C’était en novembre 1914

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C’était en novembre 1914

L’article choisi pour le mois de novembre est reproduit in extenso : il est signé d’un pseudonyme, « Mireille », qu’on retrouve à plusieurs reprises dans le journal, toujours à propos de l’Hôpital militaire privé du Grand-Hôtel, déjà évoqué dans notre chronique de septembre. C’est une sorte de mini-reportage, relatant des scènes prises sur le vif par un témoin oculaire qui ne veut pas se montrer, mais l’intérêt de ce document réside surtout dans ce qu’il révèle de l’idéologie de la narratrice et du système de pensée de son époque. Le thème principal est la description d’un tirailleur sénégalais soigné dans cet hôpital, nommé « Sidi », vocable générique d’origine arabe signifiant « monseigneur » ou « monsieur », très usité alors pour désigner à la fois ces tirailleurs issus de l’ensemble de l’Afrique Occidentale Française et ceux d’Afrique du Nord, quelle que soit leur véritable identité. Pour les Arcachonnais, comme pour les Français en général, ils forment un seul groupe, ayant en commun un « teint basané » et la chechia, couvre-chef qui fait partie de l’uniforme réglementaire (voir la photo d’un tirailleur en bas du document). Ce texte nous permet d’appréhender la vision que les métropolitains avaient des colonisés : la guerre est une occasion de les mettre en contact, et nous constatons ici que c’est chose faite dès le début du conflit, bien avant la création du camp d’hivernage du Courneau à La Teste-de-Buch en 1916.

1914-novembre

En effet, une dizaine de milliers d’hommes – dix bataillons de tirailleurs « sénégalais » – sont engagés dans les opérations de France en 1914, à la fin de la bataille de la Marne, et surtout pendant la « course à la mer », en Picardie, en Artois et en Champagne. Mal préparés et jetés frontalement dans la bataille en tant que « troupes de choc », réputées pour leur bravoure, comme le proclame le général Mangin dans La Force noire, ils subissent des pertes énormes, et on compte parmi eux de nombreux blessés. Sidi « le soldat noir », est l’un deux. On apprend à la fin du texte qu’il est déjà reparti vers le dépôt, à la fin du mois d’octobre : sa plaie au dos ne devait donc pas être très grave (puisqu’elle a pu être rapidement soignée), malgré la « stupéfaction » de ceux qui la découvrent « large et béante », surpris par la violence engendrée par la guerre. La teinture d’iode et la « brise marine » d’Arcachon ont apparemment fait merveille !

Bien des détails corroborent l’admiration que l’auteure de l’article porte au tirailleur, soulignant son courage devant la douleur (« impassible », « imperturbable ») et insistant sur son allure « énergique » et « fière », sa « haute stature », son « aisance » de « sultan » qui en impose. Elle cite aussi son goût esthétique pour l’« immense lustre aux mille bougies » du Grand-Hôtel ou pour le tableau qu’un peintre russe fait de lui (il dit « Beau ! »). L’auteure de l’article est visiblement attachée aux valeurs aristocratiques, elle évoque « les hommages dont on le comblait », qu’il reçoit de « haut ». Une hypothèse est qu’il s’agisse de Madame Jeanne Louise Rott, épouse de Georges Marie Alexandre de la Taille-Lolainville, issu de la vieille noblesse d’épée, capitaine de frégate, ayant fait partie de l’Escadre d’Extrême-Orient avant la guerre, en Indochine. En effet, une Madame de la Taille fut bien infirmière au Grand-Hôtel, y incarnant la présence des élites sociales caritatives traditionnelles parmi les infirmières. Si c’est Madame Rott, elle avait une fille qui se prénommait Mireille. Peut-être avait-elle choisi son prénom comme pseudonyme ?

Portraiturer le tirailleur, c’est renforcer son caractère de « héros », de l’hôpital d’abord, « bientôt » « de la ville », dit le texte. Mais ne nous leurrons pas : il l’est d’abord par la curiosité qu’il suscite, parce qu’il est différent, exotique. Il fait certainement un peu peur, car sinon, l’auteure ne soulignerait pas que « les petits enfants eux-mêmes n’avaient pas de frayeur ». Les Arcachonnais avaient-ils croisé des Noirs avant de rencontrer « Sidi » ? On peut en douter, au vu de tous les détails qui insistent sur sa couleur ou son anatomie : le mot « nègre » n’a d’ailleurs pas forcément de connotation méprisante ici ; c’est le mot en usage à l’époque, comme le mot « race », pour ethnie ou peuple. La couleur de sa peau surprend incontestablement : le contraste noir/blanc est relevé à plusieurs reprises (« grand noir aux dents blanches », tête enfouie dans la blancheur « immaculée » de l’oreiller).

L’ignorance et la curiosité, quelque peu malsaine, comme devant la grille du Grand Hôtel, débouchent forcément sur des clichés, des préjugés. Ce texte n’en manque pas : comme souvent, y compris de la part de la hiérarchie militaire, le Noir est comparé à un enfant, enthousiaste et naïf, auquel on prête une bonté proche de l’innocence. Lorsqu’il part de l’hôpital, il s’adresse à son infirmière comme à une mère affectionnée, on sent bien ici le vécu de la narratrice. Cela n’empêche pas de rapprocher l’attitude de cette dernière du paternalisme – ici « maternalisme » – condescendant avec lequel on regardait les colonisés : il fallait leur apporter « la civilisation », et d’abord les éduquer, comme on éduque un enfant. Sidi est censé dire à sa maman-infirmière : « Je suis l’enfant de la civilisation que tu m’as fait connaître. » Le langage « petit nègre » prêté à Sidi dans le texte (comme dans « Y a bon Banania »), dont le mot « Kifkif » est d’ailleurs passé dans la langue française populaire, devait être employé pour se faire comprendre et obéir de ces troupes, qui parlaient des dialectes très différents. Il était codifié par l’armée, et des manuels destinés à l’encadrement avaient même été rédigés (exemple : Le français tel que le parlent nos tirailleurs en 1916).

Il n’est pas étonnant que ce langage « imagé » ait dû s’accompagner, comme le dit l’article, « de savantes mimiques », qui contribuaient à accréditer un autre des clichés définissant les noirs : leur animalité et donc leur sauvagerie. Ici, Sidi est même présenté comme un anthropophage, ce qui va à l’encontre de l’image du colonisé civilisé, intégré dans l’armée française. Il est vrai qu’il dit réserver cette pratique à la chair de l’ennemi allemand. Cela permet au texte de diaboliser cet ennemi, de le barbariser, de le comparer à un sauvage, face auquel on ne peut opposer que des pratiques de sauvage (« l’atavisme de ma race se réveille » est censé dire Sidi). Ainsi cet article participe-t-il lui aussi de la propagande nationaliste qui entretient l’esprit guerrier à la fois sur le front et à l’arrière. On sait par ailleurs que les troupes noires ont été également diabolisées par les autorités militaires allemandes pendant les combats.

Armelle BONIN-KERDON

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