C’était en mars 1914

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C’était en mars 1914

 

Le titre de cet article évoque lui aussi le danger imminent de la guerre. Cette fois, c’est un homme politique, ancien député et « ancien sénateur » (de 1891 à 1909) des établissements français de l’Inde, qui se donne pour tâche d’éclairer l’opinion (« esprits clairvoyants »), de « dire la vérité au pays » comme il l’affirme à la fin du texte. Apparemment, c’est encore un article emprunté à un autre journal, issu d’une région occupée lors de la guerre de 1870, si on en croit la fin du texte.

1914 marsPourtant, il cherche d’abord à rassurer nos concitoyens d’une façon qui se veut lucide et réaliste par opposition aux « prophètes de malheur ». Il insiste sur la volonté pacifique de la France et de ses alliés (Russie, Grande-Bretagne), mais aussi paradoxalement sur celle de l’empereur d’Allemagne, qu’il prend le soin de distinguer de son gouvernement. Il est vrai que les trois souverains (Nicolas II, Georges V, Guillaume II) étaient cousins, et on pouvait espérer qu’ils soient en mesure d’éviter le pire le cas échéant.

Mais cette volonté de paix, que l’auteur réduit d’ailleurs à la notion d’ « accalmie », en référence au contexte international tendu du moment, n’est peut-être qu’une apparence, comme il le suggère par les expressions « arrière- pensée » utilisée à propos de l’Allemagne, ou « décisions secrètes » de son  gouvernement dit « despotique », par opposition aux régimes démocratiques supposés plus transparents. Cette attitude prêtée à l’Allemagne mène à ce qu’il appelle une « défiance bien légitime ».Pour lui, l’ « entrée en campagne » est en fait « préparée d’avance » : il est vrai qu’il existait le plan Schlieffen (plan militaire qui datait de 1905).

Dans ces conditions, n’importe quelle étincelle peut mettre le feu aux poudres, et c’est bien ce qui se passera avec l’attentat de Sarajevo en juin. L’auteur évoque dans cette catégorie d’« incidents franco-allemands », ceux qui ont touché le Maroc, qu’on a déjà rencontrés dans les chroniques précédentes, ainsi que les guerres balkaniques de 1912-1913, de manière allusive. Il évoque surtout l’incident dit « de Nancy » d’avril 1913 (et non de mars comme il l’écrit) à titre de modèle de ce qui peut se reproduire et déboucher cette fois sur une véritable guerre, au-delà d’un pur bras de fer diplomatique.

Il est volontairement peu clair sur l’évènement lui-même qu’il présente comme une provocation orchestrée par l’Allemagne, suivie d’insultes envers deux de ses concitoyens en visite à Nancy, grossie ensuite par la presse locale, et remontant au plus haut sommet de l’état. En fait, il semble bien que l’incident soit d’origine française, dans une Lorraine chauffée à blanc par la proximité avec la partie de son territoire annexée par le Reich. Les deux ressortissants allemands auraient assisté à une représentation théâtrale revancharde avant de se faire prendre à parti et insulter jusqu’à leur montée dans le train de retour vers l’autre côté de la frontière. Ce qui est intéressant ici, c’est que l’auteur utilise déjà le mot « ultimatum » pour désigner la menace de représailles que l’Allemagne ferait peser sur la France au cas où celle-ci refuserait de s’excuser dans un tel type d’incident. Nous savons que l’ultimatum qui mettra le feu aux poudres interviendra entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie, mais cela ne change pas la justesse du raisonnement. Il y a donc bel et bien ici anticipation de l’engrenage fatal, ce ne fut donc pas une surprise comme on le dit trop souvent, voire une fatalité qui aurait entraîné des gouvernements « à l’insu de leur plein gré » ! Ce texte a donc le grand mérite de poser les vraies responsabilités des états dans le déclenchement du futur conflit, en l’occurrence se saisir d’un simple prétexte pour se lancer dedans.

Il souhaite insister sur la réalité du danger : ces faits ont « une existence réelle », ne sont pas « invraisemblables », dit-il. La conséquence est alors facile à tirer, il s’agit une fois encore de justifier la course aux armements, et comme le fait l’auteur du texte, la loi « des trois ans » votée en France en août 1913 pour prolonger le service militaire de deux à trois ans, afin de pouvoir aligner sous les drapeaux presqu’autant d’hommes que l’Allemagne, alors que cette dernière est beaucoup plus peuplée que la France (ordre de grandeur de 65 millions d’habitants contre 40 millions). C’est donc le vieux principe latin du « si vis pacem, para bellum » qui est illustré ici. C’est aussi avant la lettre une théorie de la « dissuasion », avant l’ère nucléaire.

Armelle BONIN-KERDON

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