De la matrone à la sage-femme

De la matrone à la sage-femme

 

Je dois l’idée de ce travail de recherches à M. l’abbé Ducros, curé de Gujan-Mestras, qui a trouvé dans le registre paroissial de 1789, en dépôt à la mairie de Gujan-Mestras, le texte suivant :

« Récep­tion de Marie Desgons pour sage-femme.

Ce jourd’hui 19 du mois de Juillet 1789, Marie Desgons, femme d’Antoine Daisson, de cette paroisse, âgée de 35 ans, a été élue dans cette église par l’assemblée des femmes de cette paroisse, après avoir été pré­alablement reçue à Bordeaux par des maîtres accoucheurs et avoir subi les examens nécessaires, conformément à des lettres de réception en date du…) (… qu’elle nous a exhibées, pour avoir l’office de sage-femme. Et a prêté entre nos mains le serment ordinaire à ce requis, suivant l’ordonnance de Monseigneur l’Archevêque de Bordeaux.

En foi de quoi, j’ai signé : Garros, curé de Gujan. »

Ainsi, en 1789. une sage-femme avait passé un examen à l’issue, vraisemblablement, d’études ou de travaux pratiques, peut-être même des deux, cet examen étant soumis à un jury de maîtres accoucheurs.

Ce texte ne pouvait qu’exciter ma curiosité comme il avait excité celle de M. l’abbé Ducros.

Jusqu’au XVIe siècle, les sages-femmes avaient eu le monopole des accouchements, «la pudeur des femmes semblant interdire l’accès des hommes à cet office». Puis les souverains commencèrent à faire appel pour les accouchements royaux ou de personnes de la haute noblesse, aux hommes qui leur paraissaient, à tort ou à raison, plus habiles.

J’aimerais, au passage, puisque nous parlons des « accoucheurs » qui étaient préférés aux femmes, surtout en ville et dans les familles aisées, vous signaler l’ouvrage. « Accoucheur de campagne sous le Roi-Soleil », de Manquest de la Motte (édité chez Privât en 1980) et présenté par Jacques Gélis, agrégé d’Histoire, assistant à l’Université de Paris VIII.

Manquest de la Motte publia, au début du XVIIIe siècle, son « Traité des accouchements », destiné aux jeunes accoucheurs. Il consi­dère chaque accouchement comme un cas particulier, n’intervenant pour hâter la délivrance, que lorsque « les ressources de la nature sont épui­sées ». Hostile aux crochets qui tuent l’enfant et martyrisent la mère, il n’est guère favorable non plus à la césarienne qui entraîne une énorme mortalité.

Guillaume Manquest de la Motte, chirurgien-juré, de Valognes en Basse-Normandie, appartenant à la religion prétendue réformée (RPR), formule employée par le pouvoir politique et l’Eglise catholique pour désigner le Protestantisme, est un personnage hors série qui, 45 années durant, parcourut le bocage du Cotentin, venant en aide aux femmes de toutes conditions, des paroisses rurales comme des villes, qui prirent l’habitude de faire appel à lui. Je crois qu’il était bon de s’attarder quel­ques instants sur ce personnage dont l’influence, à long terme, a été sensible d’abord en Basse-Normandie, une des rares provinces françaises au XVlIle siècle où l’accoucheur est bien accueilli par les femmes, y compris dans les campagnes, et dont le « Traité des accouchements » a crédité dans le reste du royaume comme à l’étranger, une image flat­teuse de l’accoucheur.

Néanmoins, les sages-femmes continuèrent à exercer leur fonction, dans les villes et les campagnes. Or, le bagage scientifique des matrones de village était des plus légers.

 

ÉLECTION DES SAGES-FEMMES

 

Dans la revue historique du pays de Buch de Juillet 1931 l’abbé Fernand Bertruc raconte comment au début du XVlIle siècle, se faisait l’élection d’une sage-femme :

« Le Curé rassem­blait dans l’église, les plus vertueuses femmes de la paroisse, et, après leur avoir montré l’importance de ce choix, il les priait de choisir celle qu elles croyaient en conscience le plus propre à cette fonction. Elle devait savoir baptiser, garder le secret des familles, être adroite pour ménager la vie et le salut des mères et des enfants. »

Ici, une parenthèse : les bap­têmes avaient lieu généralement le jour même de la naissance ou le deuxième jour, pour mettre très vite le nouveau-né en règle avec Dieu, le taux de mortalité étant impressionnant dans les premiers jours de la naissance. C’est pourquoi la sage-femme était appelée, en cas de néces­sité, à baptiser elle-même, l’enfant nouveau-né.

« La sage-femme. continue l’abbé Bertruc, devait être exacte et charitable pour assister la mère et l’enfant dans tous leurs besoins, exempte de tout soupçon d’héré­sie, maléfice et superstition, enfin, exemplaire dans sa vie et dans ses mœurs ».

Ici, une seconde parenthèse. Il est demandé à la sage-femme d’être « adroite ». Ce qui nous paraît une exigence minimum, « dévouée » ce qui est appréciable, mais le plus important, semble-t-il, pour l’époque, ce sont ses qualités morales et son orthodoxie religieuse. Pour remplir toutes ces conditions, il était, le plus souvent, fait appel à une veuve d’âge mûr, d’excellente réputation. L’ensemble de. toutes ces qualités la faisait appeler «la femme-sage».

La nouvelle élue, selon l’abbé Bertruc, prêtait ensuite serment dans les conditions suivantes :

« Vous jurez, lui disait le curé, et promettez à Dieu, votre Créateur, en présence du Saint-Autel, de vous acquitter avec toute la précaution, la diligence et la fidélité qui vous sera possible, de la charge que vous entretenez, d’assister dans les couches, les femmes enceintes de cette paroisse, pauvres et riches, qui auront recours à vous. Vous promettez aussi, d’user, dans les périls imminents, du Conseil et de l’aide des médecins, des chirurgiens et des autres femmes que vous connaîtrez, entendues et expérimentées dans cette fonction, et de ne point révéler les secrets de famille, ni des personnes que vous assisterez. Vous promettez enfin de ne rien faire, ni consentir par promesse, par menace ou par quelqu’autre motif, qu’on fasse quoi que ce soit, qui puisse nuire à la santé de la mère ou de l’enfant, mais de procurer autant qu’il dépendra de vous, le salut corporel et spirituel de l’un et de l’autre. Vous le jurez et promettez ainsi ? »

Et la sage-femme, à genoux, la main droite sur le livre des Évan­giles répondait :

« Oui, Monsieur, je le jure devant Dieu et le promets sur les Saints Évangiles que je touche ».

Le curé inscrivait ensuite sur le registre des baptêmes, le nom de la sage-femme et le jour auquel elle avait prêté le serment ordinaire. Il signait. Dès cet instant, l’élue pouvait entrer en fonction.

Malgré ces prestations de serment sur les Évangiles, la confiance du curé en la sage-femme n’était pas toujours absolue, les extraits sui­vants des registres paroissiaux de Gujan-Mestras en font foi :

« Le 15 février 1667 baptisé soubs condition, doubtant que le baptême ne fût nul, lait par une sage-femme que je ne connaissais pas encore et qui, dans le récit qu elle m ‘a fais de la façon avec laquelle elle l’avait fait, ne savait pas la forme, cause de quoy je l’ay baptisé soubs condition et donné le nom de Vincent Guir’aud de Teyssoneu, fils de Guiraud et de Marie Dalis, parrain : Vincent de Mesteyruu. marraine : Françoise Daney.

Le 9 mars 1667, a été baptisé soubs condition. Pierre Deysson. baptisé par la femme-sage, le cinquième du même mois, laquelle me dit qu’en le baptizant. elle vit rougir l’eau qu’on luy avait donné pour cet effet, laquelle elle doublait si testait de l’eau naturelle a cause de quoy je luy baptisé sous condition et luis a donné le nom de Pierre Deysson né le 5 mars, fils de Jean Baleste. parrain : Pierre Deysson, marraine : Marie de Baleste. »

Dans les documents de la série G des Archives départementales il est fait régulièrement allusion au degré de compétence de la sage-femme. On relève ainsi :

 

SOUS LOUIS XV VERS 17311

 

Le Teich : 2 sages-femmes instruites et ayant prêté serment.

Mios : 2 sages-femmes qui entendent bien leur métier et ne don­nent pas l’eau sans nécessité.

Salles : 4 sages-femmes ayant prêté serment, instruites et ne baptisant pas sans nécessité.

Audenge : Il n’y a point de sages-femmes de profession ; les femmes qui remplissent cet office, le font officieusement.

Biganos : 1 sage-femme qui n’a pas prêté serment, mais que l’on juge capable et qui ne donne pas l’eau sans nécessité.

Lège : 1 sage-femme qui a prêté serment, qui est instruite et ne baptise pas sans nécessité.

Lacanau : 4 ou 5 sages-femmes ; elles ne prêtent pas serment ; elles ne veulent pas venir se faire instruire ou faire savoir si elles sont instruites : elles aiment mieux quitter ce métier comme une l’a déjà fait. (A.D)

Andernos : On baptise les enfants, les jours qu’ils sont nés ou le plus tôt. le 2e jour. En cas de nécessité, les femmes sages le baptisent, mais on leur demande comment et pourquoi elles ont baptisé… et le curé les rebaptise.

Il y a 3 sages-femmes à Andernos qui sont instruites, mais qui n’ont point prêté serment.

Arès : « Il y avait une sage-femme, fort brave personne qui est défunte depuis 2 mois et ne s’en est point présenté d’autres ».

 

SOUS LOUIS XVI

 

Cinquante ans plus tard, la situation ne s’est pas tellement amé­liorée.

À Arès, paroisse d’Andernos, en 1778, une certaine Marie Ferbois, veuve de feu Antoine Millon, femme sage, visite les accouchées tous les jours, lave leur linge, fait leur pain : une vrai perle, semble-t-il ! Pourtant, elle a des difficultés avec le curé qui, en chaire, la traite de « concussion­naire », disant qu’il ne fallait lui donner que 24 ou 30 sols tout au plus !

À La Teste, on relève, à l’occasion de la visite de M. de La Porte, vicaire général, en 1783, 4 sages-femmes qui ont prêté serment et sont instruites, mais en 1787 :

Mios : 3 sages-femmes dont aucune n’est autorisée.

Lanton : 1 sage-femme qui exerce « sans avoir jamais appris ».

Cuzaux : 1 sage-femmequi est du pays (sans autre précision)

Salles : point de sage-femme autorisée.

Andernos : lors de la visite de Mr Thierry, vicaire général, 2 sages-femmes (sans autre précision).

Audenge : lors de la même visite, 1 sage-femme qui « n’est ni reçue, ni approuvée ».

Il ressort de tous ces renseignements que les sages-femmes du Pays de Buch. n’avaient pas toutes, forcément, prêté serment et il ap­paraît que. si certaines d’entre-elles étaient « assez bien instruites », pour beaucoup, la compétence devait laisser à désirer ! Il devenait donc indispensable de multiplier dans les campagnes et les villages, les sages-femmes compétentes pour faire échec aux erreurs des matrones.

Pourtant, déjà, sous Louis XV, des chaires spéciales, dépendant de la chirurgie, avaient été créées. Notons qu’à Bordeaux, des lettres paten­tes accordées le 8 septembre 1752 à la Communauté des maîtres-chirur­giens avaient permis d’ouvrir une école spéciale, l’école St-Côme, rue de Lalande. dans le quartier Ste-Eulalie. Cette école comprenait un amphithéâtre, trois petites salles et un logement pour le concierge. L’expé­rience ne tarda pas à prouver que si la branche « accouchements » était spécialement confiée aux hommes, on ne devait pas exclure les femmes d’une profession à laquelle elles sont appelées par toutes leurs facultés physiques et morales.

 

COURS POUR LES ÉLÈVES SAGES-FEMMES À BORDEAUX

 

Une certaine Madame Ducoudrai, s’étant acquis une haute répu­tation dans l’art des accouchements et dans la méthode qu’elle avait inventée pour enseigner cet art. Sa Majesté le roi Louis XV lui fit délivrer un brevet qui la chargeait de former dans toutes les provinces des futures sages-femmes.

« Après vingt années de service et de succès reconnus et attestés par MM. les Intendans des Généralités où elle avait fait ses cours. Ma­dame Coutanceau. sa nièce, lui succéda et fut brevetée par S.M Louis XVI pour enseigner dans les différentes parties de la France et fut fixée à Bor­deaux, en 1782. où elle ouvrit un cours d’accouchement pour la province de la Guienne ».

Cet historique de l’origine des cours d’accouchements de Bor­deaux est extrait du procès-verbal de l’exercice public, soutenu le 5 juillet 1816 par les élèves de Madame Coutanceau, « Professeur de l’École royale d’accouchements. »

Indépendamment des cours théoriques, les élèves « manoevraient » sur le fantôme (c’est à dire le mannequin dont on se servait pour les cours et les manipulations) ; elles travaillaient également sur des pièces anatomiques : elles apprenaient aussi la saignée et la vaccination.

Plusieurs d’entrés elles étaient même admises à l’hospice de maternité pour y suivre la pratique des accouchements.

Il semblerait donc que, dès la fin du XVIIIe siècle, les accoucheuses aient eu la possibilité d’acquérir des compétences certaines qui leur permettaient d’exercer leur profession, en offrant toute garantie aux mères et aux nouveaux nés.

Voyons un peu ce qui se passe, à cette même époque, en Pays de Buch… Toutes les sages-femmes avaient-elles bénéficié d’une telle formation ? C’est douteux ! Il faut citer l’initiative du citoyen Dumora, officier de santé qui proposa, en 1794, à la municipalité de La Teste de donner des cours gratuits « dans l’art des accouchements ». La munici­palité, dans le style grandiloquent de l’époque, lui répondit, le 23 fructidor :

«Il est beau, il est digne d’un républicain de s’occuper ainsi du bonheur de l’espèce humaine et chacun de nous, sous le double titre d’époux et de magistrat, t’assure avec reconnaissance, etc.. ».

L’histoire ne dit pas si le citoyen Dumora s’est acquitté avec compétence de cette fonction et si les élèves sont venus nombreuses à son cours.

Si l’on en croit le sieur Robert, chirurgien, s’adressant en 1801 (17 floréal an IX) au maire de La Teste Baleste-Marichon, une certaine citoyenne, Philis. accoucheuse, surévaluerait ses compétences.

« Je vous invite, écrit le chirurgien, de lui déffendre de passer les bornes que des hommes, vraisemblablement instruits, lui ont prescrites, qui sont les accouchemens, sans cependant trop s’en écarter et de lui défendre en outre, d’administrer davantage des remèdes à des personnes malades, attendu que je ne veux plus relever de semblables erreurs, et de ne plus se permettre de vacciner comme elle fait journellement, attendu que l’effet de la vaccine si l’on y prend garde, peut avoir des suites fâcheuses dans lesquelles elle ne saurait relever : mais encore j’estime qu’elle ne sait pas faire de différence de la bonne à la mauvaise. Tout cela, citoyen maire. nous prouve que celle citoyenne surpasse les bornes qui lui ont été dictées et qu’en conséquence, je me plais à croire, vous connaissant trop ami de l’humanité, vous ne souffrierez pas de semblables abus. »2

 

SOUS LE CONSULAT

 

Le gouvernement, devant la multiplicité de ces rapports mal­veillants (à tort ou a raison) invite, en 1802, les préfets à faire des enquêtes sur les sages-femmes qui officient un peu partout et à organiser des cours.

Dans l’annuaire du Département de la Dordogne pour l’année sextile XI (1803) rédigé sur l’invitation du préfet, par le secrétaire général de la Préfecture on lit :

« Ces cours que l’Administration Centrale avait établis pour le bien de l’humanité, ne répondaient point au but de leur institution. Réduits à la plus simple théorie, ils n’offraient point de moyens d’instruction assez complets pour former les élèves dans l’art de l’accouchement. Le préfet, pour remédier à l’insuffisance de cette instruc­tion, avait proposé au Conseil général, de rétablir un cours d’accou­chement public et de demander, pour cet objet, au ministre, l’envoi d’une accoucheuse habile, propre à former des élèves qui auraient accompagné leur institutrice et travaillé avec elle dans toutes les opérations (entendez « accouchements ») faites au dehors.

Le ministre éclairé par les observations du Conseil et par celles qui ont dû lui être présentées pour ce même objet par d’autres dépar­tements, a indiqué aux Préfets, un moyen de procurer aux élèves sages-femmes, une instruction plus complète, par l’admission de jeunes filles dans l’École de la Maternité de Paris. Là. elles recevront, non seulement des leçons théoriques et élémentaires, mais elles y serait exercées jour­nellement au manuel des accouchemens et retourneront ensuite dans leur domicile avec des principes solides et bien développés, capables de faire cesser les maux et les accidens que l’inexpérience ne produit que trop souvent dans nos campagnes.

Pour répondre à ces vues, le préfet a arrêté qu ‘à compter de l’an XI sera entretenue, chaque année, aux frais du département, une élève sage-femme pour chaque arrondissement. Les élèves seront choisies dans la classe des enfants de la Patrie. »

En Gironde, comme dans beaucoup de départements, tout n’alla pas sans beaucoup de réticences. Il fallut, le 18 Prairial an X de la répu­blique française (mai 1802) que le conseiller d’État, préfet du dépar­tement de la Gironde, Dubois, s’adresse en ces termes au maire de cha­que commune du département :

« On ne me transmet, en général, sur le compte de ces femmes que des renseignements imparfaits. Il est même des maires qui jugent la mesure inutile ou nuisible, mettant ainsi leur opinion particulière au-dessus de celle de la Société de Médecine : que dis-je ? osant réprouver ce que le gouvernement juge indispensable pour arrêter une des grandes causes de la dépopulation de l’État. Quel­ques maires sont imbus d’un préjugé qu’il importe de détruire. Ils s’imaginent que, pour être bonne accoucheuse, une femme doit nécessairement avoir reçu des principes de lecture. Rien de plus faux. La plupart des femmes qui suivent les cours de Madame Coutanceau sont absolument illettrées. S’il n’est pas nécessaire de savoir lire pour exercer l’art, il ne l’est pas non plus pour subir un examen. La Société de Médecine ne s’arrête pas aux mots ; elle exige qu’on connaisse les moyens de prévenir les accidens fâcheux attachés aux couches laborieuses. Qu’on ne cherche donc pas à effrayer, à décourager les femmes qui exercent sans titre ; elles trouveront dans la Société de Médecine, indulgence, bonté, encou­ragement, quand même elles exprimeraient mal ce qu’elles concevraient bien. »3

Pour mettre plus d’uniformité dans le travail que je vous demande, je vous prie. Citoyen, de remplir toutes les colonnes du tableau suivant :

Commune de…

 

Noms et prénoms des accoucheuses

Age

Depuis quel temps elles exercent ?

Ont-elles un diplôme ?

OBSERVATIONS

– Sur leur moralité

– Celles qui n’ont point de titre sont-elles disposées à subir un examen ou à suivre les cours ?

 

Nota : Les diplômes doivent être transmis au sous-préfet (arrêté du 29 ventôse, art 1)

Je vous salue : DUBOIS

 

Il semblerait que l’appel du préfet ait été entendu puisqu’on relève dans le procès-verbal de l’exercice public, soutenu le 5 Juillet 1816 par les élèves de Madame Coutanceau, le paragraphe suivant concernant les élèves n’entendant et ne prononçant que très imparfaitement la langue française :

« Les élèves, peu accoutumées à parler en public, plusieurs d’entre-elles n’entendant et ne prononçant que très imparfaitement la langue française, réclament de MM. les Membres du Jury, la même indulgence qui leur a été accordée par les célèbres Docteurs dont nous déplorerions encore davantage la perte, s’ils n’étaient remplacés aujourd’hui par des professeurs d’un mérite distingué. »

Cette difficulté linguistique se rencontrait dans toutes les provinces françaises. Le Bulletin de la Société archéologique du Finistère expose ainsi la situation des sages-femmes en Bretagne, en 1805, (an XIII) :

« La situation des accoucheuses ne peut-être résolue. Un traité d’accou­chement français-breton avait été édité à Morlaix en 1774, mais il ne semble pas avoir eu d’influence sur leurs connaissances dans l’art de seconder lu nature. Le gouvernement envisagea d’abord de faire venir les candidates sages-femmes à Paris, puis renonça à ce projet en ce qui concerne les départements les plus éloignés. Il autorisa les préfets à organiser des cours : c’est ce qui a été fait entre autres à Bordeaux. Ceux-ci furent prévus à Brest ; le préfet demanda des crédits au Ministère qui refusa. Entre temps, le Gouvernement avait décidé de faire venir tout le monde à Paris afin d’obtenir une garantie de leur instruction. Le Conseil général répondit, en 1807, que cette solution était irréalisable à cause de la différence de langue et de la répugnance invincible que les habitants du pays avaient toujours manifesté lorsqu il s agissait de s’en éloigner. »

Cette répugnance se conçoit et se justifie pleinement si l’on consi­dère outre les difficultés linguistiques, l’exploit que représentait à cette époque le moindre déplacement.

L’annuaire de la Dordogne de 1803 signale l’état lamentable des routes :

« Département oublié du fait du régime vicieux des Inten­dances, puis des circonstances de la Révolution ».

Aucune route convenable ne relie Périgueux à Agen, chef-lieu du département, qui est pourtant le seul fertile de la région ; sur la route Périgueux-Bordeaux qui a été entièrement détruite en l’an 8, le voyageur est exposé à maints périls.

Toutes les portions de routes ont été faites « à la honte de l’art » et accusent l’ignorance profonde des ingénieurs qui les ont tracées. Or. il s’agit de grands axes, que dire des petites routes et des chemins de traverse ! On peut objecter qu’il s’agit là d’un département particu­lièrement défavorisé.

Or, la Gironde n’est guère plus gâtée. André Rebsomen écrit qu’en 1818. la route Bordeaux-La Teste empruntée par les marchands pour livrer le poisson à Bordeaux était à peu près impraticable pour les voitures. Les poissonnières « péchouneyres » étaient obligées de trans­porter le poisson à dos de cheval.

En relisant l’excellente étude de Gilbert Sore, dans le Journal d’Arcachon du 23 Juillet 1966 sur « Les voies de communication du Pays de Buch ». on se rend compte que, depuis les invasions barbares du VIe siècle jusqu’au début du XIXe, le Pays de Buch vécut replié sur lui-même, avec seulement quelques antennes sur Bordeaux, les charrois landais, la résine et les transports maritimes vers la Bretagne.

Gilbert Sore évoque le voyage de ces « péchouneyres » : Testerines apportant à Bordeaux, la pêche de leur maris et les huîtres du Bassin. Elles se groupaient avec celles de Gujan et, aux Argentières, celles du Nord du Bassin se joignant à elles, elles formaient une véritable expédi­tion pour se lancer vers Bordeaux, à travers les landes désertes et nues. À Lamothe, le passage de L’Eyre était toujours très difficile, les eaux noyant la plaine, le plus souvent. Parfois, il fallait faire un détour jusqu’à Mios pour trouver le gué. Seuls de rustiques charrois landais portaient à La Teste quelque résine que des chasse-marée embarquaient au port du « Caillaou » et transportaient vers la Bretagne.

En 1830, le voyage La Teste-Bordeaux restait une aventure : il fallait 14 ou 15 heures de voyage si tout allait bien. Gustave Labat a fait le récit d’un voyage Bordeaux-Gujan en 1835. Entre Canauley et Marche prime, la berline d’un des directeurs de la Compagnie des Landes qui se rendait à la Hume et que six mules parvenaient à peine à faire avancer, s’enfonça jusqu’au moyeu dans les sables mouvants du chemin. Et il s’agit de grands axes de circulation !

Les difficultés de circulation étaient donc aussi grandes dans toutes les provinces et on comprend les réticences des élèves sages-femmes à se rendre à Paris pour apprendre leur art, voire même au chef-lieu de leur département.

 

UN EXAMEN DE FIN DE COURS À BORDEAUX

 

Comment se passait, pour les élèves de Madame Coutanceau, l’examen de sortie ? Nous sommes en 1816. L’examen public a lieu dans une des salles de la Préfecture. Présents : Monsieur le Comte de Tournon, Préfet – M. le vicomte de Gourgues, maire de Bordeaux – M. de Mondenard, adjoint – M. Desfourniels, vice-président de la Commission des hospices – MM. les médecins et chirurgiens nommés par le Préfet pour former le jury et un grand nombre de praticiens distingués et d’étudiants en médecine.

Une des élèves, Melle Fougerai s’avance vers le bureau et pro­nonce un discours à l’intention du préfet qui répond avec bienveillance.

Puis le préfet invite les membres du jury à interroger les élèves sur un programme qui lui a été remis au début de la séance.

Il y avait 28 candidates dont une de Paris, une de Carcassonne. Toutes sont reçues. Le 1er prix est attribué à Melle Coste, de Bordeaux. Elle avait dû répondre aux questions suivantes :

1) Du bassin, des os qui le composent, ses divisions, sa situation, ses diamètres.

2) Des hémorragies pendant la grossesse, pendant et après le travail de l’accouchement, de leurs causes et des moyens d’y remédier.

Melle Fougerai qui avait eu l’honneur de faire le discours dut traiter de :

1) L’origine de la saignée, la différence entre artères et veines. Pourquoi on saigne plus au bras qu’au pied ?

2) L’origine de la vaccine ; la manière de vacciner.

Les prix sont décernés et des étuis garnis de lancettes et d’un vaccinateur sont offerts à six élèves qui ont concouru pour la saignée et la vaccine. Des diplômes sont délivrés aux élèves, excepté à trois qui n’ont pas atteint l’âge requis (pas d’autre précision sur cet âge minimum). Le préfet leur « recommande la douceur, la patience envers les pauvres comme envers les riches qui réclameraient leurs soins ». Il leur recom­mande aussi de ne jamais oublier que c’est au roi (Louis XVIII) qu’elles doivent d’avoir été mises à même de pratiquer « un état honorable qui les met presque (!) au niveau des hommes les plus instruits. »

L’année suivante, en 1817, il y eut 21 candidates dont une de Blois et une de Vannes. Une certaine Melle Lafon, de Mios, eut à traiter des sujets suivants :

1) Les maladies du fœtus qui s’opposent à l’accouchement.

2) Ce que c’est que l’hydrocéphale.

3) A quoi reconnaît-on que le placenta est« chatonné »4

4) Le manuel de l’accouchement dans la 3ème position des pieds.

C’est Melle Giresse, de Talence, qui eut le premier prix. Parmi les candidates, on voit figurer deux veuves, Mesdames Beaudot et Rous­seau, ce qui laisserait à penser qu’il n’y avait pas de limite d’âge maximum.

En 1817, mêmes congratulations qu’en 1816 et même discours du Préfet, recommandant de nouveau la reconnaissance pour le souverain qui avait fait les frais de leur instruction.

Médecins et sages-femmes en Pays de Buch, en 1819

À La Teste : Jean Hameau, dr en médecine, élève de l’école spéciale de la Faculté de Médecine – Francis Jougla, chirurgien, reçu à Bordeaux selon les anciennes formes (?) – Jean-Baptiste Lalesque et Jean-Baptiste Robert, officiers de santé.5 – Claire Deligey, veuve Mirandeau et Jeanne Lestage, veuve Pichard, sages-femmes.

À Gujan : Jean-Frix Bézian et Jacques Garnon, officiers de santé -Marguerite Daillard, Marguerite Daney, Catherine Dehillotte, sages-femmes.

À Mios : Jean Dejean et Pierre Nicolas, officiers de santé – Jeanne Courbin et Pétronille Dupuch, sages-femmes.

À Salles : Louis Larauza, Pierre Larauza, Jean Saint-Hylaire, offi­ciers de santé – Jeanne Mano, sage-femme.

On a peu de renseignements sur le demi-siècle qui s’écoulera jusqu’à la création, à la Faculté mixte de médecine et de pharmacie de Bordeaux, de cours qui ouvriront en 1878. En 16 ans, de 1878 à 1894, seront conférés 536 diplômes de sages-femmes (34 en moyenne par an), légèrement plus que du temps de madame Coutanceau.

Citons deux sages-femmes qui, dans cette période, ont fait gran­dement honneur à leur profession et qui sont citées dans « Le diction­naire biographique de la Gironde » :

– Melle Léonie Abadie, née le 19 octobre 1870, originaire d’une honorable et très ancienne famille de la Haute-Garonne, comptant dans les membres de sa famille, plusieurs officiers et magistrats et qui s’illus­tra par son travail sur la puériculture élémentaire « Mamans, Nounous, Bébés ».

– Madame Bouillet, née à Sauveterre-de-Béarn, qui, après de brillantes études à la Faculté de Médecine de Bordeaux, reçut le diplôme de sage-femme de 1ère classe. Elle fut chargée à titre intérimaire des fonctions de sages-femme en chef de la maternité de l’hôpital St André de Bordeaux. Elle remplit également les fonctions d’assistante du service de gynécologie et d’obstétrique à la clinique St Vincent de Paul, rue du Temple, n° 11, à Bordeaux.

À signaler que le diplôme d’État n’a été institué qu’en 1948, que les sages-femmes doivent être inscrites au tableau de l’ordre des sages-femmes, que le code de déontologie de la profession a été promulgué en 1949, qu’il leur est interdit d’employer des instruments et de prescrire des médicaments, sauf en petit nombre et spécialement destinés à assurer l’antisepsie,enfin qu’elles sont autorisées à vacciner et à revacciner.

Jacqueline ROUSSET-NEVERS

 

1. Visite de Mgr de Maniban. archevêque de Bordeaux

2. Archives municipales de La Teste

3. Il faut, en effet, penser aux difficultés linguistiques que devaient rencontrer beaucoup de sages-femmes : ne connaissant que le patois de leur province, elles devaient appréhender de suivre des cours faits en français et de répondre aux questions posées… !

4. C’est-à-dire, niché dans la matrice, après l’expulsion du fœtus

5. À la différence des médecins, ils ne peuvent pas faire d’acte chirurgical et sont affectés aux dépar­tement où ils ont été reçus. La fonction disparaît en 1892

 

Extrait du Bulletin de la Société Historique et archéologique d’Arcachon et du pays de Buch n° 26 du 4e trimestre 1980

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