Barons d’Audenge (1250-1620) (1)

Les barons d’Audenge (1250-1620)

seigneurs d’Andernos et de Lacanau

 

AVANT-PROPOS

Chronologie des seigneurs d’Audenge avant 1620

 

Blanquefort

Bernard I (décédé avant 1275)

Bernard II, mari de Aude de Tyran (…1310)

Bernard III, mari de Mabille d’Escoussan (1310-1330)

Ornon

Marie de Blanquefort, épouse de Gaillard d’Ornon (1330-1350)

Bernard d’Ornon, leur fils (1350-1376)

Marie d’Ornon, sa fille, épouse de Thibaud de Puylehaut (1376-1390)

Montferrand et Albret

Pierre II de Montferrand, de Landiras (… 1454)

Géraud d’Albret (1454-1469)

François IV de Montferrand (1469-1490)

Castéja – Du Puy – Bourbon Bazian

Louis Castéja, seigneur du Puy (1490-1500)

Jacques du Puy (…1520)

Suzanne du Puy, épouse de Gaston de Bourbon-Bazian (1540-1545)

Louis de Pontac (1545-1563)

Suzanne du Puy (1563-1578)

Jean et Bertrand de Bourbon-Bazian (1578-1609)

Jean et Samuel de Bourbon-Bazian

Raymond de Forgues (1609-1620)

N.B. : Les dates indiquées sont parfois une estimation

 

Paroisses et seigneuries

Deux seigneuries occupaient jadis l’entrée du Bassin d’Arcachon : celle de Lège au nord, celle de La Teste de Buch au sud. L’histoire de ces deux seigneu­ries, celles qui apparurent à des dates les plus anciennes, est connue pour l’essen­tiel.

Par contre, l’histoire des autres territoires qui entourent le Bassin resta longtemps inconnue. On ne trouve à leur sujet, dans les ouvrages spécialisés sur l’histoire régionale, que des mentions éparses, fragmentaires et pas toujours exac­tes. Ducaunés-Duval, archiviste de la Ville de Bordeaux, étudia bien le passé d’Andernos et lui consacra une plaquette, mais cette étude est, elle aussi, incom­plète. Ducaunés-Duval, en effet, déclare ne rien pouvoir dire sur les origines d’An­dernos ni sur la période antérieure à la fin de la guerre de cent ans.

Ainsi le passé de six communes reste à explorer, celui du Teich, Biganos, Audenge, Mios, Lanton et Arès.

Nous ne nous intéresserons ici qu’à l’histoire civile, c’est-à-dire l’histoire des fiefs et seigneuries et non à l’histoire religieuse, c’est-à-dire celle des parois­ses. C’est en effet, par rapport à la chronologie de ceux qui ont possédé la terre, levé les impôts, rendu la justice et assuré l’ordre public qu’il est le plus logique de situer les faits les plus marquants de notre histoire locale.

L’organisation du territoire en paroisses remonte à l’implantation du chris­tianisme. Le terme : Pays de Buch correspond à peu près aux limites de l’éphémè­re évêché des Boïens qui avant 506 avait déjà disparu. Depuis cette lointaine épo­que, les limites de ces paroisses restèrent immuables ou presque, et les limites des communes fixées au moment de la Révolution sont celles des anciennes paroisses et nullement celles des seigneuries.

L’organisation civile, en seigneuries et fiefs, est beaucoup plus récente. Elle est née au milieu du Moyen-Âge et les premières familles seigneuriales de Guyenne apparaissent aux 10e et 11e siècles. Dans tous les cas, ces familles rési­dent dans un château fort ou un ouvrage fortifié. Pendant tout le haut Moyen-Âge, la règle était qu’il n’y avait pas de seigneur sans château, et on va voir, en effet, que les premières seigneuries du Pays de Buch se sont constituées elles aussi, autour d’un château fort.

Si la structure religieuse est stable, la structure civile ne l’est pas du tout et c’est pourquoi son étude est difficile. Le fief est l’élément essentiel du patrimoi­ne : on en hérite, on le vend, il s’accroît, et il se subdivise selon les circonstances familiales ou les aléas du moment.

En 1500, l’organisation des seigneuries en Pays de Buch est à peu près stabilisée et l’immense « seigneurie de Buch et de Certes » vient d’être scindée en deux captalats. Cette organisation de 1500 ne se transformera guère jusqu’à la Révolution. On va voir ce qu’elle était en 1500 par rapport aux paroisses :

Lège : La paroisse est aussi une seigneurie, sous réserve du fief de Ignac qui dépendait d’Andernos.

Andernos : la paroisse est divisée en deux :

– au sud, autour du village et de l’église, une petite seigneurie de faibles dimen­sions, à peu près équivalente à l’actuelle commune, de forme triangulaire, sa poin­te dirigée vers l’est dans la lande.

– Au nord, le reste de la paroisse occupée par le village d’Arès, mais ce village constitue avec les villages de Saumos, Sautuges et Le Temple, un groupe autono­me qui appartient à la seigneurie de Blanquefort.

Audenge : la paroisse, comme celle d’Andernos, est divisée en deux et de la même manière (Cette analogie de forme et de division n’est évidemment pas un fait du hasard) :

– Au sud, autour du village et de l’église, la petite baronnie d’Audenge, encore plus petite qu’Andernos et elle aussi de forme triangulaire avec sa pointe à l’est dans la lande.

– Au nord, le village de Certes avec son château féodal, siège d’un immense terri­toire qui enveloppe Audenge, contourne Arès et Lège pour aboutir à l’Océan entre Le Porge et Lège. Il englobe une partie de St-Jean d’Illac et aboutit à Croix d’Hins et au Puch sur la route de Bordeaux à Bayonne.

Lanton : est paroisse et dépend en totalité de la seigneurie ou captalat de Certes.

5°) Biganos, Mios, Lamothe, et Le Teich se trouvent dans la même dépen­dance. Plus au sud. Salles est à la fois paroisse et seigneurie ; plus au nord, Le Porge est un fief mouvant de la seigneurie de Castelnau de Médoc pour sa plus grande partie.

En 1500, après plusieurs évolutions, regroupements et scissions, les terri­toires situés sur le pourtour du Bassin étaient partagés pour l’essentiel, entre cinq propriétaires seulement, qui étaient tous des seigneurs hauts justiciers :

Le chapitre de Saint-André de Bordeaux possède Lège ; son château fort a disparu depuis longtemps.

Le captal de Buch possède La Teste, Gujan, Cazaux. Son château fort est à La Teste. (Il possède aussi, entre autres, Castelnau et une partie du Porge)

Le captal de Certes possède Certes, Lanton, Biganos, Mios, Lamothe, Le Teich et partie de toutes les paroisses voisines ; son château fort est à Certes, paroisse d’Audenge.

Le baron d’Audenge possède Audenge, Andernos, Lacanau, et encore la côte du Porge : son château fort a disparu à la fin du XIVe siècle.

Le seigneur de Blanquefort possède Arès et son château fort est à Blanquefort.

Ainsi, jusqu’en ce début du XVIe siècle, on constate la survivance dela règle énoncée ci-dessus, à savoir que seigneurie et château fort sont termes équi­valents. Et par voie de conséquence, il serait vain de rechercher dans toute la pé­riode antérieure au XVIIe siècle un seigneur portant un titre autre que ceux qu’on vient d’énumérer. Pas de seigneur de Biganos, de Mios, d’Arès ou d’Andernos, par exemple. Ducaunès-Duval n’a pas trouvé de seigneur d’Andernos lors de ses recherches pour la simple raison qu’il s’appelait seigneur d’Audenge.

Il ne faudrait pas en déduire que chacun des groupes de villages qui for­maient les cinq principales seigneuries du Pays de Buch ait été doté d’une admi­nistration et d’une gestion uniforme ou homogène. Sauf cas particuliers, les seigneurs assuraient la gestion de leurs domaines dans le cadre de chaque parois­se conformément à la nature des choses ou aux réalités de la géographie, de l’his­toire et du milieu.

Par contre, on peut considérer que, en règle générale, il n’y avait qu’un seul juge pour un même groupe de seigneurie. (Il n’y eut jamais, dans notre pau­vre pays, surabondance de notables et juristes qualifiés). Ce juge, siégeant en principe dans le château, pouvait, par exception, se déplacer dans une paroisse jouissant d’une sorte d’autonomie de juridiction depuis des temps très reculés ; c’était, par exemple, le cas de Mios et du Las par rapport à Certes.

 

Les limites de la seigneurie d’Audenge

La baronnie d’Audenge s’étendait à l’ouest jusqu’au Bassin d’Arcachon bordé de près salés marécageux. Au sud, le ruisseau de Vignau, ou de Badet, for­mait la limite entre Audenge et Biganos. Au nord, le ruisseau d’Audenge séparait Audenge et Certes1. Un acte de Duboscq, notaire de Lanton, du 24 mars 1708, concernant la concession d’un fief précise que ce ruisseau, appelé « berle de crabiter » dans la lande établit la séparation des deux seigneuries.

Cette petite et pauvre baronnie ne couvrait que quelques centaines d’hec­tares dont une centaine, à peine, était cultivable, principalement dans sa partie sud vers Bas-Vallon (Babalon dans sa graphie primitive). Outre la culture en terre maigre et l’élevage du mouton dans la lande, Audenge possédait la ressource de la pêche. Le très long estuaire du ruisseau était utilisé comme port. (Il était situé sur une centaine de mètres à la hauteur de la place du Marché et des terrains de tennis actuels). Le flot remontait jusqu’au niveau de la route départementale et les bateaux pouvaient s’amarrer jusque là. Ce port complètement comblé par une couche de sable de 1,50 m. a totalement disparu au siècle dernier. Il a été déplacé vers le Bassin. Le ruisseau d’Audenge alimentait enfin un moulin à eau, disparu aussi au siècle dernier et dont il ne subsiste plus que la maison du meunier. Il était situé près du carrefour des routes de Lubec et de Facture.

Lorsqu’il établit le « dénombrement » de sa seigneurie en 1660, Pierre Damanieu, baron d’Audenge, déclarait que son fief mesurait une lieue du Nord au sud et deux d’ouest en est. Il en avait doublé les dimensions ! Il signalait son mou­lin à eau, une garenne, un pré-salé collectif, — cette forme de propriété était tout à fait exceptionnelle dans la région — enfin une « masure édifiée sur une butte près du moulin à eau », masure provenant de ses prédécesseurs.

Cette butte a été tout récemment identifiée. Elle dominait jadis l’ancien port d’Audenge. Au début du XVIIIe siècle, un moulin à vent y fut édifié. Il portait le nom de « moulin de la Jaugueyre » et se trouvait isolé dans les terres jadis inon­dées. On peut se demander pourquoi et quand les seigneurs d’Audenge avaient élevé cette butte où ils construisirent une modeste demeure. Peut-être était-ce pour mieux surveiller l’activité du port et pour percevoir les taxes sur la pêche ?

Le dénombrement de 1660 ne signalait pas l’existence de la double butte située au sud du port, au milieu du marécage et qui fut le site du château féodal d’Audenge bâti en bois vers le 10e ou 11e siècle.

 

LES SEIGNEURS D’AUDENGE

Les Blanquefort

Audenge, Andernos, Lacanau furent détachés de la seigneurie de Blanque­fort qui s’étendait du Bordelais jusqu’à l’Océan et aux rives du Bassin. Du milieu du XIIIe siècle — et même sans doute bien avant — jusqu’au début du XVIIe, ces trois fiefs restèrent groupés dans la dépendance des seigneurs d’Audenge.

Les origines de cette grande seigneurie à trois fiefs s’expliquent autant par la géographie que par le fait des successions et donations dans la famille Blanque­fort.

Comme on l’a vu, c’est donc au début du XIe siècle, que plusieurs seigneu­ries apparurent en Bordelais et en Médoc. Entre Garonne et Océan, du nord au sud, la presqu’île médocaine se trouva divisée en trois territoires : Lesparre, Castelnau, Blanquefort. C’est ainsi que la seigneurie de Blanquefort s’étendait jusqu’à l’Océan et au Bassin dont elle occupait tous les rivages est. Les places for­tes de Lesparre, Castelnau, Blanquefort avaient pour rôle principal d’assurer la défense des terres cultivées en bordure du fleuve. Mais, au-delà des immenses landes,isolées près du Bassin et des étangs, une série de petits villages et parois­ses vivaient une existence médiocre et indépendante de leur chef-lieu lointain. Inéluctablement ces paroisses côtières devaient un jour ou l’autre acquérir leur indépendance.

Les trois premiers seigneurs d’Audenge issus de la famille de Blanquefort et qui peuvent être identifiés portèrent tous le prénom de Bernard et le nom de Blanquefort, puis celui d’Ornon (cf. Avant-Propos)

Les Blanquefort, chevaliers, vassaux du roi d’Angleterre.

En 1079, Eyquem Guillaume de Blanquefort et le duc d’Aquitaine firent donation de Bruges à l’abbaye de la Sauve.2

Ainsi même avant la fin du XIe siècle, la famille de Blanquefort était-elle déjà notoire et importante.

L’origine du fief d’Audenge pourrait donc remonter au XIe ou XIIe siècle. C’est l’époque où, semble-t-il, l’ancienne église d’Audenge fut construite.

Les archives du château de Mauvezin, en Lot-et-Garonne, contenaient au siècle dernier une charte d’un intérêt fondamental pour la connaissance des origi­nes d’Audenge3. Dans cette charte datée du 5 septembre 1275, il était précisé que les habitants de Mios et de Salles — nommément désignés — reconnaissaient Bernard de Blanquefort pour leur seigneur. Ce Bernard, encore mineur à cette époque, est représenté par son oncle Amaubin de Blanquefort et il est le fils d’un autre Bernard, seigneur d’Audenge.

Les manants « comme déjà leurs ancêtres » s’engagent à payer les rentes foncières à leur seigneur, à transporter le bois au port de Mios, à assurer la garde du château d’Audenge en temps de paix comme en temps de guerre. Ils reconnais­sent enfin à Bernard l’exercice de la justice sur leurs paroisses. Tous les droits féodaux caractéristiques et constitutifs de la pleine puissance seigneuriale sont ainsi reconnus au seigneur d’Audenge. Le texte sous-entend aussi l’ancienneté des devoirs à rendre à Audenge.

La levée d’impôts, qui était la conséquence des reconnaissances féodales, n’allait pas sans mal. En 1290, Bernard de Blanquefort dut s’adresser au roi d’An­gleterre, son suzerain, pour être mis en possession des prestations seigneuriales qui lui étaient dues à Salles et Mios par la comtesse de Fronsac.4

Encore en 1290, incident beaucoup plus sérieux, Bernard adressa au roi-duc une pétition à fin de sauvegarder ses droits sur les vilains de Salles et de Mios qui se prétendaient francs parce qu’ils s’étaient réfugiés à Bordeaux pendant la guerre5. Ce texte est intéressant car il illustre bien la nature de la vassalité : Bernard n’avait su, ou pu, assurer la protection de ses vassaux, en conséquence ceux-ci lui contestaient la plénitude de son autorité seigneuriale. Bernard de Blan­quefort répondit qu’il était alors au service du roi et qu’il y avait là un cas de force majeure.

La dépendance de Mios et de Salles à l’égard d’Audenge prit fin au début du siècle suivant ; peut-être cette rupture fut-elle une conséquence du litige de 1290. Mios passa dans le patrimoine du « Captal de Buch et de Certes » qui s’en rendit acquéreur et Salles devint indépendant.

Ces premiers seigneurs d’Audenge étaient donc des chevaliers et ces che­valiers étaient d’abord et surtout de fidèles vassaux du roi d’Angleterre. D’ail­leurs, il n’était pas possible qu’ils ne le fussent pas. Un témoignage précis de cette soumission féodale nous est donné par le rôle, établi le 11 novembre 1308, des chevaliers que le roi-duc dédommagea pour les pertes qu’ils avaient subies dans la dernière guerre contre le roi de France. Bernard de Blanquefort fut ainsi crédité de 588 livres 6 sous et 4 deniers d’indemnités.6

Il n’empêche que lorsque les circonstances étaient favorables — et notam­ment pendant la période 1320-1330 — les seigneurs ou nobles d’Aquitaine ne man­quèrent jamais l’occasion de faire appel au roi de France en cas de litige avec le roi-duc.7

Les Blanquefort, seigneurs d’Audenge, luttent pour leur indépendance.

L’origine du fief d’Audenge, son détachement de la seigneurie de Blan­quefort nous sont attestés par plusieurs actes établis à l’occasion de litiges qui opposèrent Bernard de Blanquefort et ses successeurs aux seigneurs de Blanque­fort. Ces litiges avaient pour objet d’affirmer l’indépendance et l’autonomie com­plète du fief d’Audenge, aussi bien au sujet de l’hommage de vasselage, qu’au sujet de l’exercice de la justice.

Bernard de Blanquefort appartenait à une vieille famille qui portait le nom de ce fief. Il était issu d’un frère cadet d’un seigneur de Blanquefort qui, jadis, avait reçu Audenge en apanage. Il prétendait que, selon les usages du pays Bor­delais, il ne devait pas l’hommage au seigneur de Blanquefort, mais seulement au roi de France. Le duc d’Aquitaine, roi d’Angleterre, trancha le litige dans les con­ditions suivantes :

En avril 1302, le roi-duc avait fait donation de Blanquefort à Bertrand de Goth, un neveu du Pape Clément V, ce Bordelais élu pape en 1305. Comme ses prédécesseurs de la famille Blanquefort, Bertrand de Goth exigea à son tour l’hommage de Bernard II de Blanquefort, seigneur d’Audenge ; mais, en vain. Il exigeait aussi l’hommage de l’épouse de Bernard, Aude de Tyran, héritière de son père, le seigneur Gombaud de Tyran. La petite seigneurie de Tyran, située en Médoc, avait elle aussi été détachée de la vaste seigneurie de Blanquefort. Aude refusait l’hommage pour les mêmes raisons que son mari. Le roi-duc était désireux de se concilier le Pape et sa famille. Par une charte du 16 janvier 1313, dans laquel­le se trouvent exposés les arguments rappelés ci-dessus, et notamment l’origine d’Audenge, le roi-duc tourna la difficulté. Sans mettre en cause l’argumentation avancée par Bernard de Blanquefort et son épouse, il transporta à Bertrand de Goth l’hommage qui lui était dû à lui-même en sa qualité de duc d’Aquitaine.9 Cette habileté trancha le litige, sans le régler définitivement. Au cours des pério­des et siècles suivants, en effet, on ne trouve aucune trace d’un hommage du seigneur d’Audenge au seigneur de Blanquefort. Très probablement le roi de France n’approuva pas ce transfert d’hommage de vasselage. Audenge fut tou­jours en effet un fief mouvant du duc d’Aquitaine, puis du roi de France « pour son duché de Guyenne », mais jamais plus de Blanquefort.

Les seigneurs d’Audenge luttent pour la justice

Il ne s’agit pas du tout de combats pour la juste cause mais des luttes que Bernard de Blanquefort et ses successeurs menèrent inlassablement contre les seigneurs de Blanquefort, sinon contre le roi d’Angleterre lui-même, pour se faire recon­naître la haute et basse justice dans leur fief d’Audenge.

On doit préciser que le droit d’exercer la justice était, comme les redevan­ces foncières, comme le droit de saisir les épaves, une source de profits apprécia blés. Il s’agissait d’un droit patrimonial spécifique et nullement d’un droit honori­fique. On pouvait vendre l’ensemble des droits fonciers afférents à une seigneurie et se réserver les droits de justice et, inversement, on pouvait vendre les droits de justice sans les droits fonciers relatifs au même fief. Les exemples de telles dispo­sitions sont nombreux dans notre région.

De même qu’il entendait être libre d’hommage à l’égard du seigneur de BLanquefort, de même le seigneur d’Audenge entendait exercer lui-même la jus­tice qui d’ailleurs était susceptible, dit-on, de rapporter 20 à 25 % des revenus d’un fief.

Le 1er avril 1305, le roi d’Angleterre confirma à Bernard de Blanquefort l’exercice de la justice10. Mais cette justice allait être contestée par les sei­gneurs de Blanquefort quelques années plus tard sinon par les officiers du roi-duc, ainsi qu’on va le voir.

Andernos et Lacanau, fiefs d’Audenge

Le rattachement d’Andernos et de Lacanau au fief du château féodal d’Audenge n’a pas été signalé jusqu’ici, semble-t-il. L’abbé Baurein, dans ses précieuses « Variétés bordeloises » n’évoque pas cette dépendance qui dura cependant qua­tre siècles au moins, mais il a consacré tout un chapitre à la maison noble d’Angludet située dans la paroisse de Cantenac en Médoc, qui relevait à foi et hommage de la seigneurie d’Audenge. Dans ce chapitre, il évoque les origines d’Audenge et le litige tranché par la charte du 16 janvier 1313.

Concernant l’ancienneté du rattachement d’Andernos et de Lacanau, il faut puiser à des sources restées longtemps inconnues. La première est le contrat de mariage de Bernard de Blanquefort de 1314, la seconde est un texte du Trésor des chartes légèrement postérieur à ce mariage.

Ce contrat de mariage, rédigé en gascon11 ne précise pas la filiation de l’époux. Celui-ci est qualifié « donzet, seigneur d’Audenge ». L’épouse est Mabille d’Escoussans qui appartient à une famille très notoire de l’époque. Il s’agit vraisemblablement de Bernard III de Blanquefort.12 Ce contrat précise que les en­gagements pris par l’époux en faveur de sa femme seront garantis, en cas de pré­décès par les revenus de ses possessions d’Andernos et Carcan. Ainsi, dès ce dé­but du XIVe siècle, Andernos se trouvait placé dans la dépendance d’Audenge et peut-être même le détachement d’Andernos et d’Audenge, de Blanquefort, fu­rent-ils concomitants. La similitude de forme des deux fiefs, en tout état de cause, est bien curieuse. D’autre part, nous pensons que la transcription « Car­can » n’est pas exacte. Carcans relevait de Lesparre et non de Blanquefort. Nous croyons qu’il faut lire « Canau », forme ancienne de Lacanau.

La dépendance de Lacanau au fief d’Audenge est attestée en 1348 à l’épo­que de Gaillard d’Ornon, gendre de Bernard de Blanquefort.

Cette question de dépendance est clairement explicitée par le document. I. 1024, n° 36, du Trésor des chartes. Il s’agit d’une requête adressée par Bernard de Blanquefort, seigneur d’Audenge, au roi de France, pour soutenir qu’il possède tous les droits d’emprisonner, condamner et exécuter certains criminels contre les prétentions du roi d’Angleterre, mais aussi pour soutenir qu’il possède les droits d’épave sur la côte océane.

Ce texte précise que « le dit Bernard est en possession d’exercer la juridiction haute et basse et pouvoir majeur dans son château et motte d’Audenge… qu’il est en possession d’exercer la dite justice sur le littoral et côte de l’océan et appartenances de la dite côte qui s’appelle côte de La Canau et de Talaris qui est entre la côte du seigneur d’Esparra d’une part, et la côte des doyens et chapitre de St-André de Bordeaux d’autre part, et qu’il a le droit de s’approprier les épa­ves et marchandises… »

Ainsi Bernard de Blanquefort possède les côtes et rivages situés entre Lège (Chapitre de la cathédrale de Bordeaux) et Lesparre. Il s’agit donc de Lacanau, ce qui est explicite ; mais cette côte est aussi celle du Porge, puisqu’elle est voisine de Lège. Cette seconde mention mérite d’être soulignée, car elle atteste que, déjà, la côte du Porge échappe aux Castelnau, seigneurs du Porge, et cette situation très particulière se retrouvera tout au long de l’histoire des seigneuries de Castelnau et du Porge. Elle permit même, après la Révolution, un procès en revendication des dunes distinct du procès relatif aux landes.

Les revenus d’un seigneur côtier

La possession de la côte océane présentait un intérêt économique bien précis. Elle assurait les droits de varech et la saisie des épaves. Les épaves échouées fu­rent toujours nombreuses et, en 1666, Pierre Damanieu de Ruât soulignait encore leur importance dans sa lettre à Mazarin.13 Le Moyen-Âge connut de nombreux et importants litiges entre seigneurs riverains qui se disputaient la propriété des épaves. Les démêlés du chapitre de St-André et du captai de Buch au sujet des épaves de Lège furent âpres.

Bernard de Blanquefort, lui aussi, au cours des années 1320-1330, défendit son droit sur les épaves, droit que les officiers du roi-duc lui contestaient. Cette contestation est le second objet du litige soumis au roi de France dans la requête précitée. Là encore, il obtint gain de cause ; mais le litige rebondit plus tard, com­me on va le voir.

Redevances foncières, droits de justice, droits de varech et d’épaves n’é­taient que des revenus bien modestes pour des chevaliers qui devaient assurer la défense de leur fief et pourvoir à l’équipement de leurs compagnons pendant les chevauchées guerrières, aussi cherchaient-ils dans des activités complémen­taires à s’assurer d’autres ressources. A l’exemple des nobles anglais, les nôtres possédaient des navires ou étaient armateurs. Ainsi en 1315, Bernard de Blanque­fort était encore en conflit avec Amanieu de Fossat, le lieutenant du sénéchal anglais ; il accusait les gens du sénéchal de s’être emparés d’un navire qui appar­tenait à ses vassaux et à lui-même.14

Le titre de baron d’Audenge

Au cours du XIIIe siècle, les titres nobiliaires se généralisèrent. Celui de baron et, par suite, celui de baronnie, étaient pratiquement les seuls en usage dans notre région, outre celui de chevalier ou écuyer (donzet).15

Les conditions dans lesquelles le titre était donné, ou porté, ne sont pas claires. Il apparaît, cependant, que la baronnie était un fief doté de la plénitude des droits fonciers, des droits de justice et sans doute des droits honorifiques. Peut-être, Bernard de Blanquefort prit-il aussi ce titre de baron parce qu’il était un des plus notoires chevaliers de son temps et un fidèle du roi d’Angleterre ; cette qualité lui aurait alors conféré le titre de baron, le plus haut de ce temps.

Déjà, dans un acte du 28 août 1322, concernant l’exécution des clauses de son contrat de mariage avec Mabille d’Escoussans, Bernard de Blanquefort se qualifiait « noble baron Bernard de Blanquefort ». Ainsi Audenge était-elle une baron­nie.

Tout au long du Moyen-Âge, on ne trouve que trois baronnies autour du Bassin : celle de Lège, la plus ancienne ; celle d’Audenge ; celle de « Buch et Cer­tes »16. Certes devint « seigneurie ou Terre de Certes », beaucoup plus souvent que « captalat de Certes ». Sur ce point, d’ailleurs, un litige dont on parlera dans d’autres circonstances, s’ouvrit.

Andernos et Lacanau devinrent « baronnies », et cela par assimilation, autour des années 1620, lorsque la baronnie d’Audenge fut démembrée.

Par ailleurs, c’est à l’époque de Bernard de Blanquefort que se situent les premiers textes où le seigneur de Lacanau intervint sous son nom de seigneur d’Audenge. Ces textes peuvent paraître équivoques ou aberrants si l’on n’est pas prévenu de la signification des titres portés par les seigneurs de l’époque. Le 3 janvier 1322, un accord fut signé entre les seigneurs de Lesparre et d’Audenge concernant les pacages dans la lande de Lacanau. Il y est dit que : « de temps immé­morial, les manants de la seigneurie d’Audenge et tous autres ont la faculté de conduire – moyennant le consentement des dits seigneurs – toutes sortes de bestiaux dans les landes situées entre le ruisseau de Lacanau et le lieu-dit Le Poth qui est situé à l’entrée de la forêt de Lesparre »17. Très probablement, « seigneurie d’Audenge » signifie « seigneurie de Lacanau ».

Enfin, dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, n° 5516, consacré à la terre de Lesparre, et daté de 1451, il est dit : «… commençant au Pas de Grave du côté du nord et allant le long de la grande côte et sables de la dite grande mer et tant qu’elle dure jusqu’à l’endroit des terres et baronnies d’Odenge et Lacanau, vers le midi… »

Ce texte confirme bien l’interdépendance d’Audenge et de Lacanau.

(à suivre)

Pierre LABAT

 

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1. Ce ruisseau coupe la route Audenge-Facture près du carrefour de la route Audenge-Lubec

2. Histoire de Bordeaux par Higounet, T II, p. 131, réf. Cartulaire de la Sauve.

3. Publié par « Les Archives Historiques de la Gironde », T. 7, p. 388 et T. 25, p. 488

4. Drouyn T. XXVII, p. 93 « La Guyenne militaire »

5. Rôles gascons

6. Rôles gascons n° 826 = « La Guyenne militaire » T. Il, p. 46

7. cf. « Un conflit entre le roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine, et le seigneur d’Audenge ». Bulletin n° 21 – 3e trimestre 1979.

8. Rymer T. 2

9. Rôles gascons 16.11.1313, n° 1153

Drouyn T IV, p. 194, et « coutumes du ressort du Parlement de Guyenne » T. Il, p. 338

10. Rôles gascons, T. III, p. 438, n° 4682

11. Ce contrat se trouve dans la collection Doat à la Bibliothèque Nationale et provient du Trésor des Chartes des Albret à Pau (A.D. des Pyrénées Atlantiques E. 23). Il a été publié récemment par I. Bernard Marquette dans son ouvrage « Les Albret ».

12. Aude de Tyran, épouse de Bernard II était toujours vivante en 1327 (Samaran « La Gascogne dans le registre du Trésor des Chartes ».)

13. cf. Bulletin n° 19, page 4.

14. Rymmer, vol. II. Les Olim

15. Robert Boutruche, « La crise d’une société », page 83

16. Dans son testament, Jean III de Grailly parle de : «… toute la baronnie du pays de Buch et de Certes avec toutes ses appartenances… »

17. Cité par Buffault dans « Histoire des dunes maritimes ».

 

Extrait du Bulletin n° 23 de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch du 1er trimestre 1980

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