C’était en décembre 1913

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C’était en décembre 1913

 

Cet article d’André Siegfried met en exergue un problème crucial, considéré comme une des causes de la Première Guerre mondiale : la récupération de l’Alsace-Lorraine annexée au Reich allemand par le traité de Francfort le 10 mai 1871.

1913 decembreBallotée pendant des siècles, au gré des conquêtes, l’Alsace-Lorraine a été marquée par douze siècles de domination germanique de 406, date de l’invasion des Alamans, au traité de Westphalie de 1648 par lequel l’Autriche est obligée de la céder à la France. Suivent deux siècles de culture française marqués surtout par la Révolution. Cette double culture a laissé des traces indélébiles bien résumées par Fustel de Coulanges : « l’Alsace est allemande par la race et la langue, mais par sa soif de liberté et son sentiment patriotique elle est française. » C’est ce qui permet à Gambetta de dire : « vous nous reviendrez. »

Comment l’Alsace-Lorraine évolue-t-elle à partir de l’annexion ? Au début la résistance à la germanisation est forte dans ce nouveau Reichsland ; on la retrouve dans cette chanson populaire chantée par Damiati : «Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine et malgré vous nous resterons français. Vous avez pu germaniser la plaine, mais notre cœur vous ne l’aurez jamais…». 18 000 Alsaciens-Lorrains émigrent. La haute bourgeoisie, l’église et ses ouailles paysannes s’opposent à la domination des aristocrates prussiens. Les 15 députés élus au Reichstag se disent « protestataires ». Côté français, au début, c’est la consternation. On subit l’affront de la proclamation de l’Empire Allemand à Versailles le 18 janvier 1871, suivi de l’amputation de l’Alsace-Lorraine par le traité de Francfort. On assiste impuissant à la victoire du pangermanisme et à la création de la nation allemande alors que La nation française est au plus bas. Seul un homme, Léon Gambetta, incarne la résistance depuis son départ en ballon de Paris, mais il est désavoué, traité de fou furieux par Thiers et contraint à démissionner le 1er février 1871.

Élu député du Bas-Rhin le 8 février 1871, Gambetta tente, dans un dernier sursaut, d’éviter l’annexion proposée dans les conditions d’armistice, mais, se rendant compte de l’inutilité de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, il abandonne et se consacre totalement à la consolidation de la 3ème République, à la tête de l’Union Républicaine.

Sa position concernant l’Alsace-Lorraine évolue au cours des années qui suivent le traité de Francfort. Il a perdu tout caractère belliqueux. Dans la première conversation, fin 1871, il ne parle ni de revanche ni de guerre, il pense résoudre le problème par des voies pacifiques : « Soyez sans inquiétude vous nous reviendrez par la paix. » Il semble très optimiste sur la récupération des territoires annexés, mais ne nous précise pas si c’est à la suite d’une démonstration de puissance et,  surtout, il ne nous fixe pas de délai.

En 1877, au moment des obsèques de Thiers il affirme toujours, dans sa deuxième conversation, sa certitude du retour de l’Alsace-Lorraine dans le giron français et sa conviction que les Alsaciens-Lorrains restent fidèles à leur patrie. On sent une stratégie politique à long terme: récupérer l’Alsace-Lorraine par un arrangement qui consisterait à donner à l’Allemagne des compensations financières, coloniales et douanières, pour ensuite s’unir à cette dernière et constituer une puissante force européenne destinée à contrôler le développement des peuples lointains. Gambetta a bien changé ! Il craint un enchainement de guerres concernant l’Alsace.

À partir de 1890, après l’échec du Boulangisme, la volonté revancharde tend aussi à disparaître dans l’opinion française et une nouvelle orientation de la France axée vers les conquêtes coloniales se développe. L’Allemagne étant devenue la première puissance militaire du Monde, la France n’est plus de taille à l’attaquer. Aucun parti politique ne parle plus de revanche, aucun témoignage de l’époque ne parle plus de la reconquête de l’Alsace-Lorraine. La France est sur la défensive. On peut même noter qu’avant 1914 l’image de l’Allemand est bonne dans l’opinion française puisque 50 % des lycéens ont choisi l’allemand comme langue vivante contre 40 % qui ont opté pour l’anglais. De même en Alsace, avec la libéralisation du régime allemand et la forte croissance économique, la contestation antiallemande reflue. En 1911, lors des élections au Landtag d’Alsace-Lorraine le parti des autonomistes francophiles n’obtient que 3 % des voix. Après 40 ans d’annexion l’Alsace-Lorraine semble bien ancrée dans l’Empire Allemand.

Jean-Claude RIEHL

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