Du Béarn au Pays de Buch

DU BÉARN AU PAYS DE BUCH

 

Le lundi 14 novembre 1842, le maire de La Teste, Jean-Clément Soulié, « déclar(a) au nom de la loi que Jean-Baptiste Bruel et Marie Oriède sont unis en mariage »1. S’ils avaient l’un et l’autre procédé comme mineurs et du seul con­sentement de leurs pères*, aux yeux des Testerins, les deux jeunes gens avaient surtout en commun d’être des « estrangeys ».

Marie Oriède, si elle n’était pas Testerine, était toutefois girondine : elle était née à Pujols-sur-Ciron le 13 août 1823. Elle était venue au pays des Bougès avec ses parents, son jardinier de père s’étant, un jour, résolu à s’éloigner de leur Sauternes natal. Jean-Baptiste Bruel, par contre, était vraiment l’étranger ! Ce solide béarnais avait vu le jour le 10 décembre 1822 à Bruges, un petit village blotti au fond d’une vallée des Basses-Pyrénées.

 

Quand ?

C’est vraisemblablement au cours du second semestre 1841 que Jean-Baptiste Bruel avait quitté son clocher, en compagnie de son frère Jean-Pierre2 et de leur père, prénommé lui aussi Jean-Baptiste et laneficier3 de son état.

En effet, ce dernier demeurait encore à Bruges le 3 avril 1841, jour où il « a comparu… agissant tant pour lui que pour Bertrand et Anne Bruel, celle-ci épouse Faure-Manemou, ses frère et sœur, demeurant l’un à Simacourbe (canton de Lembeye), et l’autre à Bruges…(et) a déclaré que Jeanne Loustalet, leur mère, est décédée, ab-intestat, à Bruges le dix-sept décembre 1840, ne laissant aucune sorte de biens meubles ni immeubles et n’ayant rien recueilli dans la succession de son mari faite le 20 (octo)bre 1835… »4. Par ailleurs, au mois de juillet 1842, par deux fois, il s’était présenté « devant… Laurent Henri Guilhot notaire royal résidant à Bruges » alors qu’il était « domicilié à Gujan, département des Landes (sic), demeurant ordinairement à La Teste » : la première fois, le 1er juillet, pour passer un accord avec sa sœur Marianne5 et la seconde, le 28 juillet, pour con­clure le partage des successions délaissées par leurs parents, entre lui, sa sœur et leur frère Bertrand, instituteur communal à Simacourbe, « les frais énormes que le cours d’une procédure allait exposer (ayant) déterminé les parties à en finir à l’amiable » (6).

 

Pourquoi ?

Peut-être les Bruel se sont-ils résignés à abandonner le Béarn lorsque les attaches familiales se trouvèrent relâchées à la suite des décès de leurs parents et grands-parents, Jean-Pierre Bruel et Jeanne Loustalet. Peut-être même des pro­blèmes personnels précipitèrent-ils leur départ : alors que le contrat de mariage en date du 12 février 1841 laissait entrevoir le remariage du père Jean-Baptiste Bruel avec Jeanne-Marie Lamothe, celui-ci ne fut jamais célébré7.

En fait, la décision de prendre le chemin de l’émigration leur fut, avant tout, dictée par la situation économique de leur province. Sous la Monarchie de Juillet, tout au moins jusqu’à la formation du ministère Guizot, il s’agissait pour beaucoup de Béarnais de fuir, comme au temps de la Restauration, « la misère devenue chronique. La décadence de l’artisanat rural contribu(ait) à la dégrada­tion (des campagnes) ; ainsi le textile de la région de Nay (était) durement touché par les difficultés d’exportation vers l’Espagne »8. La Révolution et l’Empire qui avaient mis un terme au commerce avec les « Isles », ainsi que l’expédition de 1823 pour soutenir Ferdinand VII avaient, en effet, sonné le glas pour de nombreu­ses fabrications utilisant la laine : « le cordeillat (épaisse bure), la rase (bure enco­re plus grossière pour les capes) travaillée à Pontacq, Coarraze et Bruges »9.

Ainsi, dans ce climat de difficultés renouvelées, la condition des Bruel, arti­sans ruraux puisque lainiers, s’était-elle, de toute évidence, détériorée. Il suffirait pour s’en convaincre de s’en tenir à la déclaration de succession de Jean-Pierre Bruel en date du 20 octobre 1835 :

« Est comparue Anne Bruel, v(eu)ve Faure, dem(eurant) à Bruges agissant tant pour elle que pour Jean-Baptiste et Bertrand Bruel ses frères, qui nous a déclaré que par le décès de Jean-Pierre Bruel, leur père, survenu au dit Bruges le vingt quatre avril 1835 il leur est échu la propriété de sa succession composée des effets suivants :

– un vieux lit non garni de valeur de vingt francs,

– un petit buffet à une seule porte de valeur de deux francs,

– une mauvaise table et trois trépieds ou sièges de bois de valeur de trois francs,

– son vestiaire composé de vestes, culottes, chemises et bonnet évalué dix francs… »10.

Un bien piètre héritage quand on sait que dans les Pyrénées la tradition confiait, en général à l’aîné qu’il soit garçon ou fille, « le maintien de l’Intégrité du domaine familial »11. Or, Jean-Pierre Bruel avait hérité, en tant qu’aîné, de la « maison »12 appelée Bruel de haut ; le 23 novembre 1807, pour le contrat de mariage de son fils Jean-Baptiste et de Marie-Louise Pouylaudé, le patrimoine familial était toujours intact, il s’était même, semble-t-il, agrandi (13). Mais en juillet 1842, lors du partage entre les trois héritiers, il n’est plus question de « la maison et jardin, circonstances et dépendances appelés Bruel de haut »13. Alors que sa sœur Marianne reconnaît avoir reçu « la somme de cinq cent vingt cinq francs en argent et un ameublement évalué cent soixante quinze francs » à titre de dot, alors que son frère Bertrand déclare avoir perçu « la somme de quatre cent francs, imputable sur les droits paternels et maternels » (6), Jean-Baptiste Bruel « se trouve nanti du restant des effets mobiliers faisant partie des dites suc­cessions » : l’habitation, les terres avaient été aliénées.

Enfin, il faut noter, comme autre preuve des difficultés matérielles des Bruel, l’abandon de l’activité familiale puisque les deux fils, Jean-Pierre et Jean-Baptiste, avaient appris le métier de cordonnier.14

 

Comment ?

Pour avoir été lainiers pendant plusieurs générations, les Bruel étaient par­faitement au courant des chemins de transhumance par lesquels les bergers pous­saient leurs troupeaux des Pyrénées aux landes girondines : le nom de La Teste de Buch ne devait pas leur être inconnu, d’autant que les « liens » entre le pays de Buch et le Béarn existaient de longue date, ainsi que l’indique une lettre du Con­seil Général de La Teste aux Citoyens administrateurs du District de Bordeaux, datée du 19 floréal An III :

« Des pasteurs béarnois sont dans l’usage de venir à La Teste avec leurs troupeaux, où ils séjournent une partie de l’année. Le ci-devant seigneur re­cevait d’Eux un droit en argent a cauze de l’introduction des dits troupeaux dans cette commune ; & depuis la supression de la féodalité la municipalité a perçu ce droit, aujourd’huy, que ce pasteur est a la veille de se retirer dans son pays, il s’est présenté au Conseil général pour lui acquiter le droit ordinaire. Mais cette offre à donné matière à quelque observation de la part de certains membres, qui pensent que ce prétendu droit, quoique perçu de temps immémorial par les ci-devant seigneurs, et après eux par la municipalité, porte en lui un caractère réel de servitude qu’ils croyent devoir disparoître dans un temps de liberté égale­ment acquise aux hommes & aux choses qu’ainsi ils estiment que ce droit ne peut exister à l’avenir.

« Dans cette circonstance le Conseil Général qui ne se trouve pas fixé d’une manière positive sur la question de savoir s’il doit où non, continuer de percevoir ce tribut des pasteurs Béarnais, pour l’introduction de leurs troupeaux dans les chemins où lieux publics de la commune, & qui payent d’ailleurs les pacages aux propriétaires sur les possessions desquels ils font herbager ces mêmes troupeaux, vous invitent, Cit(oyens) ad(ministrat)eurs de nous instruire si les loix nous permettent de recevoir encore ce droit comme par le passé, n’ayant pas crû devoir céder à l’offre du pasteur, jusques à ce que vous ayés levés nos doutes par votre reponce sur cet objet.

« Salut & fraternité. » (15)

Ainsi, les Bruel n’avaient pas choisi d’émigrer, à l’instar de nombre de leurs compatriotes, vers « l’Algérie, l’Amérique du Sud (ou) la Californie »16. Ils se sont donc installés dans le Pays de Buch : s’ils n’y ont pas fait fortune comme les « Américains », du moins, les mariages aidant, y ont-ils fait souche17. En 1842, on l’a vu, Jean-Baptiste Bruel est « domicilié à Gujan » tout en « demeurant ordinairement à La Teste » ; dans « Arcachon et ses environs » (1858), Oscar Déjean cite, établi au 96 du boulevard de la plage à Arcachon, à la fois comme cordon­nier et comme marchand de vin, un Bruel (Jean-Baptiste ou Jean-Pierre ?). Est-ce ce même Bruel que l’on trouve parmi les souscripteurs pour l’érection de l’église Saint-Ferdinand à Arcachon ?18.

Coïncidence. Si « grâce au zèle éclairé de MM. F. Lalesque et André Ha­meau, (l’) antique madone (de Notre-Dame-des-Monts) a été conservée »19, c’est qu’elle fut retrouvée, peu avant 1900, « dans la maison de la famille Bruel »20.

Les Bruel n’étaient donc pas venus sur les bords du Bassin qu’avec « leur frugalité et leur acharnement », (P. Tucoo-Chala) mais aussi avec leur respect des choses du passé.

Michel BOYÉ

 

* Marie Oriède avait perdu sa mère, Marie Brousse, trois mois auparavant, le 21 août ; Jean-Baptiste Bruel, quant à lui, avait à peine dix-huit mois lorsque le 6 mai 1824 Marie-Louise Pouylaudé, la filandière, s’était éteinte.

 

1. État-civil de La Teste (Mariages)

2. Au décès de Marie-Louse Pouylaudé, trois des six enfants du couple Bruel-Pouylaudé vivent encore : Jean-Baptiste, Jean-Pierre et Paul (déclaration de mutation par décès du 2 novembre 1824 – A.D. des Pyrénées-Atlantiques). Le double dépouillement des registres de l’état civil de Bruges, sur place puis à Pau, ainsi que celui des registres de La Teste ne nous ont pas permis de retrouver trace de Paul Bruel né à Bruges le 27 août 1816.

3. Laneficier : lainier. cf. Lanificium : art de travailler la laine (dictionnaire de Trévoux)

4. A.D. des Pyrénées-Atlantiques : déclaration de succession 177 q 24

5. A.D. des Pyrénées-Atlantiques : Minutes de Me Guilhot, notaire à Bruges

6. A.D. des Pyrénées-Atlantiques : Minutes de Me Guilhot, notaire à Bruges

7. En effet, l’acte de décès de Jean-Baptiste Bruel (La Teste – 22 mars 1874) le donne veuf de Marie-Louise Pouyiaudé.

8. A. Jardin/A.-J. Tudesq, « La France des Notables » (2), p. 66- Ed. Seuil Points

9. P. Tucoo-Chala, « Histoire du Béarn », p. 83 – P.U.F. collection « Que sais-je ? »

10. A.D. des Pyrénées-Atlantiques : déclaration de succession 177Q23

11. J.-F. Soulet, « La vie quotidienne dans les Pyrénées sous l’Ancien Régime », p. 220 – Hachette Littérature

12. « Loin de se confondre avec la seule habitation (…), la maison pyrénéenne englobait en fait toutes les richesses de la famille : les biens meubles, les terres, les droits d’usage et de parcours. » J.F. Soulet, ouvrage cité p. 221

13. Contrat de mariage de Jean-Baptiste Bruel et de Louise Pouyiaudé devant Me Cassaigne, notaire à Asson, en date du 23 novembre 1807 (A.D. des Pyrénées-Atlantiques)

14. Il est à noter que dans la décennie 1842-1852, outre les frères Bruel, La Teste comptait parmi ses cordonniers : Paul Laspalles et Paul Tillou (témoins au mariage du 14 novembre 1842) mais aussi Jean Fourticq, originaire de Bruges comme les Bruel (cf. son acte de mariage : La Teste-19 janvier 1851)

15. A.D. de la Gironde : 4 L 152 n » 584

16. P. Tucoo-Chala, ouvrage cité p. 105

17. Jean-Pierre Bruel épousa Claire Guenon le 19 janvier 1846 à La Teste

18. Oscar Dejean, « Arcachon et ses environs »

19. Abbé Petit, « Le captalat de Buch pendant la Révolution Française »

20. J. Ragot, « Au temps des Captaux de Buch ».

Il s’agit plus précisément de la maison de Jean-Baptiste Bruel fils, « sise au port » (acte de décès de Marie Criède : 2 novembre 1892), « route d’Arcachon » (acte de décès de Jean-Baptiste Bruel père)

 

Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du pays de Buch n° 18 du 4e trimestre 1978.

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