De la pêche à la sardine, selon La Gautraie

De la pêche à la sardine, selon La Gautraie

Extrait de « ARC. 2.33 Esquisses Arcachonnaises » par La Gautraie – 1925 Féret & Fils, Bordeaux

Deux heures du matin. A la clarté des étoiles qui regardent avec une curiosité bienveillante le paysage arcachonnais, je me rends à la jetée de la place Thiers où Arnaud Marsan doit me prendre à son bord.
C’est le silence et je m’en veux presque de troubler sa sérénité en marchant sur le ciment du boulevard promenade.
Un moteur ronfle au loin, puis un autre.
Deux grandes pinasses passent devant moi, deux lévriers élégants dont la trace se perd vite dans l’obscurité.
En voici une troisième et c’est elle que j’at­tends.
Ohé !

La Côte-d’Argent, patron Arnaud Marsan, moteur de 30 HP, attachée au port d’Arcachon (Arc. 2.33) accoste au fin bout de la jetée et me reçoit sur son pont lessivé, propre comme un sou neuf.

Il fait froid et je descends avec les matelots dans la carrée unique qu’une mauvaise bougie éclaire paisiblement

Je me suis muni d’une demi-bouteille d’Ar­magnac. En la voyant, Marsan fait la grimace.
— Passe pour cette fois, me dit-il, mais n’y revenez plus ! C’est une mode que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais si cela dépend de moi ! Nous n’avons pas besoin de cela pour avoir du cœur au ven­tre.
Les matelots tendent silencieusement leur verre et apprécient.
— Encore si c’était toujours de la marchan­dise comme cela, dit l’un d’eux.
— Ni comme cela ni autrement, répond Mar­san d’un ton bourru. Avec ton nom de Capde­ville, tu dois avoir un grand-père normand.
— Jamais de la vie, proteste Capdeville, mes ancêtres sont du pays basque et c’est Capde­vigne qu’ils s’appelaient.

Il boit en riant son petit verre de fine. Nous approchons des passes, le jour se des­sine et je monte sur le pont.
Bien que la mer soit parfaitement calme, je dois me cramponner au mât pour ne pas choir.
Le balancement saccadé du bateau est désa­gréable, je dirai même qu’il est inquiétant.

Et voici la mer bleue sur laquelle se lève le soleil radieux. Les lames courent sans rudesse et bercent mollement la barque de pêche.
A droite de la Pointe du Sud on aperçoit des kilomètres de plage blanche qui s’allon­gent ainsi qu’une route brillante.
Les pins la surplombent et se dressent à perte de vue comme des châteaux crénelés ou des villes bâties en amphithéâtre.
Le dôme de sable du Pyla resplendit au so­leil matinal. On doit le reconnaître à des cen­taines de kilomètres en mer, tellement il est élevé et étincelant.

La brise souffle du sud, des nuages glissent, le temps devient chaud.
La mer s’agite un peu, mais ne perd pas sa teinte bleue. Autour de nous des marsouins ac­compagnent le bateau.
Un coup de fusil retentit. L’un des mar­souins, probablement touché, plonge et dispa­raît.
— Pauvre bête !
Marsan relève mon exclamation.
— Pauvre bête ! Ce sont de sales bêtes et vous pouvez le dire. Elles brisent nos filets et font fuir les sardines.
En outre, elles détruisent énormément de poisson.

Derrière nous, des embarcations suivent, dix, douze, quinze qui, comme des bouées gri­ses, piquent la grande étendue azurée.
Nous voici arrivés sur le lieu de pêche, j’al­lais dire le terrain de pêche.
Rapidement, un à un, les doris sont sortis du creux de la pinasse et descendus sur le flot infini.
A chaque doris, un matelot, à chaque matelot un baquet de rogue et un filet.
Et à la grâce de Dieu !

Comme abandonnées à elles-mêmes les co­ques de noix paraissent sombrer au sein des lames, puis reviennent sur la crête des vagues blanches qu’elles couronnent.
Gracieuse, la pinasse vogue au milieu des doris qui par instant l’accostent et lui donnent leur poisson.
Dans les mailles qu’elles décorent d’une bro­derie argentée, les sardines frétillent et jettent des clartés. Quelques-unes s’échappent et re­prennent au milieu des eaux protectrices la vie et la liberté.
Dans les casiers plats, leurs sœurs prisonniè­res achèvent de mourir. Elles agonisent sous les yeux des marins indifférents et le pont est éclaboussé d’écailles luisantes, de débris et de sang.
Une odeur fade, une odeur à donner le mal de mer s’exhale de toutes ces chairs inertes.

La Côte-d’Argent danse sur place ; je ferme les veux et… ce ne sera rien.
J’ai eu peur de me déshonorer devant tous ces marins.
— Ça va, me dit Marsan.
— Ça va.
Il est dix heures ; un soleil de plomb tombe sur la pinasse où nous cuisons.
Nous nous déplaçons et pendant ce trajet je dors.
La pêche est médiocre.
Une autre fois, nous serons plus heureux, explique le capitaine. Il faut rentrer.

Aujourd’hui nous sommes tranquilles, tout ira bien, me confie l’homme de barre, mais certaines fois, lorsqu’on a fait une sacrée jounée par mauvais temps et qu’il faut monter sur le ventre des passes pour regagner Arcachon, je vous assure que ce n’est pas drôle.
Pendant des heures on attend le bon plaisir de ces rosses-là ; on danse la gigue dans le vent, on pleure avec le ciel et on finit par traverser comme sur un coup de surprise en fuyant ainsi que des malfaiteurs sans regarder derrière soi.
C’est dur et les plus fiers ne font pas les fan­farons.
Il a du poil aux yeux, ce marin, une barbe grise, mal rasée, et soixante ans bientôt.
— Pendant la guerre, une fois, me dit-il, ces cochons de Boches nous ont envoyé deux coups de canon.
Un sous-marin nous avait aperçus alors que nous faisions des manières pour traverser les passes.
Vous ne vous figurez pas l’habileté qu’il nous a expédiée en même temps que ses obus.
En un clin d’œil nous sommes entrés dans le Bassin.
— Non pas qu’il nous ait fait peur, car il était loin, mais justement ce jour-là nous avions une pêche superbe.
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Tout à l’heure nous allons être de retour. Et ces hommes qui chaque jour affrontent la Mort vont se laisser molester par les mar­chandes de royans qui les attendent au débar­cadère ou par une ménagère insociable qui leur donnera des noms d’oiseaux lorsqu’ils revien­dront à la maison.
Arc. 2.33.
Arc. 2.33 cette jolie pinasse qui n’est qu’un tout petit navire et qui s’appelle aussi La Côte­ d’Argent est le symbole de la vie arcacho­naise.
Arcachon est une fille de l’Océan et c’est lui qui la fait vivre.
Ce père tout puissant en a beaucoup de filles, mais celle-ci est sa préférée.
Au lieu de faire d’elle une reine de l’indus­trie ou du commerce ou de la laisser croupir dans la vase d’une crique nauséabonde, il l’a placée au soleil, à l’orée d’une forêt immense et merveilleuse et il lui a tissé un avenir fleuri.
C’est une enfant charmante et délicate pour qui il a voulu un nid doré.
Il en a fait une princesse des humbles, une fée au doux sourire, élevée par un père nourricier marin, dont la femme fut une fille de résinier.
Elle a connu la pauvreté, la chère princesse, mais elle n’en a pas été affectée et son amour pour les déshérités n’en est que plus vivace.
Le bateau à rames des vieux Boïens a amené dans sa villa, d’abord rustique, l’aisance digne qui met toujours un peu de fierté dans les yeux quand elle est née du travail et un peu plus de bonté dans le cœur.
Et ce primitif bateau, qui n’est point dédai­gné aujourd’hui encore et qui est à l’origine de la cité, regarde d’un œil ravi la flamme qui voltige au sommet du mât de l’Arc. 2.33, son fils robuste et élégant, parce que cette flamme est l’étendard qui conduit vers l’avenir les destinées de la ville d’Arcachon, premier port de pêche français.

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