C’était en janvier 1914

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C’était en janvier 1914

 

Cet article est également à placer parmi les opérations préparant l’opinion à la guerre, cette fois à une guerre de type « libérateur » des peuples, dans la droite ligne des guerres révolutionnaires menées par les soldats de l’an II. Il s’agirait de libérer le peuple allemand du despotisme aristocratique et militariste, car il est censé ne pas pouvoir le faire tout seul.

1914 janvierEn effet, cet article évoque un incident survenu à l’automne 1913 en Alsace-Lorraine occupée, qui démontre la faiblesse du pouvoir civil en Allemagne impériale face au pouvoir militaire de la caste des Junkers (nobles) prussiens. Mais il le fait de manière allusive : « les incidents de Saverne » (ville du Bas-Rhin à la limite de la Lorraine où est caserné le 99e Régiment d’infanterie commandé par Ernst von Reuter) et « le procès von Reu(t)ter » lui-même, ne sont pas détaillés dans l’article. Peut-être que l’auteur pensait que les habitants du Pays de Buch étaient déjà informés du déroulement des évènements par la presse nationale, et son propos est d’abord de tirer une « leçon », un enseignement, de ces faits, il utilise à plusieurs reprises le vocable « instructif » pour persuader l’opinion que la guerre sera non seulement certaine mais juste. Il se répète beaucoup pour marteler son propos.

Il est vrai que l’incident aurait pu mener à la guerre, à l’instar des incidents marocains par exemple : relevons les expressions « grandes manœuvres » ou « répétition générale de la grande lutte ». Au-delà de l’Alsace-Lorraine, c’est la France et l’Allemagne, mais aussi la Grande-Bretagne à travers le mot « zabernism » ou « savernisme » (usage abusif du pouvoir militaire), qui se sont senties concernées, voire ce que l’auteur appelle « tout le monde civilisé », c’est-à-dire les démocraties parlementaires par opposition aux empires semi-absolus comme l’Allemagne de Guillaume II, où le chancelier n’est pas responsable devant le parlement.

Que s’est-il passé, que l’auteur qualifie de brutalisation de citoyens paisibles, de femmes et d’enfants ? Fin octobre 1913, le sous-lieutenant von Forstner du 99e RI injurie ses recrues locales-soldats d’origine alsacienne- en les traitant de « wackes » (voyous), ce qui entraîne des manifestations spontanées et des railleries et contre-injures pendant tout le mois de novembre, car la presse a relaté les faits. Pour rétablir l’ordre, et comme il estime que l’autorité civile a échoué à le faire, von Reuter intime à la troupe l’ordre de disperser la foule et fait arrêter une trentaine de personnes sans base légale, dont le président, deux juges et un procureur général du tribunal de Saverne (28 novembre). Il outrepasse ses prérogatives en faisant appliquer en pratique l’état de siège. Comme l’écrit l’article, l’indignation s’empare de toute l’Allemagne, notamment de maires, députés, socio-démocrates du SPD qui parlent de « dictature militaire ». Les appels au Kaiser et les vifs débats au Reichstag aboutissent même au vote pour la première fois d’une motion de censure contre le gouvernement. L’auteur de l’article a donc tort quand il évoque les « protestations timides » du peuple allemand. Néanmoins, le chancelier n’est responsable que devant le Kaiser, et il ne démissionne donc pas. L’empereur, quant à lui, soutient les militaires. Dans le procès von Reuter, qui se tient du 5 au 10 janvier 1914 devant le tribunal militaire, ce dernier est acquitté de l’accusation de s’être arrogé indûment le pouvoir de police civile. Guillaume II va même jusqu’à décorer von Reuter.

Pour l’auteur de l’article, il y a d’un côté le « peuple allemand », celui des Lumières, qui devrait se libérer du joug du militarisme prussien de type « Ancien régime », et de l’autre, cette caste de hobereaux pangermanistes. Mais quel que soit le point de vue adopté, la guerre est pour lui inévitable et souhaitable.

Cette caste est pour lui « une horde barbare » offensive qui n’hésitera pas à « troubler la paix du monde » « pour sauver sa domination » et renforcer le prestige d’avoir réalisé l’unité allemande en 1871 par sa victoire contre la France. C’est donc, à travers elle, l’Allemagne d’abord, qui serait une fois de plus fauteuse de guerre : il parle de « menace », « contre nous et nos institutions », « nos mœurs, nos idées démocratiques ». Dans une guerre défensive, nous aurions alors le « devoir d’opposer à cette force brutale une autre force appuyée sur le droit ». C’est une manière directe de donner le beau rôle à la France dans le combat qui se prépare, et donc de susciter l’adhésion de la population, même sur un Bassin si loin de l’Alsace !

Une autre manière de nous donner le beau rôle réside aussi dans la xénophobie patente qui habite l’ensemble du document. Celle-ci touche non seulement « les barons von n’importe quoi », les « soudards » et « les reîtres », mais aussi le peuple allemand lui-même, accusé d’immaturité démocratique. L’article regarde ce dernier avec condescendance et mépris « le bon peuple allemand », comme un peuple d’esclaves habitués à obéir aux « maîtres », qui n’est pas encore mûr pour son « émancipation », pourtant « si désirable pour la paix de l’Europe tout entière » (songeons à la future république fédérale !) et « trop peu conscient de ses droits et de ses devoirs ». Au fond, il n’a pas encore compris la « civilisation supérieure », c’est-à-dire la nôtre. On ne peut s’empêcher de penser aux justifications de la colonisation à la même époque par un Jules Ferry, ou plus près de nous à une certaine arrogance que conserve parfois la France, fière à juste titre de son héritage révolutionnaire et républicain.

Au fond, l’article nous dit qu’il faut faire la guerre aussi pour libérer l’Allemagne de ses oppresseurs internes. Elle aurait besoin de «nos canons et de nos baïonnettes ». Il oublie que même sous la Révolution Française Robespierre disait que les peuples n’aimaient pas « les missionnaires armés ». L’ironie de l’Histoire fait qu’il aura raison néanmoins, puisque c’est la guerre de 1914 qui entraîne en 1918 une révolution, la démission du Kaiser et la fin du IIe Reich, pour laisser place à la République de Weimar. Mais il faudra attendre la fin du IIIe Reich en 1945 pour un établissement durable de la démocratie allemande.

Armelle BONIN-KERDON

L’auteur de l’article de la Vigie républicaine d’Arcachon, Albert Mamelet (1883 – 1949), était normalien, agrégé de philosophie, professeur au lycée de Belfort.

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