C’était en mars 1916

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C’était en mars 1916

Ce mois-ci est particulier : nous entrons dans ce qu’on appelle déjà « la bataille de Verdun », à travers la « une » complète de La Vigie républicaine d’Arcachon du 19 mars 1916. Ainsi, à côté de l’éditorial, vous pouvez accéder aux « notes de la semaine sur la guerre » qui ponctuent le journal depuis le début du conflit. Elles sont à la fois très détaillées, en écho des communiqués officiels de l’armée, et très sélectives, passant sous silence les difficultés des troupes françaises: on connaît bien cette censure officielle destinée à maintenir le moral de l’arrière. Ce qui est intéressant ici, c’est de les confronter au texte de fond situé à gauche, censé réfléchir au « but » de « l’offensive » allemande commencée le 21 février sur les deux rives de La Meuse, but considéré comme atteint par les Allemands si on en croit leur presse (Gazette de Cologne), puisque l’on serait déjà en mesure de tirer « la leçon » de la bataille. Or, que l’on choisisse comme date finale juillet 1916 (point de vue allemand), ou décembre 1916 (point de vue français), nous savons nous, après coup, que cette bataille dura plusieurs mois d’intenses et meurtriers combats (« tragique scène de carnage »), à tel point qu’elle symbolise aujourd’hui l’ensemble de la guerre dans la conscience collective nationale.

1916-marsL’auteur de l’éditorial, rapporteur de la propagande de la presse allemande, explique bien ce qui a poussé Guillaume II à sortir son armée (le 5 e corps dirigé par son fils le Kronprinz « prince impérial ») de la guerre de position, « indécise », enlisant les combattants depuis « 20 mois » dans les tranchées. L’Allemagne est « décidée coûte que coûte à mettre fin à la guerre », à « défaire à tout prix l’armée française », dans un équivalent de « la décisive bataille de Sedan » de la Guerre de 1870. L’offensive sur ce saillant du front que représente Verdun devait être « l’offensive suprême ». Sortir du statu quo, c’est entrer dans une nouvelle « phase », une « nouvelle page d’Histoire », du « grand conflit européen », de « la grande guerre des nations ». L’auteur en est lui aussi bien conscient, ainsi que de ses réalités « sanglantes » et « terrifiantes », qu’il ne cache pas aux lecteurs.

L’Allemagne, quant à elle, croit avoir déjà gagné la bataille, « l’Entente est dans l’impossibilité de réaliser ses projets ». En effet, ses troupes ont pris le fort de Douaumont le 25 février, dans un « irrésistible assaut », comme l’écrit Guillaume II dans un télégramme au parlement du Brandebourg, pour en glorifier les « héros » du 24e Régiment d’infanterie, acteurs de ce « haut fait ». Certes, il y a eu « destruction du fort » par la puissance des bombardements allemands, mais en réalité il avait été désarmé l’été 1915, pour garnir les armées françaises en campagne des pièces d’artillerie qui leur manquaient cruellement, et la garnison y était réduite à une soixantaine d’hommes. Mais l’empereur a intérêt à mythifier Douaumont (« la plus puissante forteresse du principal ennemi de l’Allemagne ») pour faire croire à une « victoire décisive certaine ». À vrai dire, nous sommes le 19 mars : trois semaines se sont écoulées, et les Français tiennent toujours, à la grande surprise des stratèges allemands.

L’objectif de cet éditorial n’est pas de nous en donner les raisons, mais de persuader les lecteurs que la prise du fort n’est qu’un épisode de la bataille en cours. Certes, il évoque aussi « la prise de la grande forteresse », qui est objectivement la plus puissante de la ceinture fortifiée de Verdun, mais il en minimise l’importance : « coup de main », « acte qu’ils [les Allemands] voudraient rendre décisif ». Les nouveaux occupants sont qualifiés de « prisonniers plutôt que de vainqueurs » car ils se terrent dans des ruines, « réfugiés dans les casemates profondes ». Il parle de « la première bataille de Douaumont », anticipant sur la reprise du fort (ce ne sera chose faite que le 24 octobre), ou de « ces batailles de Douaumont ». En effet le début du mois de mars a été truffé d’offensives et de contre-offensives aux alentours du fort et du village (voir les « notes de la semaine »), et le fort est ensuite pris, perdu et repris plusieurs fois, au prix de pertes humaines immenses. Pour démontrer le caractère provisoire de la supériorité allemande, il insiste sur les pertes subies par l’ennemi, taisant les nôtres: l’« Allemagne saignée à blanc » (terme repris après-guerre par l’état-major allemand vis-à-vis de l’armée française) « sacrifie par centaines de mille ses meilleurs soldats ». Par contre, il signale que « les vallons de la région meusienne » sont balayés par « les rafales de nos 75 », sans dire que les canons de plus gros calibre sont insuffisants en nombre par rapport à ceux d’en face.

Dans sa contre-propagande, l’auteur reprend les clichés essentialistes de la germanophobie : la « nation de proie et de meurtre », « avide et rapace », « toujours monstrueuse dans ses desseins », lance sa « barbarie ancestrale » dans « une nouvelle furie », « utilisant tous les procédés de guerre inhumains et sauvages » (allusion au gaz et à la guerre sous-marine). Il rappelle que l’Allemagne impériale moderne du 2e Reich (1871) est le fruit du rassemblement de tous ses Länder autour de la Prusse, dont il souligne le militarisme exacerbé (« prétoriens [..] du césarisme mondial», « caporalisme brandebourgeois et poméranien »), creuset du pangermanisme (« règne de la maison des Hohenzollern sur tout l’univers »!). La famille des Hohenzollern est en effet le berceau de l’État qui s’est forgé au cours des siècles à partir des marches orientales du Saint Empire que constituaient le Brandebourg (région de Berlin) et la Poméranie. Réunis en 1618, ces deux fiefs du duché de Prusse donnèrent ensuite naissance au royaume de Prusse en 1701, sous Frédéric Ier, grand-père du grand Frédéric II. En fait, la France républicaine, héritière de la Révolution française, se plait à travers cet article à fustiger une monarchie féodale de « vassalités ancestrales », et qui plus est, de droit divin, où le Kaiser se croit « l’élu de Dieu », mais bien sûr un mauvais dieu, le Moloch biblique. L’Histoire est ici instrumentalisée au service de la propagande.

Armelle BONIN-KERDON

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