Au Bassin d’Arcachon

Au Bassin d’Arcachon

Extrait de l’Avenir d’Arcachon N° 2418 du 12/06/1898

Dans la petite salle vitrée du restaurant, des étrangers mangent avec ce bon appétit que donne le voisinage de la mer tandis que, la serviette sur le bras, Pierre fait le service, empressé et sautillant.

Près de la fenêtre entr’ouverte, en face du magnifique Bassin, je cause avec mon ami Kobus en savourant des soles d’une délicieuse fraîcheur. Il me détaille un affriolant programme de courses dans la forêt, d’excursions vélocipédiques, de promenades en bateau. Sa joviale et grosse figure, éclairée de finesse, fait plaisir à voir. Il a de très larges épaules, des muscles puissants et très agiles, et, dans un corps d’athlète, une âme toute bonne, toute franche, toute délicate, de géant des contes de fées.

Devant nous, sur la plage, des bandes joyeuses d’enfants folâtrent en toute liberté, creusant des océans, élevant des digues, des Alpes et des Pyrénées, heureux de s’épanouir en toute liberté, loin du maître et des leçons moroses. Elles sont bien là aussi, les filles d’Eve, plus que jamais séduisantes. Par ce gai soleil du mois d’août qui leur fait les doux yeux, au milieu des bienfaisantes senteurs des pins et de la mer, elles s’abandonnent à la puissante impulsion de la nature qui les a faites pour charmer, consoler et élever dans l’amour les générations de demain. Un beau sang rose anime leur teint et les rend toutes jolies ; elles ont des sourires pour les flots bleus, pour leur joyeux entourage, pour le beau ciel qui rit au-dessus d’elles. Les femmes d’Arcachon surtout se remarquent entre toutes avec leurs pittoresques quisse-nottes qui encadrent si gracieusement leurs figures et rendent plus provocants et plus mystérieux leurs yeux de flamme.

En ce moment, la mer est somnolente ; c’est une mer d’huile. Des embarcations de formes variées la sillonnent en tous sens.

Voici les deux vapeurs : la Ville-de-Rochefort et la Ville-d’Arcachon. Toutes les heures ils transportent les touristes au phare, au cap Ferret. De là un train les conduit à travers les dunes et les immortelles miellées sur les bords du grand océan.

Voici encore, formant un tableau des plus pittoresques et des plus animés, des pinasses et des baleinières pour la pêche, des boats élégants et de sveltes périssoires pour les promenades. Tous ces bateaux vont, viennent, se croisent, les uns avec la rapidité d’une flèche, d’autres, pacifiques ainsi que des bourgeois endimanchés. Au milieu de ce charmant tableau maritime, de riches yachts de plaisance sont à l’ancre et attendent le bon plaisir de leurs maîtres. C’est le Léon-Pauilhac, l’Africaine, le yacht blanc de M. Picon, la Gazelle de M. Demay, le yacht de M. Lesca.

Au-delà du Bassin, qu’elles enserrent dans un vaste triangle, les dunes, recouvertes de pins, se dessinent à ma vue. Korbus me montre du doigt les détails marquants de ce féerique décor. En face de nous, a demi-cachée par un rideau de nuages, la Villa Mauresque de M. Lesca, un des premiers fondateurs de la ville ; à gauche le beau phare du cap Ferret et les passes qui ouvrent dans le mystère et dans l’insondable ; à droite, l’Île aux Oiseaux et le village de l’Herbe, où les marins se retirent l’hiver dans de pauvres cabanes pour travailler dans les parcs et les bancs d’huîtres, fort nombreux à l’endroit appelé le Courbey.
En ce moment, une légère brise enfle les voiles, et, pendant que les goélands étendent dans les nues leurs blanches ailes, peu à peu la nuit descend.

Tout-à-coup, une voix forte se fait entendre dans la petite salle du restaurant où nus sommes restés seuls, invinciblement attirés par le Bassin.

C’est Taravào le marin, le pêcheur expérimenté.
– Voilà pour la pêche aux flambeaux un temps béni, dit-il, et, si vous le voulez, monsieur Kobus, je vais préparer mon bateau.
– Entendu, mon brave, mais vous avez bien cinq minutes pour vider avec nous un petit verre.
Pendant qu’il boit, je l’examine. Il est brun, avec une belle barbe noire, des yeux vifs, une taille moyenne, svelte et bien prise. Il appartient à cette bonne race landaise, agile et aventureuse. Il est marié et père de deux jolis petits diablotins. Il s’exprime avec des mots convenables et, détail à noter chez un marin, il ne jure jamais. Sa physionomie, à la fois douce et hardie, appelle la sympathie.
– Nous vous suivons, Taravào, dis-je en me levant, en route pour la pêche aux flambeaux.
Nous arrivons sur le bord du Bassin. Le ciel et la terre font comme deux taches noires se rejoignant à l’horizon et, entre lesquelles brillent, semblables à des lucioles, les feux des bateaux de pêche. Nous voilà installés, Taravào, Alexandre, le jeune maître de barre, Kobus et moi. Nous côtoyons le rivage ayant pour consigne d’âtre aussi muets que les poissons que nous allons si désagréablement surprendre dans leurs retraites. Je me suis prudemment donné pour mission d’alimenter le fanal et je m’acquitte de ce soin avec une telle activité que Taravào me rappelle à l’ordre.

– Doucement, doucement, monsieur Sylvain, si vous continuez de ce train, dans une demi-heure vous aurez brûlé tout mon bûcher.
Notre flambeau est comme un petit incendie dans la mystérieuse et profonde obscurité de la nuit. Il éclaire le fond de la mer autour de notre tillole. Accoudé sur le bord, je mets tous mes soins à distinguer une pierre d’une sole ; ce n’est pas pour moi chose facile. Kobus, bien solidement campé sur ses jambes, embroche de gros poissons.

En passant près du rivage, où nous distinguons de jolis pieds nus qui ne laissent point à deviner des jambes d’une correction parfaite, mon ami, dans un mouvement d’amour-propre, digne des beaux temps de la chevalerie française, donne un si formidable coup de foène que je me recule effrayé. Je crois déjà apercevoir sur notre modeste embarcation quelque dieu maritime. Mais, ô vanité des espérances humaines ! C’est une pauvre ceinture de baigneur qui se montre à nos regards. Des rires éclatent au rivage, tandis que les pieds et les jambes ci-désignés se trémoussent follement. Kobus rit encore plus fort, mais cette mésaventure met en danger sa réputation, aussi redouble-t-il d’attention. De son côté Taravào est de plus en plus heureux : les soles s’entassent au fond du canot, et, pour marquer ma joie, je jette les dernières bûches dans la fournaise. Il se fait très tard ; il faut rentrer.

Le père de mon ami s’est annoncé pour le lendemain. Il est, en effet, fidèle au rendez-vous. C’est un de ces hommes qui ont su conserver à notre époque l’exquise urbanité de l’autre siècle. C’est un homme de goût et un fin gourmet. Il nous fait servir chez Jampy, un de ces dîners spirituellement délicats, si chers à Savarin et à Dumas, où les crus du Rhin et des rives girondines, oublieux de leurs petites rancunes, se mélangent amoureusement.

Pendant la nuit, je me suis plaint que la terre tremblait et que la maison manquait de solidité. Kobus, humilié pour son édifice, peu satisfait d’avoir été interrompu dans sa belle musique d’orgue, me fait un sermon.
– Mon cher, me dit-il gravement, vous êtes atteint sous sa forme aristocratique et bénigne d’une affection qu’Horace a connu avant vous. Dormez, tout rentrera dans l’ordre.
Ainsi tranquillisé, vers le matin, je me rendors. Pas pour longtemps. A 7 heures Taravào frappe énergiquement à notre porte. Je proteste, mais il a reçu des ordres, cet homme. Nous devons aller au large, dans le grand océan, à 20 ou 25 kilomètres, pêcher le maquereau et la vive. La baleinière est prête, ainsi que les engins, Alexandre est à son poste. Nous partons. La mer est d’un calme très relatif ; ses petites ondulations me paraissent pleines d’intentions perfides, mais je ne la déteste point ainsi. Près du Phare, les lignes sont tendues; Je prends coup sur coup, 3 maquereaux et 2 vives et puis, en paix avec ma conscience, je me mets à l’écart, pour m’abandonner, plus à mon aise, à ces rêveries que la mélancolie de la mer favorise, en leur donnant une pénétrante douceur.

Près du rivage, j’aperçois des parqueuses qui travaillent. Elles portent la benèze, forme primitive de la quisse-notte et le pantalon de flanelle rouge ; leurs pieds nus reposent sur de grands patins. C’est pittoresque comme un tableau à l’huile. Nous voici maintenant en pleine mer, hors des passes. Les vagues sont fortes ; la petite baleinière se met à danser dans un rythme brisé. Au retour, c’est bien une autre affaire. Nous avons le vent debout, en plein Nord, et il nous faut courir de nombreuses bordées. Les vagues nous cinglent la figure et nous mouillent traîtreusement, et toujours cette musique sourde, cette basse monotone, hou ! hou ! hou !

Avec de vieilles toiles je me suis fait un lit et je repose tranquillement dans une sorte d’état psychologique où la douleur, mêlée d’intimes jouissance, permet à l’âme de flotter délicieusement. Je regarde Taravào qui donne des ordres et manœuvre son bateau avec une habileté et une précision dont l’harmonie m’enchante. Kobus, trempé comme un beau canard, chante ses plus beaux airs. Je comprends son intention délicate. Il me croit hanté de la peur du mal de mer et veut faire diversion à mes tristes pensées.

Il fredonne, en ce moment, une de ces mélodies si fort à la mode, faite de baisers, de spasmes et de ris d’amour, où notre fin de siècle a versé toutes les ardeurs sensuelles du vieux paganisme.
Verse, verse tes baisers,
A mes sens inapaisés,
Jusqu’à la dernière goutte.
J’aime ton cœur inhumain ;
Tu me trahiras demain.
Mais ce soir, je t’aurai toute.

Oui, c’est bien cela. Depuis le jour où, dans sa triomphante nudité, la femme s’offrit aux yeux fascinés de l’homme, elle n’a cessé de l’enivrer de ses caresses et de lui tordre le cœur par ses mensonges et ses perfidies. Mais la mer, la mer est femme aussi. L’autre soir elle était si douce, si unie, si calme ! Elle vous endormait si bien de sa voix douce, si délicieusement langoureuse ! La voyez-vous maintenant ! Elle a des torsions furieuses, des mouvements de rage jalouse, et ses baisers vous meurtrissent et vous mordent.

Kobus ne chante plus Manon, il en est au répertoire de l’Eden-Concert. Il chante quelques-unes de ces vieilles mélodies que Mme Dugast nous détaillait l’autre soir avec un talent auquel je suis heureux de rendre hommage. Taravào, cette fois fait chorus. Il a surtout retenu le comique des Rey. Mais les bonnes chansons de Darcier, de Dupont, de Bérenger, ces délicieuses mélopées populaires que nos mères nous murmuraient autrefois en se penchant sur nos petits berceaux, qui nous les redira ? Marius Richard nous les a fait entendre de sa chaude et vibrante voix, mais il n’a point d’écho dans la foule. La chanson est morte avec la vieille gaieté française. La plupart de nos chansonniers modernes ne fouillent plus guère que dans le fumier contemporain, et ce ne sont point des perles qu’ils en retirent.

Tandis que je me livre à ces mélancoliques pensées, le bateau avance rapidement. Taravào me montre derrière nous le village de Moulleau, puis en face, Arcachon et ses beaux édifices. Voici le Grand-Hôtel et les Grands Bains, où nous descendons. L’appétit m’est revenu. Nous nous installons dans la petite salle vitrée. Un coup de canon se fait entendre. Salut au roi soleil qui disparaît à l’horizon ! Il est huit heures ; les feux s’allument dans les bateaux ; la nuit étend son voile sur les êtres et les choses ; le Bassin s’endort dans la grande paix du soir.
Les belles excursions sont finies. Demain c’est le jour du départ. Kobus ira inspecter ses palombières de Léognan et de Villenave, et moi je vais revoir mes belles et sauvages Pyrénées.

Sylv. Trébucq.

(Cet article est extrait du Courrier de Salies. Nous remercions notre confrère M. Émile Faget, de lui avoir donné l’hospitalité de ses colonnes. Salies-de-Béarn est une ville amie.)

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