Bains maritimes d’Arcachon – Abbé Véchambre (2)

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BAINS MARITIMES D’ARCACHON

Suite et fin

 

Par la sage direction du pilote, la barque a été pous­sée au haut de la vague, et celle-ci a heureusement crevé vers le bassin. Faute de ce double concours, elle péris­sait corps et biens.

À considérer le péril couru par les pêcheurs de La Teste et des localités environnantes, il ne faut pas s’éton­ner que plusieurs rencontrent la mort dans ces parages féconds en sinistres. Avez-vous jamais, le dimanche, en­tendu la Messe à La Teste, à Gujan ? Vous auriez été frappé de la multitude des personnes du sexe qui portent le deuil. Si, dans ces Temples, la mort adresse à tous un sévère langage, la ferveur des habitants accourus aux pieds des autels réjouit l’étranger peu accoutumé à la sainteté de ce spectacle. Qui a parcouru la Bretagne, l’Auvergne, re­trouve ici l’ardente piété des Chrétiens de ces provinces, la sanctification du dimanche, le zèle, l’amour, le besoin des offices de la paroisse. Heureux les sages pasteurs de ces troupeaux2, dont j’ai reçu un accueil bienveillant ; heu­reux de voir leurs soins et leur zèle porter des fruits si consolants !

La mer est une folle que la main de Dieu tient enchaî­née dans de vastes abîmes. Elle a ses jours de calme et de sérénité majestueuse ; elle compte aussi des jours de rage et de furie. À l’approche de ses accès, elle jette au loin de hautes et sourdes clameurs : on dirait une captive qui tente une évasion sur tous les points de son enceinte ; elle voudrait rompre ses chaînes et venir noyer la terre dans un nouveau déluge. Au paroxysme de sa rage impuis­sante, elle brise, elle disperse les vaisseaux, que sa face, naguère paisible, était glorieuse de porter.

La vue de l’Océan nous inspire un intérêt immense. Lord Byron l’aimait d’un amour d’enthousiasme. La mer, on l’a dit, n’a pas encore eu son poète : c’est que la mer, sur la terre , est la plus haute expression de la puissance de Dieu, et quelque chose dont le poids énorme écrase le faible génie de l’homme. Allez la contempler de la pointe du Cap Ferret, où j’ai puisé les inspirations que vous allez lire :

Un bruit sourd à l’instant résonne à mon oreille ;

Forêts, déserts, monts sourcilleux,

Plaines d’azur brillant de mille feux,

Je vous laisse en ce jour pour une autre merveille.

Que le Seigneur est grand dans l’œuvre de ses mains !

Tout rappelle aux faibles humains

Sa majesté, sa gloire, sa puissance ;

Tout leur annonce sa présence.

Océan, pourquoi donc ce fier mugissement ?

Pourquoi gronder dans tes entrailles

Comme l’airain dans les batailles ?

Pourquoi cet éternel tourment ?

Pourquoi, comme en un jour d’orage,

Frémir ainsi que le nuage

Qui porte dans son triste sein

La foudre, la pluie et la grêle ?

Comme un jeune coursier, pourquoi ronger ton frein ?

En vain sa bouche écume et son œil étincelle

À la main qui le dompte il obéit enfin.

Ainsi, tes flots qui se mutinent,

Si nos regards les examinent,

Sur tes bords se calment soudain.

Dès le jour que tes eaux coulèrent dans l’abîme

Que la main de Dieu leur creusa,

Le Seigneur, d’une voix sublime,

Te dit : « Tu ne viendras que là ! »

De ta rive, Océan, mon regard te contemple ;

De tes gouffres, de ton sein ample,

Encore que pourrai-je voir ?

Tout cela passe mon pouvoir.

Qui suis-je, qu’un des grains de sable

Déposés sur ta grève ? Oh ! que l’homme est petit !

Une plaine incommensurable,

Océan, compose ton lit ;

Je ne suis qu’aux portes d’un Temple

Qui ravit par sa majesté,

Et par sa vaste immensité,

Irrite l’œil qui le contemple.

De toutes les côtes qui bordent l’Océan atlantique, il n’en est point de plus redoutable aux marins que celles qui sont voisines du bassin d’Arcachon : ces dernières ont des bancs de sable qui s’étendent bien avant dans la mer. Les navires ne sauraient toucher à ces côtes sans y rencontrer le naufrage et la mort. L’État, jaloux de fa­voriser les intérêts de la marine et du commerce, pour leur signaler de grands périls, vient de bâtir, à peu de distance de l’Océan, une tour élégante : c’est le joli phare qu’on voit à la hauteur du Cap Ferret ; il domine une grande étendue de l’Océan ; trois hommes, séparés de toute habitation humaine, jour et nuit le gardent. Vers le crépuscule du soir, ils allument les trois grosses mèches d’une haute et magnifique lanterne placée au sommet de la tour : les verres épais qui la composent, par leur écla­tante réverbération, y établissent un foyer de lumière qui semble tenir du prodige. On gagne le haut de la tour par un escalier fort élégant, mais composé de tant de marches, que, pour atteindre la dernière, il est besoin d’une grande force musculaire dans les jambes. Un de nos compagnons de voyage, dont le coup d’œil juge sûrement de ce que les siennes peuvent faire, se résignait à nous voir monter sans nous suivre ; et pourtant, il est avide de voir tout ce qu’il y a de curieux sous le soleil. Piqué par la raillerie de nos instances, il commence la rude ascen­sion ; il prend son temps, il souffle, il s’arrête, il che­mine encore ; après force stations, il arrive enfin à la merveilleuse lanterne. De là, nous considérons un mo­ment la plaine liquide.

Océan, de cruels caprices

Trop souvent agitent tes flots ;

S’ils étaient toujours en repos,

Voguant heureux sous tes auspices,

Combien vivraient qui dans tes flancs

Rencontrèrent la mort ! D’un fin sable les bancs,

Les rocs aigus, la nuit, pour les navires,

Forment souvent des écueils pires

Que la tempête. Aussi, du haut de cette tour,

On voit la nuit briller un nouveau jour.

Ce sont des gerbes de lumière,

Qui semblent dire en leur manière :

« Pilotes, redoutez la mort ;

N’approchez point de ce rivage,

À tant d’autres funeste : hélas ! un même sort

Serait bientôt votre partage. »

On le voit chaque jour : l’homme devient prudent,

Moins pour les biens du Ciel que pour ceux d’un moment.

Phare de l’univers 1 Église Catholique,

Heureux le Chrétien qui se pique

De suivre, s’il le faut, au péril de la mort,

Parmi les ombres de la terre,

Le doux rayon de ta lumière !

Il est sûr d’arriver au port.

Mais, aux rivages do la vie,

Brillent, hélas ! d’autres flambeaux ;

Le cruel démon de l’envie

Les allume : ah ! combien de maux

Leur éclat trompeur fait aux hommes !

Fragiles mortels que nous sommes !

Des feux lointains souvent charment le pèlerin,

Et l’égarent de son chemin.

De même ces flambeaux, sans que notre âme y songe,

Déplorable fatalité !

Des couleurs de la vérité,

À nos yeux parent le mensonge.

À peine descendus, nous parcourons le rivage en tous sens ; les uns tracent des caractères sur le sable, les au­tres ramassent les coquillages les plus jolis. Vers quatre heures du soir, nous nous rembarquons pour revenir aux établissements. Nous avons pour le lendemain un projet de visite au bourg et au lac de Cazeaux.

Les Testerins ont de petits chevaux gentils et pleins de nerf ; ils les louent volontiers aux baigneurs d’Arcachon. Celle complaisance intéressée facilite de joyeuses cavalcades : en voici une dont je faisais partie ; elle était dirigée vers le lac de Cazeaux, à douze kilomètres de La Teste. Elle se composait de jeunes gens aimables, mais un peu étourdis ; de quelques hommes d’un âge mûr et d’un esprit cultivé. Les jeunes gens forment l’avant-garde, et partent avec la rapidité de l’éclair.

Les palefrois et les coursiers,

Pleins de feu, dévorent l’espace.

Chacun, ferme sur ses étriers,

À montré presque do l’audace.

Ce n’est pas tout : il veut encor,

Si les harnais de sa monture

N’ont pas ici l’éclat de l’or,

Avoir du moins belle tournure.

Comme les enfants d’Albion,

Il se penche sur la crinière,

Et croit être du meilleur ton

Disposé de cette manière.

Laissons chacun dans son erreur ;

Chacun y goûte la bonheur ;

Elle voile le ridicule,

Et fait qu’on se croit un Hercule

Étant un simple Mirmidon.

Je dirai, sans changer de ton,

Que pour le bien, le mal, l’esprit, la grâce,

Pour tout enfin, la chose ainsi se passe.

L’arrière-garde, qui avait pris au départ une allure plus convenable à la gravité de son âge, au bout d’une demi-heure rejoint les premiers cavaliers. Leurs montures, hors d’haleine, semblent demander grâce et crier merci. Dès lors, nous allons tous de compagnie ; nous nous pres­sons de questions, impatients de guerroyer et de nous li­vrer à l’escrime de la parole. La conversation s’engage enfin sur un sujet purement local : nous mettons sur le tapis Boïos et les Boïens, jadis habitants de ces contrées.

Cette antique cité, dit l’un, existait plusieurs siècles avant l’ère chrétienne ; les Boïens étaient guerriers, et sans peine, je me range à l’opinion des historiens qui en font des soldats de Bellovèse allant conquérir l’Italie.

Je ne pense point, réplique un autre, que ces peuples et leur cité aient, dans les annales du monde, une si haute origine; ils remontent à peine au berceau du chris­tianisme : j’en ai pour garants De Marca et Le Cointe ; l’un et l’autre décorent Boïos d’un siège épiscopal.

Tandis que nous écoutons avec intérêt le débat élevé sur cette difficile question, un jeune homme, d’un ton léger et d’un air suffisant, s’écrie :

J’ai fort regret à ces Chrétiens

Que le temps a changés en pins.

Les Marca, ma foi, les Le Cointe,

Ont ici beau pousser leur pointe.

Soit dit sans les mettre eu courroux,

En savent-ils plus long que nous ?

Cette incartade, si blessante pour le savoir, ne fut du goût de personne.

– Monsieur, lui dit son voisin, vous voulez bien me per­mettre de vous faire observer que la modestie est de tous les âges, et forme le plus bel ornement du vôtre ; vous n’en avez guère montré, il faut en convenir, dans le ju­gement que votre bouche vient de prononcer.

Nous avançons à pas lents. La causerie est animée. La chaleur nous étouffe : des ruisseaux de sueur nous inondent. Sans dire comme le bon saint François : « Chan­tez, ma sœur la cigale, » elle nous étourdit de son cri per­çant et monotone ; elle nous rappelle ce beau vers de Virgile :

Sole Sub ardenti résonant arbusta cicadis.

(Égl.II.)

Les mouches, qui ne traitent guère mieux les cava­liers, harcèlent vivement nos montures. Ces dernières, pour se défendre de leurs traits acérés, nous font gesti­culer avec un peu trop de rudesse : elles semblent donner du feu aux interlocuteurs les moins animés.

Nous interrogeons bientôt, sur les valeureux Testerins et sur les braves Captaux de Buch, un déchiffreur de vieilles chartes qui affectait de nous parler du moyen âge.

– Messieurs, j’ai étudié la matière dont vous me parlez : j’ai écrit une notice au sujet des Testerins et des Captaux de Buch ; mais, vous le voyez, le temps nous presse, et puis, en voyage, selon le mot d’un aimable auteur, « on parle de tout et on ne traite rien. » Je me borne donc, pour le moment, à vous rappeler que « les Testerins , au dire d’une vieille chronique, savaient cultiver leur sol fécond et manier les armes pour le défendre. » – Les Captaux étaient des seigneurs très-puissants, et dans La Teste, près de l’église, possesseurs d’un vieux château enceint de murs et de fossés : là était le titre du Captalat. Mais les Captaux habitaient un château plus con­sidérable auprès de la Leyre, dans le Teich. Messieurs, parmi ces valeureux gentilshommes, deux ont particulière­ment fixé mon attention, et ils ne sont point indignes de la vôtre. Le premier est le célèbre Jean de Grailly, en plu­sieurs rencontres le rival de Duguesclin, et son captif aux batailles de Cocherel et de Soubise.

Le juge sévère de Marca et de Le Cointe n’est guère mieux disposé pour le fameux Captal : il prend à partie son juste admirateur.

– Comment, lui dit-il, devant des hommes fiers de sentir couler du sang français dans leurs veines, osez-vous nommer un traître à son pays et son ennemi irréconci­liable ?

– Monsieur, repart l’enthousiaste du moyen âge, je ne vous dirai point que les esprits frondeurs, que les juges les plus sévères de l’humanité, ont souvent besoin pour eux-mêmes et pour leurs actes d’une grande indulgence. Pour­quoi voulez-vous que je rougisse de vous parler de l’un des plus grands capitaines de son siècle ? Si vous ne m’eus­siez brusquement coupé la parole, j’allais, moins pour l’excuser que pour atténuer sa faute, j’allais vous faire ob­server que le célèbre Captal vivait sous la domination des Anglais, maîtres alors de la Guienne, son pays natal. Malgré l’interruption, j’irai jusqu’au bout ; je sens ma veine s’échauffer pour l’autre Captal qui doit figurer dans ce discours. C’est, Messieurs,

Le Captal Frédéric de Foix,

Généreux et brave a la fois ;

Sans être serviteur de la Grande-Bretagne,

De sa forêt de la montagne,

Aux Testerins il fit le don.

À jamais aux bords d’Arcachon,

Ils doivent bénir sa mémoire,

Et léguer son nom à l’histoire.

Ces vers reçurent un accueil peu bienveillant de la part d’un membre du Comice Agricole : « Loue qui voudra, s’écria-t-il, le don fait aux Testerins; pour moi, je le blâme hautement comme nuisible aux intérêts de l’agriculture, et je ne crains point d’étendre ce blâme au donateur lui-même. »

Le poète, loin de se dire vaincu et de formuler des ex­cuses dans une prose humble et modeste, relève fièrement le gant, et, par une diction empruntée aux images de la poésie, il défend ainsi l’acte généreux du noble Captal :

Quand l’auteur de chaque élément

Mène, à travers le firmament,

Le soleil, sa brillante image,

Également il nous partage

Et sa lumière et sa chaleur.

Voilà le patron, le modèle,

Qu’à nos yeux Frédéric rappelle.

Les poètes, reprend le sévère critique, sont ainsi faits : ils ne parlent point comme le reste des mortels ; ils ne peuvent dire simplement les choses ; il faut qu’ils montent sur des échasses, comme les bergers de ces forêts, et ils n’en descendent point que leurs paroles ne se précipitent avec le fracas des torrents des montagnes ; qu’elles ne roulent, ne glissent avec la célérité des wagons lancés à toute vapeur.

– Eh! mon Dieu ! vous-même prenez le ton des poètes pour les railler : seriez-vous poète sans vous en douter ? N’en ayez pas trop de regret.

Tout le monde fait de la prose ;

Mais, pour les vers, c’est autre chose

Ce glorieux enfantement,

D’un petit nombre est le tourment.

Bien des hommes, sans conséquence,

Voulant cacher leur impuissance,

Souffrez que je le dise ici,

Moins en critique qu’en ami,

Médisent de la poésie : N’est-ce point encor par envie ?

De plus, le langage de la poésie en vaut bien un autre. L’auteur de la célèbre Lettre à l’Académie, Fénelon, vous dira qu’il entre presque dans la belle prose. Ainsi, sans les teintes les moins vives de la poésie, l’on est un prosa­teur bien froid, bien pâle, bien décoloré, qui porte les glaces de la mort dans ses entrailles.

Mais ne perdons point de vue Frédéric de Foix. Ah ! Monsieur, le grand crime que le philanthrope Captal ait jugé de l’agriculture selon les pensées de son temps ! Je le vois bien, Monsieur, vous faites comme tant de gens d’esprit, de science, de talent (c’est le travers de notre époque) : vous faites le procès à nos pères de nous avoir devancés de plusieurs siècles, sans nous attendre pour vi­vre dans le cercle de nos idées. Quelle admirable justice !

À force de chevaucher, de disputer ;

La dispute est d’un grand secours :

Sans elle, on dormirait toujours ;

nous arrivons à Cazeaux. Le sol voisin du bourg porte du seigle, du millet, du maïs. Les nombreux troupeaux de chèvres, de brebis, çà et là répandus, nous montrent qu’il y a ici des hommes livrés à la vie pastorale. Ca­zeaux est l’oasis au milieu du désert. Les maisons s’y trouvent rapprochées les unes des autres, comme les ha­bitants, peuple bon et paisible, le sont eux-mêmes par les liens d’une fraternelle bienveillance. Nous faisons d’abord une visite au Pasteur du lieu3. Il nous accueille avec bonté et politesse; il nous parle obligeamment des choses loca­les qui méritent l’attention du voyageur; il ne tarit point sur l’éloge de son digue prédécesseur, M. Mouls, aux soins duquel le bourg de Cazeaux doit son modeste pres­bytère et sa nouvelle église. Homme ardent pour le bien, il sentit qu’une volonté qui espère en Dieu lève des obs­tacles invincibles. L’ancienne église était bâtie dans la fo­rêt, sur une dune, et distante du bourg d’environ un ki­lomètre et demi. Son zèle s’émeut de cet éloignement, qui le sépare de son troupeau, en rendant son ministère plus laborieux et moins utile. Était-ce donc sur des arbres qu’il devait étendre sa houlette de pasteur ? Cette réflexion trou­blant son âme, il forme le projet de démolir la vieille église et d’en employer les débris à la reconstruire au milieu de ses ouailles. Dénué de suffisantes ressources, nécessité l’ingénieuse le fait architecte, et, par un pro­dige renouvelé du moyen âge, environné de son trou­peau, il les voit tous, hommes, femmes, enfants, mettre la main à l’œuvre et l’aider à bâtir le nouveau Temple. Après une courte visite à la Maison de Dieu, nous nous rendons en quelques instants au lac de Cazeaux. Ce qui nous charme et fait que chacun de nous se récrie d’admi­ration, c’est cette nappe d’eau douce à perte de vue of­ferte à nos regards, onde précieuse, laquelle, épanchée avec une sage mesure, d’un côté forme une voie de trans­port , et de l’autre promène sur des landes naguère stériles la vie et la fécondité.

Notre guide nous vante la perche, le brochet, et sur­tout la grosse et savoureuse anguille de l’étang de Ca­zeaux.

Nous voyons avec intérêt la tête du canal qui va déboucher dans le bassin d’Arcachon. L’eau en est retenue par huit écluses, qui se lèvent pour le transport des bois, des résines du département des Landes, au chemin de fer de La Teste.

« La grande Lande bornée par Gujan, La Teste et Cazeaux, nous dit l’un des visiteurs, rappelle un souvenir pénible aux vrais amis de l’agriculture ; elle fut bien ingrate envers la Compagnie d’Arcachon, toute composée d’hommes honorables : elle absorba leurs millions sans répondre à leurs généreux efforts. »

Avant de quitter les lieux, nous allons parcourir des rizières établies par les soins plus heureux de deux autres Compagnies (la Compagnie Agricole et la Compagnie des Landes). Celles-ci, à l’aide de canaux d’irrigation, ou­verts sur la plaine de Cazeaux, cultivent le riz sur une vaste étendue. En 1852, par un succès inespéré, ils en ont obtenu 8.000 hectolitres d’excellente qualité. Ce genre de culture leur assure à l’avenir de magnifiques résultats.

Déjà la chaleur est tombée : déjà le ciel se peint de ces reflets de pourpre qui devancent le coucher du soleil. Heureux et contents de notre journée, nous l’inscrivons au rang des bonnes fortunes réservées aux baigneurs d’Ar­cachon ; chacun reprend sa monture, et nous regagnons au grand trot les établissements maritimes. Nul, le moins du monde, ne se préoccupe de la prochaine absence du soleil : on est d’avance consolé de sa disparition, sachant bien qu’il sera remplacé par un beau clair de lune et par une agréable fraîcheur.

Comme nous voyagions caressés par les douces et molles haleines du zéphyr, un des nôtres nous dit : Mes­sieurs, la Religion, vous le savez, reprend au milieu de nous le rang que, pour le bien de notre chère patrie, elle aurait dû à jamais y tenir : tout ce qui en porte les glorieuses marques reçoit un favorable accueil. J’ai dé­pouillé une vieille légende; il s’agit d’un grand serviteur de Dieu du XVe siècle ; si vous le trouvez bon, je vous ferai en vers la courte biographie du saint personnage ; il habita ces contrées solitaires.

Jadis vivait sur cette plage

Un apôtre chéri des cieux.

Thomas4 était le personnage

Heureux habitant de ces lieux.

Sous le beau ciel de l’Italie,

Dans Ancône il reçut la vie.

Dieu garde cet enfant nouveau,

Et veille autour de son berceau.

Du monde les portes dorées,

De tant de mortels adorées,

Déjà s’entr’ouvrent devant lui.

Dieu l’éclairé de sa lumière,

Et le rend jaloux de lui plaire :

Dieu sera son unique appui.

Comme on voit un jeune héros,

Toujours ennemi du repos,

Le cœur haut et la mine fière,

Avant qu’il porte au champ d’honneur

Et son courage et sa valeur,

Longtemps se former à la guerre ;

Ainsi Thomas lllyricus

Se dispose à son ministère

Par l’étude , par la prière,

Et l’éclat de grandes vertus.

Comme un autre Savonarole,

Il prêche, il entraîne les cœurs,

Et terrasse tous les pécheurs

Par la vigueur de sa parole.

Ce long cri résonne en tout lieu :

« Allons ouïr l’homme de Dieu. »

Des heureux temps apostoliques,

Jours merveilleux, jours héroïques,

Thomas rallume le flambeau :

Tout cède à l’apôtre nouveau.

Que dirai-je encore ? Les Temples,

Déjà, ne sont point assez amples :

D’un nouveau zèle transporté

Sur l’aile de la charité,

Il va sur les places publiques

Prêcher les paroles bibliques.

Mais le monde et son doux poison,

Par un commencement d’ivresse,

Altère déjà sa raison.

Où donc retrouver la sagesse

Et ses douces félicités ?

Loin des bourgs et loin des cités.

Cette solitude profonde,

Où l’on puisse oublier le monde,

Il l’aperçoit dans Arcachon.

De l’aride et lointain rivage,

Dont il fait son doux hermitage,

Seul il a pris possession.

Le long de ses vieilles journées,

Il sonde l’abîme profond

De ses éternelles années.

Ainsi que la Divinité,

Secourable à l’humanité,

De ses maux son âme s’afflige,

Vers les pécheurs ses soins dirige.

D’Hippocrate ou de Galien,

Sans avoir les doctes formules,

Et sans tenir aux préambules,

Par les simples de son jardin,

Aux douleurs apporte allégeance :

Chacun bénit sa charité

Et sa douce affabilité.

Son logis est le dispensaire

Où se donne l’électuaire.

Peut-on se montrer en ces lieux

Sans exciter ses tendres vœux ?

Un jour, hélas ! que la tempête

Avait irrité l’Océan ;

Qu’il voyait sa colère prête

À noyer dans son large flanc

Deux vaisseaux ; pour calmer l’orage,

Il imprime sur le rivage

Le divin signe de la Croix.

Seigneur, dit-il, entends la voix

De la Vierge qui fut ta Mère ;

Par elle, ouvre un port salutaire

À ces vaisseaux infortunés.

Aussitôt les flots mutinés

Deviennent calmes et tranquilles :

Ils ne grossiront point le nombre des pupilles.

À quelque temps de là, sur le bord du bassin,

De la Mère de Dieu trouvant une statue

(Rencontre dont son âme est tendrement émue),

Thomas n’en doute point, du Ciel c’est le dessein,

Qu’au môme endroit il élève à Marie

Un oratoire où chaque jour l’on prie.

Possédé de la soif de l’or,

L’homme n’épargne rien pour enfler son trésor :

Cet asile de la prière,

Enrichi par la piété,

Déjà, d’un profane corsaire,

À tenté la cupidité.

À peine il quitte le rivage

Qu’il essuie un triste naufrage !

Il y perd la vie et les biens :

Du plus atroce des humains,

Digne, hélas ! et juste salaire !

Thomas Illyricus, alors octogénaire,

Vit s’ouvrir devant lui les portes du tombeau.

Longtemps après, à ce que dit l’histoire,

Au lieu même de l’oratoire,

S’élevait un temple nouveau.

Vêtu de la pourpre romaine,

Un saint Pontife de Bordeaux

Avait dirigé les travaux.

L’édifice tenait à peine

Contre les sables et le vent,

Fils conjurés de l’Océan :

Un jour, de mémoire bien triste,

Il disparut à l’improviste.

Ce récit venait d’être terminé, quand le soir, à la clarté de tous les flambeaux célestes, nous rentrâmes dans Arcachon avec un peu moins de fracas que nous n’en étions sortis le matin.

On peut faire de charmantes promenades nautiques sur le bassin, le parcourir en tous sens avec le doux far­niente et le gracieux laisser-aller de la fashion vénitienne , dans ses riches gondoles, à travers les canaux de la cité.

De jolis villages bordent le bassin. Le baigneur d’Arcachon leur doit bien une visite.

La Teste, petite ville si active, si commerçante, re­pose dans un berceau de verdure : elle voit la cime des pins couvrant les dunes parer son front d’une verte guir­lande. L’été, au déclin de la chaleur, c’est un délice que d’errer dans les environs de La Teste.

Qui ne connaît Gujan et ses quartiers populeux ? Tout y respire une honnête aisance. Arès, au nord, sollicite l’honneur de votre présence. Avez-vous remarqué son église, bâtie au milieu d’une vaste place ? le château de M. Alégre, orné d’une belle garenne menant à des ré­servoirs fournis d’eau et de poisson par l’aimable géné­rosité du bassin ? La marée descendante y laisse des cre­vasses pleines d’eau : l’une d’elles fut le lieu que choisit, pour se baigner, un ami qui me l’a conté. Le soleil darde des rayons de feu : notre ami couvre son chef d’un fou­lard rouge ; cette couleur, parmi nous devenue l’emblème de choses bonnes et mauvaises, est, chez les goé­lands d’Arès, le signal d’un riche butin. Au premier aspect de cette tête écarlate, un goéland, par un coup de gosier, rallie autour de lui quarante forbans de son espèce, tous allègres viveurs, bons compagnons, appor­tant le double, le vorace appétit de la chasse et de la pêche.

Vous le savez, ces deux métiers

Ne leur sont que trop familiers.

Un autre aurait senti battre son cœur à l’apparition de cette nombreuse escouade.

De Jean Bart, de Duguay-Trouin,

Notre baigneur a le courage ;

Aussi bien, il bravo leur rage,

Demeure ferme et ne craint rien.

Même une sécurité pleine et entière lui ménage un doux sommeil. Faut-il que les biens de la terre aient sou­vent un triste retour ? Il rouvre bientôt les yeux; mais c’est pour s’apercevoir que la marée, à son passage, s’est malencontreusement chargée du transport de ses vête­ments, pour je ne sais quelle région. Hélas ! il les voit d’un œil marri flotter loin de leur maître ; il crie, il se lamente, il se lève, il va brusquement les disputer aux flots. Chemin faisant, les goélands lui apparaissent au même endroit, et près de déloger, malgré la bonne envie de se régaler avant la retraite.

Mais quoi 1 la partie est rompue !

C’est un butin qui se remue ;

Fort capable de résister,

Si l’on ne veut désister.

À l’approche de notre ami, ces affamés corsaires

Partent chagrins et sans mot dire,

Voyant bien qu’ils n’ont rien à frire.

Connaissez-vous un admirable poisson, la torpille ? Au moyen d’une sorte d’appareil électrique dont elle est pourvue, un jour, sur la plage d’Ares, notre ami pré­sent, par un léger contact, elle renverse un fier et ro­buste pêcheur. Arès, n’en doutons point, Arès, où la torpille fait ses tours de physique, est la terre des merveilles.

Andernos a le pied de son cimetière baigné par les eaux du bassin.

Lanton possède des marais salants.

Audenge, bourg considérable, éclate de blancheur par ses maisons, encore plus blanches que celles de La Teste.

Lége donne, dit-on, à son Curé, un supplément où les canards ont l’honneur de jouer un rôle.

Si ce que vous venez de lire ne vous donne point envie de voir Arcachon et ses alentours, ne vous en prenez qu’à l’auteur de cette brochure ; il n’a pas su mettre en re­lief tout l’intérêt, tout l’agrément de celte contrée admi­rable.

 

* * *

 

HYMNE AU PIN MARITIME

 

Salut, ô pin ! arbre sublime !

Que, dans les sables de l’abîme,

La main de Dieu fait reverdir !

Combien l’homme te doit bénir !

Des bras défaillants de la vigne,

Par une humeur toujours bénigne,

Jeune encor, tu portes le poids.

La grappe, durant plusieurs mois,

D’un ardent soleil affamée,

Grâce à toi devient parfumée.

Après cinq lustres révolus,

Tes riches flancs sont dévolus

Aux coups mesurés de la hache,

Qui les déchire et leur arrache,

Chaque année, un nouveau tribut :

Ce sont tes pleurs. Un autre but,

Que, dans sa haute prévoyance,

Pour couvrir une plage immense,

Un homme sage eut dans l’esprit,

Tu l’as atteint, et l’on apprit

Que, dans tes racines puissantes,

Seul, tu pourrais fixer ces collines mouvantes

Qui doivent s’envoler, de leurs lieux écartés,

Et venir abîmer les bourgs et les cités.

La mer mugit : quoi qu’elle fasse,

De ses flots tu brises l’audace ;

Tu sers de porte, de verroux,

Pour arrêter tous ses courroux.

Du temps, avare et ménagère,

À ta flamme, prompte et légère,

L’industrie aime à recourir ;

Par ta force on la voit fleurir.

Tout ce que l’art et la nature

Enfantent de plus précieux,

Te sollicite une parure

Pour conserver tout son éclat,

Et paraître en ce bel état.

Barques, chaloupes et navires,

Au gré des aquilons ou des tendres zéphyrs,

Avant de flotter sur la mer,

Ont besoin de ton suc amer.

Si les lambris de l’opulence

Osent rougir de ta présence,

Tu ne venges point leurs dédains ;

Du sort, malgré tous les caprices,

Le riche encore tient de tes mains

De larges et nombreux offices.

Comme les cèdres du Liban,

Ta chevelure toujours verte,

Aux aquilons toujours ouverte,

À leur gré s’agite, et nous rend,

Par une touchante merveille,

Un son qui flatte notre oreille.

L’homme et le temps sont de concert

Pour épuiser en toi la vie ;

Ils semblent te porter envie ;

Ta main brave leur main de fer.

Du levant au couchant, et du midi vers l’Ourse,

Tu fournis à leurs yeux une bien longue course :

Et pourtant, sous leur double effort,

Tu connais la faux de la mort.

Toujours ami du prolétaire,

Tu vis pour l’éclairer de ta sombre lumière.

Ne te doit-il que ce loyer ?

Mort, tu réchauffes son foyer.

Tes ais polis, sous la varlope,

Ornent et meublent son échoppe.

De labeurs incessants a-t-il rempli le cours ?

Arrive-t-il enfin au dernier de ses jours ?

À l’instant même où tout le quitte,

Tu le suis : de son dernier gîte,

Avec lui tu franchis le seuil :

Il te doit encore un cercueil.

* * *

2. M. Marty, curé de La Teste, et M. Fageol, Curé de Gujan.

3. M. Nercan mérite qu’on lui applique cette maxime de La Rochefoucauld : « C’est en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de les louer de bon cœur. »

4. Thomas Illyricus

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