C’était en juillet 1915

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C’était en juillet 1915

La chronique de ce mois-ci convient bien à la saison d’été : elle est consacrée à une représentation artistique qui a eu lieu le 18 juillet 1915 en « matinée » (c’est-à-dire l’après-midi) au « Théâtre de la nature » d’Arcachon. Le numéro du journal du jour l’annonce, le numéro suivant en commente le déroulement et, si l’on ajoute les premières mentions du spectacle dans les numéros des 4 et 11 juillet de La Vigie républicaine d’Arcachon, c’est l’ensemble du mois de juillet 1915 qui semble avoir été placé sous les auspices de ces festivités. Pourtant, la réalité cruelle de la guerre impose une certaine retenue : le journaliste précise bien que « ce n’est pas une fête », que « les réjouissances ne sont pas de mise dans les douloureuses circonstances actuelles ». Le 14 juillet, resté jour férié, n’a pas été accompagné de revue, ni d’aucun divertissement, conformément aux directives nationales. Néanmoins, la saison touristique bat son plein à Arcachon, elle doit être réussie : il faut comme de coutume offrir aux estivants des événements de qualité. Ces articles fournissent une bonne illustration à la fois d’une station balnéaire fréquentée par les élites, et de ce qu’on peut appeler le front de la culture et du loisir. La guerre totale inclut une dimension de communication ; c’est l’un des sens de cette « grande manifestation patriotique », « leçon de choses » pour l’édification des enfants des écoles à qui on offre gratuitement le spectacle et qui chantent l’hymne national, mais aussi plus largement pour l’ensemble de la population. Arcachon ville de l’arrière se sert de ses atouts traditionnels.

1915-juilletArcachon ne manque pas, alors comme aujourd’hui, de salles de spectacles, mais les casinos mauresque et « de la plage » sont utilisés comme hôpitaux complémentaires : c’est sans doute ce qui explique le recours à un lieu de plein air « en pleine ville », de surcroît « cadre approprié à la saison », plus que le Grand Théâtre municipal. Nous apprenons que ce Théâtre de la nature est situé à l’intérieur du périmètre du stade, sur les terrains dits « des concours hippiques », achetés par Matéo Petit, le beau-père du maire Veyrier-Montagnères, et offerts à la Ville en 1909. C’est sa fille, Madame Veyrier-Montagnères, dont nous savons qu’elle animait le comité des dames de la Croix-Rouge, qui organise la représentation. Elle s’entoure de ses réseaux de sociabilité et fait appel à des « artistes de premier ordre » « pour rehausser l’éclat » de cette « matinée de grand art » (expressions issues de l’édition du 11 juillet). C’est ainsi que l’on trouve des participants de renommée internationale, comme le directeur artistique Fernand Almanz, des théâtres de Londres et de Bruxelles, la cantatrice d’origine belge Alice Kervan[1] bien connue des Arcachonnais, ou la chanteuse de café-concert Louise Balthy, du Théâtre des Capucines à Paris. Il y en a pour tous les goûts dans les quatre parties prévues pour le spectacle, où alternent chants, poésies et danses. À vrai dire, c’est surtout parce qu’elles résident en villégiature à Arcachon (ou à Biarritz pour Louise Balthy) que les personnalités présentées comme des « compatriotes » peuvent être contactées et réunies aisément – Alice Kervan est propriétaire de plusieurs villas. Elles participent souvent à de telles actions de bienfaisance, y compris dans le cadre des hôpitaux. Elles font partie de la « colonie étrangère » qui constitue les élites arcachonnaises. Celles-ci, lors de la représentation, sont rassemblées sur une estrade officielle et dans les tribunes avec places assises (voir la carte postale2) dotées de buvettes à part avec champagne. On note même la présence incongrue d’un ex-ministre plénipotentiaire de l’Empire ottoman opposant au gouvernement Jeune Turc au pouvoir.

Pourtant, le journal insiste bien sur la dimension interclassiste que doit revêtir l’événement, précisant qu’il y a des « places pour les plus modestes bourses » (1 franc et 50 centimes) et qu’il faut « réunir en une union sacrée » « le plus riche comme le plus pauvre de nos concitoyens ». La réutilisation de cette expression symbolise la volonté de faire du front des spectateurs une image transposée de la nation, peut-être pour contrebalancer la fâcheuse impression que les cadres militaires de la place d’Arcachon font figure de planqués. Cette volonté est renforcée par le fait que l’on souhaite s’adresser à toutes « les populations du littoral du Bassin d’Arcachon » et que l’on fait participer les écoles de La Teste et de Gujan. À la fin, tout le monde communie dans la même « foi patriotique » en entonnant La Marseillaise, pendant le défilé paramilitaire des Sociétés de gymnastique, organes de préparation des jeunes au combat. Le but est de « glorifier la bravoure de nos combattants » pour les honorer et pour maintenir le moral des troupes et de l’arrière. Dans le contenu du spectacle, on relève des éléments militaires comme l’hommage à Joffre du début, et des airs très populaires comme La Fille du régiment de Donizetti, En avant les petits gars, chanson de Louis Archainbaud et de Lucien Boyer, Ah ! Que j’aime les militaires, tiré de La Grande-Duchesse de Gérolstein, ou encore La Fille du tambour-major, deux opéras-comiques d’Offenbach. Certains participants sont des militaires (Madrelle).

Les soldats blessés soignés dans les hôpitaux arcachonnais, invités eux aussi gratuitement à la représentation, en sont à la fois les spectateurs et les héros. Elle leur procure comme distraction « un peu plus de bien-être et de confort », et doit améliorer aussi leur quotidien grâce aux fonds réunis. En effet, les artistes offrent gracieusement leurs prestations, la mairie et des mécènes apportent leur concours matériel, ce qui signifie que la recette bénéficiera directement aux combattants. Celle-ci est complétée par la vente des boissons, de photographies du public, et d’insignes des nations alliées. Les produits dérivés sont déjà inventés !

Armelle BONIN-KERDON

1 Cf. Boyé (Michel), Bulletin SHAA, n°158, novembre 2013.

2 Avec l’aimable autorisation de notre collègue Noël Courtaigne à partir de son site leonc.fr

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