À propos des œuvres arcachonnaises de Charles Gounod

 

À propos des œuvres arcachonnaises de Charles Gounod

Après plusieurs années d’attente, dans le cadre des Journées du Patrimoine, la Société historique avait contribué, à sa manière, à la réussite du concert du 15 septembre 2012, en l’église Notre-Dame des Passes du Moulleau. Ce concert exceptionnel, donné par l’Ensemble vocal Loré, avait permis d’entendre deux oeuvres « arcachonnaises » de Charles Gounod1. Ces oeuvres, que l’on désespérait de pouvoir redécouvrir, intégrées dans un beau programme, ont été présentées de manière fort originale par un membre de notre société, Jean-Claude d’Ozouville, et le chef Carlo Loré2.
Ce qui fait honneur au travail de la SHAA, c’est que l’histoire des partitions retrouvées ne s’est pas arrêtée en septembre 2012. En effet, le compositeur et musicographe Gérard Condé, collaborateur du journal Le Monde et auteur d’une exceptionnelle biographie de Charles Gounod publiée chez Fayard en 2009, nous apporte de nouvelles révélations, notamment sur la Première Messe. Soulignons que nous devons cette contribution inattendue au musicologue Philippe Cathé, qui figure au nombre de nos auteurs3 !

Michel BOYÉ

1. La troisième oeuvre arcachonnaise de Gounod – Cantique à Notre-Dame de la Mer  composé pour l’Orphéon – n’a toujours pas été retrouvée ; peut-être dort-elle toujours dans les papiers des héritiers du chef Chavan ou de membres du groupe vocal ?
2. Voir « Concordances et destins croisés entre les compositeurs Gounod et Nietzsche », dans BSHAA n° 154, 4e trim. 2012, p. 99-108.
3.  Voir « Claude Terrasse à Arcachon », dans BSHAA n° 101, 3e trim. 1999, p. 1-32.

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[Voir la partition manuscrite de Charles Gounod]

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Le propre du travail de recherche est de n’avancer que par erreurs et approximations patiemment corrigées au risque d’autres erreurs et approximations. Il faut aussi compter davantage sur le hasard que sur l’inventaire systématique. Pour avoir achevé, en 2009, la première grande monographie moderne consacrée à Charles Gounod parue aux éditions Fayard, je peux parler d’expérience car je ne l’ai guère ouverte depuis sans appeler de mes vœux une nouvelle édition revue et corrigée !
Je ne m’étonne donc pas que Jean-Claude d’Ozouville ait présenté — lors de son exécution par l’ensemble vocal Loré, le 15 septembre 2012 en l’église Notre-Dame des Passes d’Arcachon — la Première messe, en La bémol majeur de Gounod, dont il avait reçu le manuscrit en dépôt, comme un ouvrage inédit. C’est ce que j’ai longtemps cru tant que je ne connaissais que le manuscrit incomplet de cette messe conservé à la Beinecke Library de l’Université de Yale sur lequel ne figure, hélas, que la partie d’orgue avec pédalier.
C’est à la suite de je ne sais quel hasard, que Philippe Cathé, musicologue et auteur, notamment, d’une thèse puis d’une monographie consacrées au compositeur Claude Terrasse, m’a signalé l’existence d’une édition de cette messe réalisée au printemps (?) 1893 par un éditeur Bordelais, Verdeau, sous le n° 14 d’une collection qui s’est arrêtée peu après lors de la liquidation probable d’une entreprise mal gérée. Selon les informations recueillies dans les travaux de Philippe Cathé, le principal souci de M. Verdeau était de solder les dettes extravagantes de son épouse. Au vu des avances qu’il demandait au jeune Claude Terrasse pour publier ses œuvres, il s’agissait d’une édition à compte d’auteur sans grand souci de la diffusion, ce qui expliquerait que la Bibliothèque nationale, alimentée notamment par le dépôt légal, ne possède pas d’exemplaire imprimé de cette messe.

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Comme l’édition Verdeau ne comporte pas de partie de pédalier, j’en avais conclu trop hâtivement, qu’il s’agissait d’une simplification de la partition de Yale dont, en outre, le Gloria aurait été supprimé par quelque scrupule esthétique, et auquel Gounod aurait ajouté un Benedictus en 1892… De la présence d’une partie de pédalier je déduisais que la partition n’avait pas été écrite pour l’Église de Missions étrangères de Paris (dont Gounod était maître de chapelle en 1844) car l’orgue, à ce qu’il en a dit dans les Mémoires d’un artiste ne possédait pas de pédalier. Tout cela est malheureusement écrit dans mon livre…
Quand j’ai pris connaissance, par un hasard encore plus grand à l’automne 2012, de l’existence du manuscrit offert en 1844 par Gounod à son ami Charles Gay et actuellement en possession de Jean-Claude d’Ozouville1, mes convictions ont été grandement ébranlées. Car l’édition Verdeau, sans pédalier, est conforme à ce manuscrit2. Le Benedictus s’y trouve déjà ; il n’a donc pas été composé en 1892 mais ajouté en 1844 à la demande de Gay qui a écrit sur la partition : « il faudrait ici 2 ou 3 lignes de musique sur ces mots Benedictus qui venit in nomine Domini, Hosanna in excelsis. En revanche Gounod n’a pas accédé au désir de son ami qui interrogeait, à la fin du Kyrie : « Gloria in excelsis ? Il serait d’ailleurs tout à fait suffisant que ces divers morceaux nous fussent renvoyés avant l’Assomption ».
D’où on peut déduire que Gounod a d’abord envoyé à Gay la copie d’une messe déjà exécutée aux Missions étrangères (donc sans pédalier) ; puis que Gay lui a retourné le manuscrit en espérant que son ami le compléterait d’un Gloria et d’un Benedictus. Mais il semble que Gounod n’ait écrit que le Benedictus et ce n’est que dans un second temps qu’il aurait révisé sa messe en composant un Gloria, en modifiant les dispositions harmoniques et ajoutant ici et là une partie de pédalier. Le manuscrit de Yale serait la seule trace conservée de cette ultime version ; peut être s’agit-il d’une ébauche seulement, d’où l’absence des parties vocales qui restaient à copier.
Comment cette messe, dont Gounod devait avoir oublié l’existence3 est-elle venue à la connaissance de Claude Terrasse ? Selon Philippe Cathé, une lettre non datée à ses parents, remontant à ses débuts à Arcachon, nous l’indique : « Je possède en ce moment (c’est dire qu’ils ne m’appartiennent pas) trois cahiers inédits et de l’orthographe de Gounod. Le grand Maître ignore probablement ce qu’ils sont devenus. Les cahiers contiennent deux messes brèves, un offertoire orchestré, une petite prière à la Vierge d’un style ancien tout à fait charmant. Je copie toutes ces pièces afin d’en être le second propriétaire. Je ferai mon possible pour me faire remettre un petit Ave Maria détaché ».
Quant à la suite, dont Claude Terrasse s’est fait l’artisan, une plume anonyme nous la révèle dans L’Univers musical, n° 9 du 28 janvier 1893 : « Cette messe de Gounod a une histoire. C’était en 1844, M. l’abbé Charles Gay réunissait alors à Paris des jeunes gens […] Il demanda donc un jour à son ami intime Charles Gounod, de composer une messe pour ses chers jeunes gens. […] Quarante ans après, M. l’Abbé Gay, devenu l’illustre évêque d’Anthédon, vint à Arcachon et y passa deux ans. Familier du Collège Saint-Elme, il y rencontra un Père très appréciateur des œuvres religieuses de Gounod et lui fit gracieusement le don du précieux manuscrit de cette messe brève. Depuis longtemps, le R.P. Couturier songeait à faire profiter de son trésor […]. Les scrupules du Religieux viennent d’être levés par une circonstance aussi heureuse qu’imprévue. Gounod est venu à Arcachon il y a quelques mois. […] Les élèves vraiment privilégiés de ce collège, ont eu la bonne fortune de chanter le jour de la Toussaint, une messe [aux Dames Auxiliatrices] en musique sous la direction de Gounod et ont reçu du Maître, pour l’excellente exécution de son œuvre, des éloges dont ils gardent précieusement le souvenir. Or, dans une de ses visites au collège, on a révélé l’existence de l’unique manuscrit de la Messe brève [en La bémol majeur], à son auteur justement étonné. L’authenticité en a été constatée quelques jours après, et le droit d’impression reconnu et confirmé au R.P. Couturier par Gounod lui-même »4.

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La (re)création eut lieu à l’École Saint-Elme d’Arcachon le 7 mars 1893 sous la direction du R. P. Couturier, Claude Terrasse étant vraisemblablement à l’orgue. Quant à « l’offertoire orchestré » et à la « petite prière à la Vierge », ces inédits signalés par Terrasse, ils ont pu disparaître dans l’incendie de Saint-Elme.
Jusqu’à ma rencontre avec Jean-Claude d’Ozouville, j’ignorais l’existence du Cantique à Saint Dominique, puisqu’il n’a pas été déposé non plus à la Bibliothèque nationale5, il date sans doute de 1892. Le prosélytisme de son style rappelle celui des hymnes que Gounod écrivait à Rome dans les années 1840/1842 quand il s’était rapproché de l’ordre des Dominicains sous l’influence de Lacordaire. Au point qu’on pourrait croire que les paroles du R. P. Lhermite ont été placées sur une mélodie écrite un demi-siècle auparavant. Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen. Ce n’est plus le style de Gounod en 1892, certes, mais en 1842 il n’aurait pas modulé de cette façon et la musique est vraiment trop liée aux paroles. Philippe Cathé a relevé, dans le programme d’une audition de musique sacrée donnée après la mort de Gounod, qu’on « n’oublie pas à l’École Saint-Elme la sympathie qu’en plusieurs circonstances le Maître a témoigné au collège, notamment en composant pour les élèves, un chant à saint Dominique et aux gloires de son Ordre ». À rapprocher du cantique O spem miram composé par Gounod en 1887 pour le Couvent des Dominicains de Notre-Dame du Rosaire à Paris, avec pour condition qu’« il ne sortira pas des monastères de l’ordre ». La question, ou plutôt la date, de l’affiliation de Gounod au tiers ordre des Dominicains reste à élucider.

Gérard CONDÉ

NOTES ET RÉFÉRENCES
1. L’ayant reçu, le 22 juin 1858, alors qu’il était élève à l’École Saint-Elme, des mains du père Malbranque de la part d’un autre Dominicain qui venait de décéder, M. d’Ozouville a décidé de le déposer aux Archives de l’Ordre des Dominicains à Sainte-Sabine à Rome.
2. Seules les liaisons dans la partie d’orgue ont pu être ajoutées par Claude Terrasse tandis que les indications de registration n’ont pas été retenues. La reproduction liminaire de la note de Gounod, quand il authentifia la partition en 1892, est fautive quant à la date à laquelle Charles Gay remit ce manuscrit au R. P. Couturier : 1864 au lien de 1884.
3. Alors que sa cadette, la Messe n° 2, en Ut majeur, de 1845, a été publiée par Choudens en 1872 et est connue sous le titre Messe aux séminaires.
4. Citation empruntée à la thèse de Philippe Cathé.
5. Un second manuscrit est conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles. L’édition imprimée n’était distribuée que par l’École Saint-Elme.

Extrait du Bulletin n° 160 (2e trimestre 2014) de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

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