C’était en mai 1916

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C’était en mai 1916

Ce mois-ci, dans la lignée de la récente exposition prêtée par les Archives départementales sur « l’autre front » des Girondines, vous est proposé un montage de trois articles concernant la place des femmes, de plus en plus importante, dans un conflit qui s’éternise : une notice nécrologique et un poème pour La Vigie républicaine (7 et 21 mai), un pseudo-article d’une lectrice en villégiature pour L’Avenir d’Arcachon (28 mai). Quelle qu’en soit la forme, c’est un vibrant hommage que rendent les deux journaux aux Femmes de France, et parmi elles aux Arcachonnaises.  Elles sont ainsi mises « au rang de nos vaillants soldats » par « leur tâche accomplie », dont nous allons aborder ici successivement les différents aspects à travers la presse locale. Comme les autres composantes de l’arrière, elles font leur « devoir sacré », dont l’essentiel est bien sûr de maintenir le moral des combattants ; elles symbolisent « l’amour de la patrie » par leurs « vertus bien françaises ».

1916 - maiMême si des mentions explicites sont faites aux épouses et filles (voir l’exemple de la lectrice de L’Avenir, et celui des deux sœurs du sergent Charles Canton mort pour la France) c’est surtout la maternité qui est glorifiée. La femme est d’abord celle qui « donne » des soldats à la France et qui est prête à en « refaire », d’où d’ailleurs les débuts d’une politique nataliste de l’État pendant la guerre, à la fois pour contrebalancer la saignée humaine, et, à terme, le déficit de naissances vis-à-vis de l’Allemagne. La figure de Madame Canton est ici doublement intéressante, tant dans son rôle de mère de famille nombreuse (« modèle parfait de la mère patriote et sublime », il lui reste encore trois fils vivants à offrir à la patrie) que dans celui d’administratrice de l’hôpital temporaire bénévole La Pouponnière, boulevard Deganne à Arcachon. « Mère tant aimée des soldats », après avoir contribué à « élever des enfants » (les siens et ceux de cette institution d’assistance maternelle), elle s’efforce de « refaire des soldats à la France » en les soignant, afin qu’ils puissent repartir au front. Dans l’article de l’Avenir d’Arcachon, un autre hôpital apparaît également, celui du Casino de la plage (château Deganne), où les soldats se refont une santé dans leurs lits transportés sur la terrasse face à la mer. Les femmes sont en effet nombreuses à exercer ces tâches thérapeutiques et affectives.

La maman de fils au front garde le plus possible de liens directs avec eux : elle les réconforte de sa tendresse quand ils viennent en permission, à l’instar de Madame Canton avec Charles ; surtout, elle communique par le courrier, les colis (non cités ici) et les lettres. Celles-ci n’arrivent pas toujours aussi vite qu’on le souhaiterait, et cette attente génère « l’angoisse », un véritable « supplice », dit le facteur mis en scène dans l’article de L’Avenir, la crainte que le silence ne signifie la mort au combat de l’être aimé. Les femmes l’attendent « devant leur porte », « elles sont bien inquiètes ». C’est pour diminuer l’inquiétude de ses lectrices que le journal leur propose ici une fausse lettre humoristique adressée par un poilu à sa femme : les distraire, y compris grossièrement avec la bonne blague du « coup de pied au cul » et le jeu de mots arrière/derrière, leur permet peut-être de relativiser un instant la sombre réalité. Certes, le réel des combats est quand même allusivement évoqué via « la pluie d’obus asphyxiants et lacrymogènes », mais il est tourné en dérision, et édulcoré, comme il se doit dans une presse censurée : les gaz ne font qu’engourdir, et les ennemis sont présentés comme des lâches, qui fuient ou se rendent.

Certaines femmes touchent pourtant les munitions de près, comme le rappelle le poème en leur honneur : « on vous trouve partout dans les sombres usines, parmi les tas d’obus et le bruit des machines ». Les « munitionnettes » remplacent en effet les maris ouvriers partis au front et gagnent leur vie en tant que chefs de famille. « La tâche est rude » dit le texte, pour celles qui manient, comme les hommes, des charges lourdes à longueur de journées, pour assurer l’effort économique de guerre. Sur le Bassin, trois fonderies à Facture-Biganos travaillent pour l’armement et, à Arcachon, l’usine Couach s’est transformée en fabrique d’obus de tous calibres, employant une forte main-d’œuvre féminine. On voit donc bien que le rôle des femmes dans la guerre ne se limite pas au soutien moral et au champ familial et intime. Le poème insiste : « Le labeur le plus dur ne vous fait point faiblir. » Il prend aussi l’exemple du travail agricole, dont les vendanges, qui devaient être importantes dans un pays de Buch où la vigne n’avait pas encore disparu. Nous avons aussi conservé le témoignage d’ostréicultrices échangeant avec leurs maris sur les tâches à effectuer sur les parcs.*

Dans les classes bourgeoises de la société, les femmes exercent surtout des tâches bénévoles, comme on l’a vu pour les infirmières ou administratrices des hôpitaux temporaires, mais elles s’initient à de véritables métiers, que certaines conserveront après la guerre. En tout état de cause, elles sont seules à exercer l’autorité parentale sur leurs enfants, et l’équilibre à l’intérieur du couple est ainsi modifié pour l’avenir. L’article de la lectrice nous montre bien que malgré la guerre, la vie quotidienne continue à l’arrière : les Arcachonnais  et « les étrangers » au Bassin profitent en ce mois de mai 1916 des premières chaleurs et des premiers plaisirs balnéaires sur la plage. Les bains de mer et les promenades pourraient laisser penser que la Belle Époque perdure, le front paraît bien loin pour ceux que les poilus appellent les « planqués ». Pourtant, les enfants construisent des « tranchées de sable » et jouent à la guerre, imitant leurs pères ou leurs frères.

*voir l’article de Jacques Clémens dans le Bulletin n° 32 de la SHAA

Armelle BONIN-KERDON

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