du ruisseau d’Audenge ce qui produit des fréquentes inondations et porte aux habitants un préjudice du dixième de leur revenus ».

Le chapitre suivant a trait aux facilités qu’il conviendrait de mettre en œuvre pour assurer le développement du commerce. « La communauté de La Teste chef lieu du captalat de Buch demande qu’il soit creusé un canal du lieu du Moulin du pré au chenal de l’Aiguillon et que le port du Caillou soit entretenu parce que les vents qui y jettent des sables chaque année le rendront bientôt inaccessible. Elle expose qu’il faudra deux écluses dans ce canal, qu’il doit avoir la même profondeur que le chenal, soixante pieds de large et six cent toises de longueur, qu’il coûtera environ vingt mille livres et vivifiera une contrée précieuse ; les habitants se plaignent des viviers et réservoirs que des personnes puissantes ont fait sur les bords de la mer qui nuisent a la pêche et leur enlèvent cette ressource ».

Les paroisses de Parentis, Biscarosse et Sanguinet, outre des canaux pour évacuer les eaux des landes et faire communiquer les étangs, «demandent particulièrement un canal du Bas­sin d’Arcachon à l’étang de Cazaux. Cet ouvrage dessècheroit une quantité immense de terrein fertile, préparera un grand commerce et formera des matelots». Quant à la paroisse de Lacanau, elle « demande la destruction totale des digues établies sur le lit de l’étang ».

Enfin, « la communauté de La Teste demande la réparation du chemin de Lamothe qui est la voye ordinaire des poissoniers qui aprovisionnent la ville de Bordeaux et la reconstruction des trois ponts de bois sur la rivière de Leyre ; elle se plaint encore que les chemins de traverse des landes soient des cloaques pesti­lentiels. Elle indique pour ces réparations la caisse des ponts et chaussées. Elle croit que le marquis de Civrac propriétaire du bac de Lamothe doit supléer et que les chemins de traverse doi­vent être réparés aux frais des propriétaires voisins dans une juste proportion ».

S’agissant de la suppression des droits et autres entraves qui affectent le négoce,

« la communauté de La Teste, celle de Parentis, Biscarosse et d’autres dans les landes demandent la libre circulation de leurs denrées, le droit de fabriquer des sels et de les vendre en exemption des droits en conséquence d’un privilège accordé par Louis Treize.

« Les paroisses de Casaux et de Biscarosse réclament l’établissement d’un moulin et se plaignent que le plus voisin est a plus de deux lieues de distance… Plusieurs communautés dans les landes, notamment celles de La Teste et Gujan demandent qu’il soit prohibé de pêcher le petit poisson dans le bassin d’Arcachon ; elles demandent de plus l’abolition d’un droit onéreux que l’on exige sur les grands et petits bateaux employés à la pêche.

« La communauté de Lège se plaint de la taxe de poisson frais dans la ville de Bordeaux, que d’ailleurs on confisque les bouteilles et panniers qu’ils mettent en réserve et que l’on s’empare de ce qu’ils ont de meilleur à un prix arbitraire ».

Dans le domaine de « l’administration de la justice et des villes », les Testerins demandent « d’être réintégrés dans les privilèges et franchises dont il ont joui jusqu’en 1616, qui furent le prix de leur fidélité et de leur courage.

La paroisse de Cazaux en Buch se plaint de la négligence de la police sur les meuniers et de ce que les officiers de justice font le commerce et se prévalent de leurs charges dans la taxe des denrées, qu’il leur soit défendu d’assister désormais aux assemblées de paroisses et surtout à celles relatives à la nomination des députés parce qu’ils ont gêné les suffrages dans les dernières assemblées et les ont obligé de supprimer de leur cahier plusieurs objets de doléances.

Un grand nombre de communautés, notamment celles (…) de Casaux, St Paul d’Audenge (…) réclament une modération de leurs impositions sur le fondement principal de la quantité des héritages possédés par les privilégiés ».

Dernier point des « demandes locales », les droits féodaux.

« La paroisse de Cazaux et celle de Gujan réclament le rétablissement du droit de faire, dans le pignada de la juridiction, des gemmes et résines et d’y prendre du bois pour leur utilité et se plaignent de l’impossibilité où ils sont de faire juger leurs différents avec leur seigneur et demandent qu’il soit nommé des commissaires pour en faire l’examen.

« La paroisse de Gujan réclame contre les poursuites qu’elle soufre pour les arrérages du droit de huitain supprimé par des lettres patentes de 1785 ».

Pour sa part, la paroisse de Salles « demande d’être déchargée d’une partie des redevances onéreuses qu’on exige de ses habitants pour les autoriser à établir des parcs sur les vacants de la seigneurie… Plusieurs autres paroisses, notamment dans les landes, se plaignent que le tau des cens annuels les surcharge et nuit à l’agriculture…19. »

Avant même que fût achevée la rédaction du Cahier Général20, les délégués du Tiers des campagnes s’étaient réunis dès le 2 avril 1789 pour désigner en leur sein les 200 électeurs. Après de longues discussions, l’accord intervint sur le choix par district. Les opérations électorales se déroulèrent le 3 avril. Furent rete­nus pour le Pays de Buch : Pierre Jean-Baptiste Baleste-Marichon, notaire de La Teste, Masson bourgeois d’Audenge, Dunouguey notaire de Gujan, Roumégoux marchand de Beliet, Bédouret boulanger de Salles, Daney chirurgien de Gujan, Baleste-Marichon bourgeois de La Teste et Lacroix bourgeois de Mios21

Ces 8 électeurs bougés participèrent à partir du 8 avril à la désignation des 4 députés des campagnes qui iraient aux États Généraux : Jean-Louis Fisson-Jaubert, médecin à Cadillac, Fran­çois Boissonnot notaire à Saint-Paul en Blayais, Deluze-Létang propriétaire et Mathias-Valentin Bernard de Bourg. L’avocat Lénier fut désigné comme élu adjoint. Quant aux Quatre-vingt-dix de Bordeaux, ils choisirent les négociants Jean-Baptiste Lafargue, Paul Nairac et Joseph Gaschet de Lisle et le médecin Vic­tor de Sèze.

Il appartenait désormais à ces 8 députés de faire entendre à Versailles la voix du Tiers-État de la sénéchaussée de Guyenne.

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

 

1. Michel Vovelle, « La chute de la Monarchie 1787-1792 », éd. Seuil 1972, page 94

2. Congédié le 8 avril 1787, Calonne avait été remplacé par Bouvard de Fourqueux. Brienne fut appelé le 1er mai 1787.

3. Les manifestations en faveur des parlementaires se développèrent en Bretagne, en Béarn, à Dijon et à Toulouse, et surtout en Dauphiné (journée des Tuiles le 7 juin 1788).

4. Jean Tulard, « Histoire et dictionnaire de la Révolution française 1789-1799 », éd. Robert Laffont 1987, page 22.

5. Ibid., page 27.

6. Histoire de Bordeaux sous la direction du professeur Charles Higounet, « Bordeaux au XVIIIe siècle »,1968, page 376.

7. Ibid., page 376.

8. Jean Tulard, op. cit., page 28.

9. A.M. Bordeaux, Fonds ancien, AA 26.

10. Jean Tulard, op. cit., page 29 – cf. article XXXI du Règlement du 24 janvier 1789.

11. A.M. Bordeaux, AA 26 – procès verbaux de l’Assemblée Générale des Trois Ordres de la sénéchaussée de Bordeaux.

12. Joseph Cornilhot, curé de Salles, fut représenté par le père Bournazeau, prieur des Augustins ; François Pezet, curé de Mios, eut pour procureur fondé Jean-Joseph Roche, curé d’Artigues ; Gérard Duluc, curé de Biganos et de Lamothe, donna délégation à Jacques de Barbiac Maisonrouge, curé de St-Marian ; le curé de La Teste représenta Jean de Brissac curé de Cazaux ; Alexis de Lajus, curé du Teich, choisit pour mandataire Jean-Marcelin Cornet, curé de Puy-Paulin, tandis que le choix d’Alexandre Mac-Donald, curé d’Audenge, se porta sur Luc Coppenger, bénéficier de St-Michel ; le curé Turpin de Lanton fut représenté par Pierre-Joseph Lafaurie, chanoine de l’église de Bordeaux, Jacques Sauvestre, curé de Saumos, par Marc-Antoine Lalanne, curé de St-Estèphe, Pierre-Joseph Mourré, curé de Lacanau, par François Queyrieux et Louis Joly de Blazon, curé de Béliet, par Pierre Fréneau, prêtre syndic du séminaire Saint-Raphaël (A.M. Bordeaux, AA 26 et AA 27).

13. Jean-Baptiste Baleste-Marichon, bourgeois de La Teste, était le fils de Jean-Baptiste Baleste-Marichon, capitaine de navire, et de Marie Baleste-Baillon ; il se maria en août 1789 à Bordeaux avec Jeanne-Rosalie Bayle, fille d’un architecte. Greffier du juge de paix en 1793, maire de La Teste de 1799 à 1806, il accéda lui aussi au notariat. Pierre Jean-Baptiste Baleste-Marichon, notaire, né à La Teste le 6 juin 1765, était le fils de Jean-Baptiste Baleste-Marichon et de Marie Eymericq ; il épousa en septembre 1792 Marie Peyjehan.

14. Cf. Cahier de doléances de Salles.

15. Histoire de Bordeaux, op. cit., page 377 et A.M. Bordeaux, AA 27 (affiche imprimée portant « lettre et règlement fait par le Roi concernant l’élection des députés aux États Généraux dans la sénéchaussée de Guienne du 15 mars 1789″.

16. Jean-François Fayard, « Histoire et dictionnaire de la Révolution fran­çaise », op. cit., page 615.

17. A.M. Bordeaux, AA 26.

18. Il s’agit du chevalier de Kearney qui a réalisé vers 1768 une carte du Bas­sin d’Arcachon (cf. bulletin S.H.A.A. n° 36).

19. Le paragraphe débute ainsi : « la paroisse du Barp dans les landes expose que son sol est stérile, que ses habitants ne peuvent nourrir leurs bestiaux parce que les eaux stagnantes absorbent tous leurs pâturages » (cf. aussi Cahier de doléances de Salles).

20. Un commissaire rédacteur refusa de signer le Cahier général.

21. A.M. Bordeaux, AA 27 – Procès verbaux des assemblées générales du Tiers État de la sénéchaussée de Guienne.

 

LES CAHIERS DES PAROISSES DE LA TESTE ET DE SALLES

PRÉSENTATION

 

Lorsque les États Généraux se réunissent le 5 mai 1789, les députés arrivent à Versailles porteurs des doléances de leurs compatriotes, mais le Royaume n’est pas encore « entré » en Ré­volution.

Les États sont une vieille institution et, même s’ils n’ont pas été réunis depuis 1614, c’est toujours la tradition monarchique qui régit cette assemblée. La Révolution ne commence en fait que le 17 juin 1789 lorsque les députés du Tiers-État se proclament « Assemblée Nationale », prétendant à eux seuls représenter la Nation tout entière et se dressant ainsi contre l’autorité royale dont les maladresses et l’incompréhension l’ont empêché de prendre la tête du grand mouvement de rénovation auquel aspiraient les Français. C’est en effet plus tard que la Révolution s’est radicalisée et qu’on est passé de la contestation du caractère absolu de la monarchie à sa remise en cause globale.

En 1789, les Français, à de rares exceptions près, sont encore sincèrement monarchistes ; aussi, ne faut-il point s’étonner de voir les rédacteurs des Cahiers de La Teste et de Salles louer le Roi Louis, le comparer au mythique « bon Roy Henry » et lui faire confiance pour régler les « injustices » qu’ils dénoncent. Cet attachement réel à un monarque-arbitre, à un roi père de ses peuples, est d’autant plus vif que le Prince est loin de ses sujets, que personne ne le connaît et que la province est restée dans sa grande majorité étrangère aux soubresauts et aux scandales parisiens qui ont pu ternir sa réputation.

La seconde caractéristique de ces Cahiers de Doléances locaux, c’est qu’on n’y trouve point de grands discours « idéologiques », de grandes dissertations sur les maux dont souffre l’État, contrairement à ce qui se passe dans les grandes villes et dans les campagnes proches, où des « cahiers-modèle s» ont circulé. Ici, tout est concret ; ce que les Français ressentent de l’Ancien Régime, ce sont ses aspects matériels : le collecteur de taille, le fermier de la gabelle, le seigneur qui tente de réactualiser d’anciens droits oubliés ou de rentabiliser ses terres sans se préoccuper des « libertés » locales, et des anciennes coutumes.

Exemplaire est ainsi la façon dont les Testerins s’appuient sur des textes de 1616 et 1672, tandis que ceux de Salles se réclament de textes de 1561. Comme la plupart des Français de l’époque, ils sont conservateurs et leur revendication essentielle, c’est la confirmation de leurs anciennes libertés qui sont, ils le disent, des privilèges.

Des gens attachés à leurs traditions, des gens inquiets, voire opposés, dès que la moindre tentative de rationalisation des activités économiques touche à leurs habitudes communautaires ou à leur fortune. C’est très net à La Teste quand les notables qui inspirent le Cahier se montrent « physiocrates » et préconisent ensemencements et autres travaux à condition que ce soit l’État qui finance !

Caractéristique là encore l’opposition entre le Cahier testerin rédigé par des notables instruits, négociants, notaires… et celui de Salles, cahier contestataire, plus « direct », plus « popu­laire ». Deux cahiers opposés car ils émanent de communautés différentes : à La Teste, c’est celle du négoce, une bourgeoise attachée à défendre ses intérêts commerciaux : on n’y entend guère les doléances des brassiers, journaliers, résiniers, pêcheurs, marins, même si ceux-ci réussirent à faire ajouter, à la fin, l’article 9 sur les viviers. On n’y lit point non plus d’attaques contre le seigneur, chose normale dans un pays où les notables, à travers les problèmes de la forêt, ont depuis longtemps l’habitude de discuter et de négocier avec un seigneur qui a déjà concédé l’essentiel, c’est-à-dire la propriété utile de la plus grande partie de ses terres. A Salles par contre et cela est vraisemblablement dû au fait qu’il s’agit de gens mécontents de la teneur du «cahier officiel», on entend les plaintes d’une communauté rurale en butte à la rapacité d’un seigneur foncier et aux exactions de ses agents. Le ton est beaucoup plus dur que celui des notables testerins et les doléances, qui témoignent de ce que vivaient de nombreux paysans du royaume, donnent à ce cahier un style et des revendications plus « révolutionnaires » que celui des Testerins. D’ailleurs, si le Sieur de Ruat passe « tranquillement » les années difficiles, le Seigneur de Salles, de Pichard, finit guillotiné.

Pour toutes ces raisons, ces deux cahiers de paroisses, les seuls qui nous soient parvenus, illustrent bien ce qu’était « la France profonde » et ce que l’on ressentait en ce printemps 1789, au sortir d’un des hivers les plus rigoureux du XVIIIe siècle et à la veille d’un bouleversement politique dont personne alors n’envisageait l’ampleur.

Robert AUFAN

 

Cahier de doléances de La Teste-de-Buch : cliquez ici

 

Cahier de doléances de Salles, cliquez ici

 

Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du pays de Buch, n° 58 du 4e trimestre 1988.

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