C’était en juillet 1916

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C’était en juillet 1916

Cette chronique est illustrée par toutes les éditions du mois de juillet 1916 des deux journaux locaux rivaux  L’Avenir d’Arcachon et La Vigie républicaine d’Arcachon (nommée par dérision La Vessie républicaine par son concurrent). On les voit en effet s’affronter sur une question apparemment dérisoire, la dénomination de la rue Albert Ier, mais très révélatrice du climat de l’époque autour du problème des réfugiés belges. C’est donc ce thème qui est abordé ici. La Belgique, bien que pays neutre, a été envahie et occupée par les forces allemandes dès le début de la guerre en août 1914, ce qui a conduit les populations civiles à fuir, d’autant qu’elles subissaient de nombreuses exactions de la part de l’ennemi. Entre 500 000 et 600 000 Belges séjournent à l’étranger jusqu’à la fin de la guerre, dont environ 325 000 en France. Plus du tiers résident en région parisienne et un cinquième en Normandie. Néanmoins, tous les départements français en accueillent. Arcachon n’est pas en reste : d’après l’historien local de l’entre-deux-guerres, André Rebsomen, il s’agirait d’une quarantaine de personnes, et d’une centaine après l’offensive allemande du printemps 1918.

1916-JuilletComme c’est le cas ailleurs, ils sont encadrés et aidés par un comité local de secours, qui regroupe aussi les réfugiés de l’intérieur du pays (nord et est de la France) : on évoque dans La Vigie « la colonie des réfugiés franco-belges d’Arcachon ». Le comité est abrité depuis 1915 au premier étage du théâtre municipal. Il était certainement pratique de leur fournir conjointement les allocations auxquelles ils avaient tous droit (1,25 F par adulte par jour et 50 centimes par enfant, portés respectivement à 1,50 F et 1 F en 1917). Pourtant, on note une scission entre Belges et Français à partir de septembre 1916, peut-être le fruit des péripéties de l’été 1916 auxquelles nous assistons ici. Les journaux n’abordent pas tous les types de secours en nature que municipalité et charité privée leur prodiguaient, comme le logement, la nourriture, l’habillement, ou même l’instruction. Par contre, on note une allusion aux loisirs qui leur étaient réservés, comme ici lors de la fête nationale belge du 21 juillet. Réjouissances religieuses et civiles sont proposées ; chants, cinéma et théâtre sont de la partie, avec de surcroît la présence d’une troupe bruxelloise.

Pour honorer les Belges, dont la résistance en 1914 avait facilité la contre-offensive de la Marne, il était courant dans les communes françaises de baptiser une rue du nom de leur patrie ou de leur roi Albert Ier, surnommé « le roi-chevalier » parce qu’il n’avait pas hésité à se porter à la tête de ses troupes sur son destrier, tel un héros des temps anciens. À Arcachon, Albert Chiché, le rédacteur en chef de L’Avenir d’Arcachon, souhaitait qu’on rebaptise sa rue et celle du siège du journal (la rue Susbiette) du nom de la Belgique. C’est ce qui est décidé dans un premier temps par la municipalité. Mais un incident trouble l’inauguration ; le conseil municipal change donc d’avis (délibération du 24 juin 1916) et opte pour la dénomination Albert Ier. L’Avenir d’Arcachon en prend d’ailleurs acte le 2 juillet en reproduisant une vraie-fausse lettre de remerciement du roi des Belges au maire Veyrier-Montagnères. Son contenu ironique, ainsi que l’invraisemblance du lieu d’envoi – en effet le roi n’a pas quitté son pays pendant la guerre, c’est son gouvernement qui était en exil à Sainte-Adresse près du Havre – en démontrent bien le caractère inauthentique.

En réalité, le grand rival politique du maire veut absolument contrer sa décision et le déconsidérer : il feint de croire que le nom d’Albert a été choisi non pour « faire honneur au noble roi de Belgique, notre allié », comme le dit le ministre de l’intérieur Malvy, mais pour « rendre hommage à des souverains allemands » dotés du même prénom. Pour ce faire, Chiché va chercher l’identité du fondateur de la ville de Berlin et celle d’un duc d’Autriche empereur d’Allemagne au Moyen Âge, comme on le voit dans la soi-disant lettre de Guillaume II au maire d’Arcachon (L’Avenir du 9 juillet). La Vigie s’empresse de répliquer, notamment par un poème dans l’édition du 23 juillet, ridiculisant Chiché, qui lui aussi porte le même prénom !!!!

Surtout, et c’est plus grave, il ose porter cette interprétation jusque devant la Chambre des députés, en se servant de l’un de ses anciens collègues Charles Bernard, qui fut député de la Gironde, non inscrit, de 1898 à 1902. On peut s’étonner que cette supercherie ait fonctionné et qu’un texte critique envers le maire d’Arcachon ait été voté par la Chambre à la quasi-unanimité ! Mais ce serait oublier la puissance du sentiment germanophobe du moment : accuser le maire d’Arcachon de germanophilie, c’est en faire un mauvais patriote aux yeux de ses concitoyens. La Ligue anti-austro germanique félicite d’ailleurs Chiché pour son action et le nomme président d’honneur (Avenir du 23 juillet). En réalité, on peut pousser le raisonnement plus loin encore : feindre de confondre Albert Ier avec des souverains allemands, c’est une manière détournée de rappeler les aspects germaniques de sa famille. En effet, il est le fils de Marie de Hohenzollern, a épousé la duchesse de Bavière, porte les titres de duc de Saxe et de prince de Saxe-Cobourg-Gotha. Laisser entendre une proximité germanique du roi, qui d’ailleurs cherche une paix séparée avec l’Allemagne, c’est la suggérer aussi pour son peuple, surtout dans sa partie flamande germanophone, qui forme le plus gros des réfugiés. À partir de 1916, on dénote à travers la France de plus en plus de méfiance, voire d’hostilité, envers les réfugiés belges, mal intégrés culturellement, surtout dans le sud. La querelle d’Arcachon n’en est-elle pas elle aussi un signe ? Comme le dit le poème de Doussy, insulter le roi des Belges, c’est aussi insulter « ses poilus », nos alliés.

Armelle BONIN-KERDON

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