Bains maritimes d’Arcachon – Abbé Véchambre (1)

BAINS MARITIMES D’ARCACHON

 

PAR M. L’ABBÉ VÉCHAMBRE.

 

…….Séria ludo.

La sagesse n’a rien d’austère ni d’affecté… Elle sait mêler les jeux et les ris avec les occupations graves et sérieuses. Elle prépare le plaisir par le travail ; elle délasse du travail par le plaisir.

FÉNELON.

 

BORDEAUX,

IMPRIMERIE DE JUSTIN DUPUY ET COMP.,

RUE MARGAUX , 11.

 

1853

 0Vechambre

À Monsieur Marty,

Curé de La Teste de Buch

 

Monsieur ,

Un livre qui chante les délices d’Arcachon, est impatient d’y faire son entrée; mais, d’un naturel timide, tout l’épouvante.

Aimable Pasteur, ne soyez pas étonné s’il vient frapper à votre porte. Va, lui ai-je dit, va, plein de confiance : indulgent, spiri­tuel, généreux, M. Marty te couvrira de sa houlette et de l’au­torité de sa parole.

J’ai passé d’heureux moments sur les rives d’Arcachon. Leurs frais ombrages m’ont procuré de bien douces rêveries. Ces lieux étranges, et pour moi la source de tant de jouis­sances, je les ai parcourus avec un ami, M. l’abbé Firminhac. Ce charmant ecclésiastique, doué des plus rares qualités de l’esprit et du cœur, l’harmonieux, l’élégant poète de la Foi, et de bien d’autres sujets, avait déjà chanté Arcachon dans une brochure délicieuse. Sans espérer d’en atteindre la per­fection, par cette sympathie que donne l’amitié, j’ai voulu écrire sur le même sujet. Pour ce dernier opuscule, comme pour les discours de Religion et de Morale naguère impri­més, je dois beaucoup, je l’avoue, à la sage critique de mon ami.

Fallait-il mêler des pensées religieuses, des pensées mo­rales, à des matières qui ne sont ni l’un ni l’autre ? Pourquoi non ? Tout respire à l’aise dans l’élément qui lui est propre. La Morale et la Religion ne forment-elles pas l’élément na­turel du Chrétien ?

Quel que soit le succès de cette brochure, elle aura eu pour moi un heureux résultat, celui de me fournir un hon­nête délassement de travaux plus graves : j’écris des sujets religieux qui seront une suite des premiers.

S’il m’était permis de réclamer de la part du lecteur un peu d’indulgence pour mes vers, comme pour tout le reste, je lui rappellerais qu’un célèbre poète, envoyant à un grand Roi une strophe bien imparfaite, lui disait : « Je ne trouve » pas mieux, et j’avoue qu’après l’art de gagner des batailles, » celui de faire des vers est le plus difficile. »

 

 

BAINS MARITIMES D’ARCACHON

Les bains maritimes d’Arcachon datent d’une époque fort récente : à peine il y a quelques années, on en vit surgir les premiers établissements. Un havre magnifique, et n’ayant, dit-on, de pareil que celui de Trinquemale, dans les Indes ; une immense forêt qui borde le littoral, en auront fait naître la première idée.

De larges eaux, de frais ombrages,

Au loin de curieuses plages ;

Doux objets qui flattent toujours,

Sont les délices des beaux jours.

Ce projet aura trouvé un encouragement dans l’exécu­tion d’un chemin de fer qui met Arcachon aux portes de Bordeaux ; il aura réuni les sympathies de Messieurs de la Compagnie agricole, industrielle, de la plaine de Cazeaux ; nobles chevaliers de l’agriculture, venant, pour les féconder, prendre possession de terres incultes, avec la môme ardeur que nos anciens preux allaient conquérir l’Orient, illustré parla mort et les prodiges de l’Homme-Dieu.

Arcachon ne pouvait manquer de grandir chaque jour et de répondre à des espérances justement conçues : soixante nouveaux édifices, depuis l’an dernier, sont, comme par enchantement, sortis de son sein.

Les choses demeurant en l’état où elles se trouvent, est-il permis de mettre en doute un brillant avenir pour Arcachon ? Mais il est aisé de voir, à une époque peu reculée, s’ouvrir devant lui une ère nouvelle de plus grande prospérité, par le décret de l’Empereur Napo­léon, qui fait passer le chemin de fer de Paris à Bayonne à travers les grandes Landes, et à peu de distance d’Arcachon. Y aura-t-il sur cette ligne un voyageur de quel­que renom, français ou étranger, qui ne veuille con­naître et visiter ces bains maritimes ?

Jàm nova progenies cœlo demittetur alto.

(Égl. IV.)

Un oracle parle, Arcachon :

De baigneurs une ample couronne,

Chaque année embellit ton front.

L’oracle dit : Le ciel te donne

Dans l’avenir d’autres enfants ;

Ils vont briller ces heureux temps.

Vois tes pins qui serrent leurs files ;

Leurs places serviront d’asiles

À ta riche postérité. Une grande et belle cité

Baignera ses pieds à la rive.

De ses fêtes admirateurs,

Vers ses murs, de tous lieux arrive

Un tourbillon de visiteurs.

En attendant ces jours glorieux et prospères, les éta­blissements maritimes d’Arcachon jouent un beau rôle dans les agréables loisirs de l’élite bordelaise ; elle doit de la gratitude à qui, de sa parole, de ses écrits, de sa pré­sence, en encouragea les premiers auteurs.

Après les longs jours de travail de la belle saison, le Bordelais, de sa nature actif, industrieux, a besoin d’un honnête délassement. N’est-il pas heureux de le rencontrer, pour ainsi dire, au sein de sa famille et à côté du théâtre de ses occupations ? En deux heures, il peut à la fois se trouver au milieu d’une brillante société, au bord de l’Océan, en face d’une immense forêt, et rentrer le soir à Bordeaux, après une délicieuse journée. Mais c’est un rêve des Mille et une Nuits !et qui pour­tant se réalise en faveur des Bordelais.

Le trajet de Bordeaux à La Teste se faisant par une voie ferrée, est court, agréable, et sans la moindre las­situde. Combien de Bordelais ne connaissent pas mieux nos Landes que les steppes de la Russie ? O la charmante occasion de faire celte tardive connaissance ! Ces vastes plaines où l’œil à peine découvre au loin de maigres bou­quets d’arbres pour leur servir d’encadrement, leur don­neront un spectacle qui les attachera ; cette nature sau­vage, aride et déserte, que, pour la première fois, ils verront en glissant sur le rail, sera, à leurs yeux, quel­que chose de nouveau sous le soleil : on dirait une pro­menade ornithologique ; seulement, leur vol aura lieu dans une plus basse région que celle tenue par la gent qui fend les airs.

Veut-on aller aux eaux thermales des Pyrénées, du Mont-d’Or, de Vichy ? Il faut se résoudre à une assez large dépense de temps, de numéraire, et braver l’en­nui, les cahots, la chaleur et la poussière. Au terme du voyage, la nature vous met sous les yeux des sites ma­gnifiques; mais désirez-vous en jouir ? elle fait un rigou­reux appel à la vigueur de vos jambes. Tout le monde est-il capable d’y répondre ?

Le voyage d’Arcachon, le séjour qu’on y fait, don­nent des plaisirs faciles et commodes, par la faculté de les interrompre et de les reprendre, en consultant le ni­veau de sa bourse et l’étendue de ses loisirs. De là cette pressante et générale invitation d’aller, par le rail-way, de Bordeaux à La Teste, aux jolis bains maritimes d’Ar­cachon.

Hommes noyés dans les affaires,

Et qui n’avez pour vos plaisirs

Que de courts et rares loisirs,

Montez dans un wagon : vous ne tarderez guères

À regagner votre logis,

Étonnés, grandement surpris,

De pouvoir aussitôt reprendre votre tâche.

Infirmes, boiteux et perclus,

Que dans le monde on ne voit plus,

Ah ! souffrez donc qu’on vous arrache

De vos larges fauteuils, de vos tristes maisons :

Venez donc un instant oublier vos prisons.

En yous sentant glisser si vite,

Sans que l’on soit aérolithe,

Douce et trop courte illusion !

Vous croirez dans cette action,

Comme au temps de votre jeunesse,

Avoir recouvré la souplesse

De tous vos membres. Grand’mamans,

Vieux oncles d’une humeur chagrine,

Qui n’avez d’autre passe-temps

Que de faire une triste mine

À vos enfants, à vos valets,

Laissez-les respirer en paix :

Sur un chemin de fer hasardez un voyage ;

Au siècle merveilleux offrez ce juste hommage.

Avocats, graves magistrats,

Arbitres de tous les états,

De Thémis laissez la balance,

Des plaideurs trompez l’espérance,

Pour vous distraire sur le rail ;

Venez voler à tire d’aile,

Libres de soins et de travail :

Le locomoteur vous appelle.

Restaurateurs de la santé,

Toujours graves comme à la Trappe,

Dans l’agile wagon, une aimable gaîté

Vous attend, ô fils d’Esculape!

Elèves, professeurs, laissez là tous vos cours ;

L’ébatement du rail vaut bien quelques discours.

Soyez aussi de cette fête,

Chers et jolis petits marmots,

Toujours ennemis du repos,

Ravis de vous jouer sur une escarpolette.

Mais, par sottise et par dépit,

Nous dira la race peureuse :

« Pour cette course tant joyeuse,

Le danger est-il si petit?

Rappelez Saint-Germain et rappelez Versailles :

Comme au jour des grandes batailles,

Dans les wagons, maint pèlerin,

» Foudroyé, périt en chemin. »

Mais depuis que le rail à La Teste nous mène,

Les esprits les plus médisants,

Même les plus contredisants,

Égarés par l’envie, égarés par la haine,

Que reprocheront-ils au chemin de La Teste ?

Rien d’alarmant, rien de funeste.

Pourquoi nourrir au fond des cœurs

Des alarmes et des frayeurs ?

Hâtons-nous, le départ approche ;

Avons-nous bien muni la poche ?

Allons vite prendre un billet.

Après que cela sera fait,

Que chacun monte dans la salle,

Et là, pour un moment, le pied lové, s’installe.

Ah ! quel est donc ce bruit d’enfer

Qui vient si rudement écorcher mon oreille ?

Non, jamais une voix pareille

N’a vibré, retenti dans l’air.

Avancez, bruyante cohorte :

Pour aller aux wagons l’on roui ouvre la porte ;

Entrez, Messieurs, asseyez-vous.

Afin de vous sauver un mouvement peu doux,

À chaque départ, je vous prie,

Que votre échine ne s’appuie !

Un tout nouveau démon, plus superbe, plus fier

Que n’était jadis Lucifer

Au milieu des anges rebelles ;

Ce démon, déployant ses ailes

Et se livrant à sa fureur,

Est le puissant locomoteur.

Considérez comme il nous mène,

Comme sur le rail, hors d’haleine,

Il vole, il glisse agilement :

C’est l’oiseau dans le firmament.

Pins sublimes, ruisseaux, bruyères,

Arbousiers, modestes fougères,

L’œil vous voit danser et courir,

Et soudain vous évanouir :

La vitesse qui nous enlève,

De la nuit nous parait un rêve.

Neptune domine les mers ;

Pluton règne dans les enfers ;

Jupiter a placé son trône

Au brillant empire des cieux :

C’est là que la gloire environne

Le maître et le père des Dieux.

Lui, le locomoteur, terrible énergumène,

Sur le rail son sceptre promène.

Accourez, ô mortels ! devant ce nouveau Dieu :

Que chacun se prosterne et l’adore en ce lieu !

Mais quelle est donc cette rivière

Qui sépare de l’Argentière

Un sol plus riche et cultivé ?

De sa tristesse relevé,

Le regard la Leyre découvre,

Et devant lui bientôt il s’ouvre

Un aspect toujours plus riant.

C’est Mestras, ensuite Gujan,

Avec leurs diverses cultures

De blé , de vin et de maïs.

De tamarin, en ce pays,

On trouve de vertes bordures.

Des filets au soleil tendus,

Des pêcheurs disent la présence ;

Je souris à cette espérance :

Au bassin nous sommes rendus.

Une âme sublime, étendue,

Ne doit jamais perdre de vue,

En face du chemin de fer,

Qu’il est encore une autre voie,

Vaste, profonde et large mer,

Où le temps jamais ne louvoie :

Sa rame il agite sans fin,

Pressé de faire son chemin.

Dans sa barque antique et légère,

Vers les rivages éternels,

Plus vite il porte les mortels

Que le wagon ne saurait faire.

Arrivé à la gare, le voyageur donne un coup d’œil rapide aux blanches maisons de La Teste, disséminées sur une verte plaine offrant à la vue tous les genres de cul­ture. Parvenu à ce point, naguère, le voyageur était en­core séparé des établissements d’Arcachon par des ma­rais, des tas de sable qui obstruaient la voie et disputaient le passage aux plus vigoureux coursiers.

Un rude mouvement donnait au véhicule Les airs et la façon d’une triste bascule. Meurtri, roué de coups, à travers les panneaux, L’on ne pouvait assez déplorer tous ses maux. Du célèbre Sancho connaissez-vous l’histoire ? Ce qu’il souffre berné, présent à la mémoire, Vous fait encor frémir d’une juste pitié ; Et ses maux sont pourtant moins rudes de moitié ! Il est vrai, dans les airs, il fait triste figure ; Mais il retombe enfin sur une couverture.

Que les choses sont heureusement changées ! Au sortir de la gare de La Teste, le voyageur monte en voiture, et, sur une levée charmante, au milieu d’une double haie d’acacias, d’un côté le bassin et de l’autre une forêt, sans cahots, trop vite à son gré, il arrive aux bains maritimes d’Arcachon.

Son premier soin est de retenir un gîte commode, agréable. L’embarras est léger. Devant lui se déroule une longue file de jolies maisons coquettement assises sur la rive méridionale du bassin. Elles occupent un espace de trois ou quatre kilomètres. Ici le voyageur ne saurait dire :

« 0 gens durs ! vous n’ouvrez vos logis ni vos cœurs ! »

Partout il rencontre des visages rayonnants, des fronts épanouis, qui lui promettent l’hospitalité la plus aimable. Sa grande affaire est l’embarras du choix parmi tant de gracieux logements.

Le voyageur a-t-il déposé en son hôtel cartons, malle, valise, sac de nuit, un moment, de sa fenêtre, il respire l’air rafraîchi par les eaux du bassin. Arrivé là comme par enchantement et sans fatigue, il veut à l’instant même commencer ses douces promenades.

De quel côté tournera-t-il ses pas ? Qu’il parcoure cette ligne de maisons rangées comme une armée en ordre de bataille. Parvenu à l’extrémité du couchant voisine de la Chapelle, comme les triomphateurs du monde antique, et surtout comme le divin triomphateur d’Israël, il ac­corde au Temple sa première visite.

Il est des âmes, au sein des récréations les plus honnêtes, n’oubliant jamais que Dieu en est la source, qu’à lui seul il appartient de les bénir, de les épurer et d’y mêler de nouveaux charmes. À leurs yeux, le plaisir le plus légitime perd de son attrait, si, à côté d’innocentes joies, elles ne peuvent cueillir les tendres fleurs de la piété. Accordez-leur ce point, qui honore la beauté de leur âme, rien n’é­gale au milieu du monde leur enjouement, leur politesse, leur déférence. Riches de vertus commodes, indulgentes, elles savent glorifier la Religion et nous la rendre aimable. Il est à désirer que des personnes de ce mérite viennent embellir de leur présence le séjour d’Arcachon. Au be­soin, elles doivent savoir que les bains de celte agréable localité ont une Chapelle desservie par le digne Clergé de La Teste, ou, avec son agrément, par des ecclésiastiques étrangers, accourus là pour leur santé ou leur repos. C’est ici qu’elles pourront dire, comme autrefois Mme de Sévigné à sa fille : « Je me promène, j’ai des livres, j’ai de l’ouvrage, j’ai l’église; » et, s’il leur plaît, ajouter encore avec elle : « Je demande pardon à la compagnie : je me passe d’elle à merveille. »

Mais les vertus atrabilaires,

En ces lieux ne paraissent guère.

La Chapelle d’Arcachon, rebâtie vers le commencement du dix-huitième siècle, en remplace une autre qui se trouvait plus au couchant, et qui avait disparu sous des tourbillons de sable apportés par le vent. La Chapelle qui existe est située sur une plate-forme, veuve éplorée des arbres magnifiques qui la couronnaient.

Ici, l’oeil contemplait naguères,

Des pins, des chênes séculaires,

Image de l’antique foi.

Où donc est cette main avide,

Qui du lucre suivant la loi,

Vous frappa d’un coup parricide ?

L’on vit souvent le pèlerin

Vous admirer en son chemin ;

Il reposait sous votre ombrage :

De mes regrets le tendre hommage

Environne votre berceau :

Illustres morts ! par un secret nouveau,

Que ne puis-je vous rendre et la sève et la vie ?

Mais, hélas ! ce bienfait passe une main amie.

La Chapelle devient chaque jour plus insuffisante par le nombre toujours croissant des baigneurs d’Arcachon.

En avez-vous parcouru la nef et le sanctuaire ? Ils pré­sentent à l’œil du visiteur, des tableaux, des marbres, des dorures, riche présent de la piété reconnaissante : car il n’est pas rare de voir des marins échappés au naufrage et à la mort, aller à Notre-Dame d’Arcachon rendre grâ­ces à Dieu de les avoir sauvés par l’entremise de Marie, leur auguste Patronne.

Contemplez ces infortunés,

Qui, les pieds et la tète nue,

Ressemblent à des condamnés.

L’air recueilli, baissant la vue,

Vers quel endroit se rendent-ils ?

Se rappelant tous les périls

Où les exposa leur naufrage,

Durant la tempête et l’orage,

L’âme et le cœur humiliés,

Et par leur promesse liés,

De leur avoir sauvé la vie,

Ils vont remercier Marie.

L’Annonciation est la Fête patronale de la Chapelle d’Arcachon. Le 25 mars, toutes les populations voisines du bassin se joignent aux habitants de La Teste, pour la célébrer.

En ce jour, de nombreux pêcheurs,

L’espérance au fond de leurs cœurs,

Plus heureux que de fiers Monarques,

Viennent ranger leurs frêles barques

Devant ses regards protecteurs.

Le prêtre, au haut de la colline,

Vers le Ciel élevant la main,

Appelle la grâce divine,

Et bénit les esquifs mouillés dans le bassin.

À l’époque du choléra, pour désarmer l’ire du Ciel, les populations riveraines concertent ensemble un pèlerinage à la Chapelle d’Arcachon. À peine rendue sur le bassin, une pluie battante accueille la pieuse flottille. Chaque pèlerin, malgré les torrents qui l’inondent, garde son poste avec la ténacité du soldat le plus aguerri, sans interrom­pre les sacrés cantiques.

Arès, La Teste, Biganos,

Audenge, Gujan, Andernos,

Montés sur des barques agiles,

Recouvrent les ondes mobiles

Du vaste bassin d’Arcachon ;

Un saint recueillement se peint sur chaque front.

Ce n’est plus la mer mugissante,

Répandant au loin l’épouvante,

Qui provoque en ce jour les vœux de ces mortels.

Un fléau sorti de l’abîme,

Et qui cruellement décime

Les populations, les amène aux autels

De la Reine des Cieux ; ils ont foi dans Marie ;

Ils vont la supplier de préserver leur vie.

Écoutez leurs pieux accents : Les rives d’Arcachon sont un écho fidèle Qui les redit au loin. Encor quelques instants,

Ils verront la sainte Chapelle,

Et leurs yeux, humides de pleurs,

Iront se reposer sur l’auguste Marie ;

Au pied de ses autels leur âme déjà prie :

« Mère, ne souffre point que malgré tant de vœux

Qui te sont offerts en ces lieux,

Le plus cruel des maux, jusques à nos rivages,

Étende ses mortels ravages.

D’un Dieu courroucé contre nous,

Plus que la mort nous craignons la justice.

Sainte Vierge, sois-nous propice :

Que ton bras détourne ses coups. »

À l’instant une voix secrète

Rassure leur âme inquiète :

Lors, on voit chaque pèlerin,

Joyeux, se remettre en chemin.

Arcachon est le rendez-vous de la fashion de Bor­deaux, du département, et de bien d’autres lieux : la plupart y vont moins pour refaire une santé débile, que pour se récréer l’esprit et le détendre des sérieuses occu­pations de la vie. L’air d’Arcachon est salutaire, grâce aux vents de mer qui en bannissent les miasmes : aussi, les roses de la santé s’épanouissent presque sur tous les visages ; des éclairs de joie brillent dans tous les yeux ; chaque nouvelle journée prend le riant aspect d’une fête où tout le monde apporte son tribut d’esprit, d’enjoue­ment, de grâce, d’amabilité. Heureusement, le bon génie de la contrée en éloigne les sots,

Les importuns, les ennuyeux,

Peuple indiscret, peuple nombreux.

Il n’est donc pas mal aisé de goûter ici les charmes de la bonne compagnie, avantage toujours précieux, mais devenant un besoin pour des personnes bien élevées, qui mesurent leurs loisirs par de longs jours d’été.

Tout le inonde n’aime pas l’humble arbrisseau ni la modeste bruyère, bien que celle d’Arcachon atteigne une hauteur surprenante ; mais, à quelques pas de votre hô­tel, vous avez des arbres, des forêts dignes d’abriter des têtes consulaires.

Non omnes arbusta juvant, humilesque myricœ,

Si canimus sylvas, sylvœ sint consule dignœ.

(Églog. IV.)

Ces bois, heureux visiteurs d’Arcachon, vous appel­lent tous ; ils vous pressent de venir mollement respirer la fraîcheur de leur ombre. Pour vous, philosophes, ar­tistes, poètes, ils revotent encore plus d’attrait, plus de charme : ils facilitent vos douces rêveries ; ils sont comme le trépied sacré qui inspire votre génie.

Les beaux vers ne sont point enfants de nos cités ;

Mais ils doivent le jour à des lieux écartés.

C’est là que, séparé du profane vulgaire,

Le poète ressent un feu digne d’Homère.

Barde sacré, depuis longtemps courez-vous après une rime qui semble fuir pour vous désoler ? Sûrement, ces pins, ces chênes, ces arbousiers, vous en donneront des nouvelles.

L’on ne peut longtemps se promener dans la forêt sans ouïr une voix agreste et trois ou quatre coups sonores fort souvent répétés : c’est la voix du résinier, c’est le bruit de sa hachette appliquée aux pins résineux. Le ré­sinier, l’un des personnages de la contrée, mérite bien que vous fassiez sa connaissance ; il est utile à toutes les classes. Sans lui, l’habitant pauvre de la ville et de la campagne, faute de pouvoir acheter un luminaire dispen­dieux, serait voué aux ténèbres de la nuit. Durant les longues soirées d’hiver, lui, sa femme, ses enfants, au­raient sur les bras un désœuvrement pénible et contraire à leurs intérêts.

Au village et dans le hameau,

Adieu l’aiguille et le fuseau ;

Adieu les paniers, les corbeilles,

Adieu les filets, les réseaux ;

Adieu les cages des oiseaux,

Utile fruit de longues veilles ;

Adieu le soir encor les plaisirs du foyer :

L’esprit qu’on désoccupe est près de s’ennuyer ;

Adieu les contes féeriques

Terminant les récits bibliques.

Et vous qui, dans vos magnifiques salons, faites le soir resplendir des flots de lumière, pensez-vous ne rien de­voir au modeste labeur du résinier ? Il vous procure une sage économie dans l’éclairage de votre nombreux do­mestique.

Le résinier, l’homme des pins, le véritable Sylvain de la fable, l’heureux compagnon et le digne rival de I’écureuil, remplit sa lâche avec la prestesse , l’agilité de cet aimable quadrupède.

Le pied leste et la main agile,

Le résinier, toujours habile,

Sur un bois entaillé gagne le haut des pins ;

Et là, de sa hache tranchante,

Avec un air qui vous enchante,

Il frappe trois coups inhumains.

L’arbre gémit, l’arbre résonne :

Le résinier, d’un œil content,

Voit découler, au même instant,

Le suc qui, largement, lui donne

Le digne prix de son labeur.

Que manque-t-il à son bonheur ?

À côté de la voie ferrée de Bordeaux à La Teste, est une superbe route départementale parcourant la même ligne et menant les voyageurs à la même destination. Elle possède un bon service de voitures où l’on ne peut re­gretter que la vitesse des wagons. Un jour, je dirige ma promenade vers cette route. Après avoir fait à pied une marche de plusieurs kilomètres,

Gravement, sans songer à rien,

je découvre au loin un spectre ambulant de stature gigan­tesque ; en un mot, pour la taille, un véritable fils d’Enac. Il va ; il vient ; il erre autour d’un troupeau, suivi d’un chien noir. Est-il donc vrai, dis-je en moi même, que les fantômes aient des moutons, et, comme nous, se fassent bergers avec des chiens pareils aux nôtres ? Quittant la voie publique, d’un pas ferme je m’avance pour lier con­versation avec cet étrange habitant de la contrée. Je ne tarde guère à m’apercevoir que j’ai devant moi un pâtre landais hissé sur de hautes échasses. Je me hâte de fran­chir la distance qui me sépare de cet autre personnage de la Lande. De son côté, il vient à moi, et bientôt je l’a­borde en lui disant : « Eh ! mon ami ! comme vous voilà fait ! Qui donc vous a perché sur ces longues échasses, et pour quel énorme crime cheminez-vous ainsi tout le jour à six pieds de terre ? Pourquoi disputer à la famille vagabonde des oiseaux une région qui leur appartient ? Un droit pareil, il faut le porter écrit sur des ailes, et, je vous prie, où sont les vôtres ? »

Monsieur, me répond-il, malgré le ton un peu railleur de vos paroles, je crois démêler dans votre mine de la bienveillance et de l’intérêt pour le berger des Landes. Au lieu de passer votre chemin et de me regarder, comme tant d’autres, d’un œil fier et dédaigneux, vous êtes obli­geamment venu faire résonner à mon oreille le bruit si doux, si agréable, de la parole humaine ; vous êtes venu interrompre ce long, ce triste silence de ma destinée. Soyez béni, remercié par l’ermite de ce désert. Vous le voyez, comme les fils de Jacob dans les plaines de Sichem, je parcours avec mon troupeau de vastes régions. Ces échasses qui me portent, et au sujet desquelles vous m’avez raillé, pour le berger landais, ne sont ni un objet de luxe ni une bizarre fantaisie. Le sol de la lande est imperméable ; il retient l’eau à la surface : c’est une large et longue étendue de marais. Les échasses m’élèvent au-dessus d’un terrain malsain ; je ne vous parle point des fla­ques d’eau qu’elles me font traverser à pied sec. Le moyen de suivre de l’œil mon troupeau, sans me donner cette élé­vation qui favorise ma vigilance ? Tout pâtre landais se sert de pourvoyeur lui-même ; sans des échasses, il essuierait bien des fatigues dans les fréquentes excursions à des vil­lages éloignés, où il va se fournir des choses nécessaires à la vie. Tenant encore à la pratique de ses devoirs reli­gieux, comment pourrait-il, sans des échasses, aller si loin à la Messe le dimanche ? Aussi il y tient comme le vétéran à son ancien uniforme, comme le général d’armée à son cheval de bataille, comme les fils de l’Océan à leur maison flottante. Au sein de nos familles, les échasses pas­sent de père en fils, à titre d’héritage cher et glorieux. Le berger mourant donne une larme et un dernier re­gard à ces fidèles compagnes de sa vie errante et va­gabonde. Hélas ! il m’en souvient, j’étais encore enfant : déjà monté sur des échasses, je cheminais à côté de mon père ; me voyait-il tristement préoccupé de la frayeur d’une chute, ou le moins du monde sensible à l’incom­modité de la saison : « Enfant dégénéré, me disait-il d’un air sévère; non, jamais tu ne compteras entre ces bergers des Landes, invincibles au froid et à la chaleur. Ah ! Monsieur, pourquoi le Ciel m’a-t-il refusé le bon­heur d’avoir un fils ? Mon âme eût été ravie de le former aux soins de ma profession ; mes entrailles me disent que sans recourir à la sévérité de mon père, j’en eusse fait un honnête homme et un berger digne de son aïeul. » À l’aide de ses échasses, le pâtre des Landes fait des enjambées de deux mètres et demi : ce qui lui donne, soit dit en passant, une vaine complaisance dans la célérité avec laquelle il franchit l’espace. Je m’étais donc imaginé que les wagons trouveraient en nous de redoutables con­currents. L’illusion ne fut pas longue : leur première appa­rition la dissipa, en me laissant le dépit de notre défaite.

Heureux berger, console-toi :

De ces Landes souverain roi,

Tes échasses forment ton trône,

La cime des pins ta couronne ;

Une cabane est ton manoir.

Tu n’as à manger qu’un pain noir ;

Que bois-tu ? L’eau de ta citerne :

Mais aussi rien ne te consterne.

D’innocents animaux, peuple toujours soumis ,

Reconnaissent tes lois. Un ami plein de zèle,

Lorsque tu dors, veille sur ton logis :

C’est ton chien, compagnon fidèle.

Assis, hélas ! sur des trônes dorés,

Au milieu d’un peuple indocile,

Les potentats, moins adorés,

Rêvent un sort aussi tranquille.

Adieu, retourne à ton troupeau.

Sur ton rustique chalumeau,

Chante, bénis la Providence.

Ton trésor est la pauvreté ;

Dieu laisse à d’autres l’abondance,

Mais à toi la félicité.

Le berger, d’un œil inquiet, voit son troupeau déjà loin de lui : nous nous séparons au même instant.

Le visiteur d’Arcachon est là pour se baigner, comme au firmament l’oiseau pour voler. Les hautes marées bai­gnent le pied des établissements : c’est donc pour lui chose fort aisée que de prendre des bains agréables et salutai­res. L’état d’une santé débile, ou les ardeurs d’un soleil d’été, vous ont-ils détendu la fibre, le bassin vous offre des eaux astringentes pour la raffermir. Sans être initié à la doctrine d’Hippocrate, l’on peut encore, je crois, les conseiller aux plus robustes tempéraments. Ici le plus grand nombre en use, et tous s’en trouvent bien. Etes-vous de ces nageurs intrépides et capables de le disputer aux paisibles habitants de l’onde ? Pouvez-vous, à la nage, défier

Et l’esturgeon et le requin,

Et la baleine et le dauphin ?

Éloignez-vous des bords , gagnez les hautes eaux ;

Allez droit, en nageant, à l’Ile des Oiseaux.

Vous ne courez pour votre vie

Nul risque ; même on vous défie

De prouver que notre bassin

Ait jamais englouti de nageur dans son sein.

Mais faut-il vous ranger entre ces cœurs pusillanimes qui, au milieu des flots, n’ont jamais perdu terre sans jeter le cri d’angoisse du noyé, vous pouvez encore vous permettre les délices du bain dans les eaux d’Arcachon.

Sur la rive, foulez les algues maritimes ;

Devez-vous, en ce cas, redouter les abîmes ?

Encore, d’un pied sage, avancez de six pas :

Pourquoi cette frayeur ? N’apercevez-vous pas,

À la faveur d’une eau légère et transparente,

Un sable pur et net ?

L’âme en paix et contente,

Étendez votre corps, et, selon nos avis,

Vos bras plantés au fond comme des pilotis,

Vous sauveront l’horreur de boire l’onde amère.

Qu’importe à votre corps, obtenant même fin

Que s’il avait, nageant, traversé le bassin ?

Vous redoutez les premiers frissons que donne l’eau à son ordinaire température :

Par des soins tendres, délicats,

Arcachon a prévu le cas.

Il vous réserve des bains tièdes, des bains chauds, dont vous aurez lieu d’être content.

Aux ablutions maritimes, vous préférez les bains émollients et à l’eau douce, vous trouverez encore ici de quoi vous satisfaire : l’on a voulu se conformer à tous les goûts et répondre à tous les désirs.

Le bain ouvre l’appétit. Sans doute, il faut manger pour vivre. Néanmoins, l’œil qu’un estomac vide arrête sur une table délicatement servie, y voit sans peine figurer chair et poisson : c’est le régal somptueux que destinent les hôtels du bassin à leurs hôtes fortunés. Avec les vian­des les plus succulentes, venues de Bordeaux, ils leur servent de magnifiques turbots, de belles soles, des rougets, des grondins d’un goût si exquis. Baigneurs d’Arcachon, à vous les premiers l’Océan fait hommage de ces poissons, après les voir nourris dans la fécondité de son vaste sein. Vienne le quart d’heure de Rabelais, soyez généreux, et payez sans débat, de la meilleure grâce du monde, le prix de ces poissons. Savez-vous qu’ils coûtent souvent le péril de la vie, et quelquefois même la vie, à des êtres qui sont vos semblables ?

Aux premiers rayons de l’aurore, montés sur des bar­ques, et formant une longue suite, les pêcheurs rive­rains d’Arcachon, voiles déployées, sillonnent le bassin, défilent sous les yeux des baigneurs diligents, et cin­glent vers le périlleux goulet, qui, hélas ! est la porte de l’Océan et de la mort. Pour le départ, un vent propice enfle la voile ; ah ! puisse-t-il encore souffler pour le re­tour ! Ils ont heureusement doublé la passe : ils tiennent la haute mer; la pêche est abondante. Mais l’Océan, il y a un instant calme, tranquille, soudain gronde et s’a­gite avec furie. L’heure du retour est venue : le temps presse ; le péril menace.

Bien que chacun soit intrépide,

Le destin de la barque humide

Repose sur l’un des marins.

Jamais la rame dans ses mains

Ne fit défaut; il voit l’orage

Sans pâlir. Amis, du courage !

Au danger ils tournent le dos.

Dans leur rage, dans leur furie,

Lui seul il contemple les flots,

Et de tous il garde la vie.

Est-ce bien là l’écueil fatal ?

Oui, je le vois à ce signal1.

Courbez vos fronts, gare la lame !

Le goulet est franchi : ma rame,

Grâces à Dieu de notre sort,

En ce jour, nous ramène au port.

 

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1. Les balises, c’est-à-dire des mâts plantés sur les dunes pour indi­quer la passe.

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