C’était en février 1914

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C’était en février 1914

 

Le titre de l’extrait choisi ce mois-ci peut se lire d’abord comme le danger que l’Allemagne fait peser sur les autres pays, mais aussi comme celui qui la menace, sous forme de fragilité et de démesure mêlées, même si cela peut paraître contradictoire. André Siegfried est déjà professeur à l’École libre des sciences politiques quand il écrit cet article, repris certainement à un quotidien, et où il prépare à son tour l’opinion à la guerre. Une fois encore y est donc abordée la problématique des causes de la Première guerre mondiale, mais cette fois-ci sous l’angle économique et idéologique.

1914 fevrierL’auteur, spécialiste du monde anglo-saxon, non seulement indique bien l’imbrication des « ambitions » économiques et politiques de l’Allemagne, mais il esquisse un tableau de « psychologie » d’un peuple, comme il en était coutumier, et comme c’était habituel dans la pensée racialiste de la fin du dix-neuvième siècle. Cherchant à percer la « race germanique », l’ « instinct profond de la majorité des Allemands »,  il les décrit comme « nerveux », « susceptibles », le cerveau « troublé », le jugement « faussé », l’esprit déséquilibré par la griserie de leurs succès. Ils ne sont pas seuls d’ailleurs à être entraînés dans la folie collective qui saisit l’Europe d’après André Siegfried, cette « fureur » des armements au sens étymologique du terme, ce qu’on appelle communément la « course aux armements ».

Cette lucidité de l’auteur ne le conduit pourtant pas, comme on s’y attendrait, à défendre des positions pacifistes, pourtant répandues au début de 1914, et pas seulement chez les socialistes, par exemple chez ceux qu’il appelle « esprits généreux ou simplement pratiques ». Il cite le chancelier de l’Echiquier (ministre des finances) britannique Lloyd George, de l’aile gauche libérale, qui vient d’affirmer en janvier qu’il est nécessaire de « réduire les dépenses navales de l’Angleterre ». André Siegfried désigne encore l’Allemagne par le qualificatif de « partenaire », mais c’est pour nous montrer qu’elle ne peut plus en être un digne de confiance.

Comme premier argument, il précise que c’est justement pendant les 40 années de paix écoulées depuis la guerre de 1870 et la constitution de son empire, que l’Allemagne est devenue une puissance industrielle et commerciale. « La richesse allemande s’accrut prodigieusement » dit-il : en effet, c’est la première puissance militaire et économique européenne en 1914, devant la Grande-Bretagne. Elle s’est spécialisée dans l’industrie lourde (charbon, acier) et dans les produits nouveaux (matériel mécanique, chimie, électricité, automobile). Cette puissance repose sur de grandes entreprises capitalistes modernes concentrées, comme Krupp ou Siemens, sur les infrastructures ferroviaires (longueur du réseau multipliée par 10 entre 1850 et 1914) et sur le rôle incitateur de l’État qui pratique le protectionnisme.

Mais comme le dit le texte, cette croissance très rapide est aussi fragile : elle nécessite d’énormes investissements (20 % du PIB au début du siècle, soit deux fois plus qu’en Grande-Bretagne), dont il faut assurer le financement par ouverture du capital des entreprises ou endettement. Elle nécessite aussi de la main d’œuvre disponible, dont on s’assure la participation par « des lois sociales de protection ouvrière » qui coûtent cher : en effet, Bismarck préfigure l’État-providence en accordant les premiers droits sociaux (assurance sociale en 1883, assurance sur les accidents du travail en 1884, fonds spécial pour les retraites et l’invalidité en 1889).

Bref, l’Allemagne est de plus en plus dépendante de l’extérieur pour assurer son essor économique. Comme le montre bien le texte, il lui faut toujours de nouveaux débouchés. Sur le plan colonial, c’est très limité puisque « la Planète est partagée entre les Puissances » britannique et française depuis le Congrès de Berlin en 1885, et il n’y a « plus de zones politiquement disponibles ». C’est dans ce cadre-là qu’il faut bien sûr replacer les « incidents répétés » franco-allemands à propos du Maroc en 1905 et en 1911, qui faillirent déjà déclencher la guerre, et qui se terminèrent par le traité cité dans le texte, accordant à l’Allemagne des morceaux de l’Afrique centrale.

In fine, si on suit le raisonnement d’André Siegfried, il ne faut donc pas s’étonner de la volonté de conquête de l’Allemagne : on voit réapparaître ici l’argument du pangermanisme, « cette doctrine d’expansion agressive », l’ « hégémonie grandissante » de « la plus grande Allemagne ». « L’expansion à tout prix » est présentée comme « une nécessité … de son existence ». Cela n’est déjà pas très loin de la future notion hitlérienne d’espace vital …

En tout état de cause, cela justifie aux yeux d’André Siegfried qu’on ne veuille pas laisser à l’Allemagne « la part du lion », c’est-à-dire une politique à l’opposé du pacifisme, voire une guerre considérée comme défensive.

Armelle BONIN-KERDON

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