C’était en novembre 1916

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C’était en novembre 1916

Cette chronique sort de notre ordinaire : c’est un feuilleton comico-sentimental paru dans trois numéros de L’Avenir d’Arcachon, offert à ses lecteurs par son rédacteur en chef, Albert Chiché, afin les faire réfléchir sur la guerre, par un biais littéraire attrayant et léger, loin du discours moralisateur. Cette forme éditoriale est alors courante dans la presse, même sous la plume d’écrivains patentés, gageons qu’elle fut aussi choisie par Chiché pour contourner la censure via l’humour. Le terme de « froussard » est en effet utilisé à deux degrés différents, comme on le comprend au fil du récit. Je vous en laisse découvrir les péripéties, celles du pseudo-soldat arcachonnais Charles Duchemin, depuis le début du conflit, censées avoir été transmises à Chiché par un conteur à l’ancienne, le vieux Mathurin, pêcheur de « royans » (sardines), dont la pipe s’éteint et se rallume comme il se doit à chaque rebondissement. Ce vieux sage joue aussi le rôle de père de substitution et intervient dans l’intrigue. Les ficelles sont grosses : elles permettent au lecteur de s’identifier aux personnages, de s’intéresser à la fois au front (exploit et blessure de Charles dans la tranchée) et à l’arrière (congé médical de trois mois à Arcachon). L’historien apprécie l’historiette comme source, illustrant la question du courage des combattants et celle de l’évolution sociétale due à la guerre.

1916-novembreC’est aussi une vision de l’Arcachon populaire du quartier Saint-Ferdinand qui est scénographiée ici, ce qui rend encore plus facile l’identification du lecteur, avec le renfort d’un langage adéquat : l’action est centrée rue Alfred-Déjean où habitent Mathurin et son héros, et les trajets vers la gare via le boulevard Deganne sont évoqués. Le premier quartier balnéaire de la ville est aussi le quartier devenu industriel à la fin du XIXesiècle, avec ses maisons basses de pêcheurs, d’ouvriers, d’artisans et de « modestes rentiers ». Les femmes y travaillent, d’autant que les hommes sont au combat : Marinette, la première amoureuse de Charles, est « lisseuse » (repasseuse), et Louise sa femme est modiste à façon. Peut-être l’auteur a-t-il voulu camper des figures archétypales du peuple également pour montrer que c’est d’abord lui qui verse son sang. Le garçon boucher qui courtise Marinette, « robuste gaillard réformé on ne savait pas pourquoi », est fustigé comme embusqué. Au début, quand Charles est un « vrai » froussard, individualiste, qui ne pense qu’à sauver sa peau, il est en quelque sorte un embusqué du front. Il pleure comme une « femmelette » et est en butte à la moquerie des copains.

Le grand intérêt de ce texte réside dans la subtilité avec laquelle est abordé le thème du courage des soldats, au-delà de la caricature. Même au début, à la mobilisation, le « cœur navré »  du « pauvre » Duchemin « traînant la jambe » évoque plus la résignation, pointée aujourd’hui par les historiens, que l’enthousiasme, généralement affiché dans la propagande. Ensuite, même si une échelle de bravoure distingue les « vrais poilus » des autres, récompensés de décorations et de citations, on voit que le courage ne se décrète pas par la hiérarchie, au demeurant fort respectée des subordonnés comme on le sent dans le texte. La mort est omniprésente, on s’y prépare, notamment par son testament ou la confession. On se prépare surtout à lui tenir tête, comme à une personne, à l’exorciser, par la provocation d’un courage bravache. Charles, ne pouvant plus épouser Marinette, veut faire la « noce » avec la mort. Chiché nous montre ainsi que le courage est avant tout une attitude, non une essence, qu’un homme peut évoluer, une situation se retourner ; il s’éloigne ici fortement des images officielles simplistes et stéréotypées. Un froussard peut être un héros et vice versa : belle leçon du journaliste sur le « front culturel », d’autant qu’il explique que c’est la solidarité et l’émulation des soldats entre eux qui construisent un courage collectif face au feu.

Le lecteur peut donc adhérer aisément à ce qui n’est pas un patriotisme de commande et de pacotille : Chiché l’y aide par la peinture minutieuse d’un coup de main de nuit dans la tranchée ; la censure l’aurait empêchée, la fiction l’autorise. Tous les détails sont présents avec un réalisme que seule a pu permettre une source directe auprès du journaliste : attaque par surprise à l’arme blanche, corps à corps à la baïonnette, réflecteurs, signal par fusée, reddition des prisonniers, consolidation de la prise de la tranchée par l’arrivée d’un bataillon… C’est un récit haletant qui montre l’importance des opérations commandos, le rôle éminent des petites unités d’infanterie dans la guerre de tranchée, et ce que les historiens ont appelé la « brutalisation » des combats. Rappelons que, en novembre 1916, la bataille de Verdun est toujours en cours.

Le texte montre aussi Charles Duchemin dans ses rapports avec l’arrière arcachonnais, avec la société, avec les femmes. C’est un reflet de l’évolution des mœurs pendant la guerre. Son congé pour blessure lui permet de reprendre contact physiquement avec sa famille, ses amis, voire avec la ville qui l’acclame dans son bel uniforme de héros au retour de la gare. En creux, la douleur de l’éloignement des êtres aimés se ressent de façon aigüe ; elle se voit surtout à travers la raréfaction des lettres de Marinette,  qui traduit la rupture entre les deux jeunes gens. Cette dernière n’a pas su attendre son promis et a préféré en épouser un autre. L’infidélité des femmes est une véritable hantise pour les poilus, désarçonnés, « sans y rien comprendre », sentiment prêté à Charles. Ici la morale de l’histoire veut que Marinette soit punie de sa faute, car son mari est ivrogne et brutal. Dans les faits, la nuptialité a été souvent retardée par la guerre. Il semble aussi qu’elle ait continué à évoluer dans ses pratiques. La société décrite dans le texte paraît pourtant toujours aussi corsetée : mariages orientés par l’avis des parents, présence d’un intermédiaire, comportement féminin en retrait… Néanmoins, l’émancipation des garçons à leur majorité est clairement affirmée, et le « coup de foudre » « en temps de guerre » paraît normal ! Le mariage d’amour est bel et bien en marche….

Armelle BONIN-KERDON

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