Famille royale d’Espagne (1)

À l’occasion du centenaire des fiançailles à Arcachon

du roi Alphonse XII d’Espagne

et de l’archiduchesse Marie-Christine d’Autriche

Cette plaquette a été éditée par la Société Historique et Archéologique d’Arcachon.

Août 1879 ■ Août 1979

 

Il n’y a plus de Pyrénées

Le roi Charles II d’Espagne, de la descendance de Charles-Quint n’avait pas de postérité. Sa sœur Marguerite-Thérèse, mariée à l’empereur Léopold 1er, était morte en 1673 et son autre sœur Marie-Thérèse, mariée au roi de France Louis XIV, en 1683. Son plus proche parent demeurait ce dernier qui était son beau-frère mais aussi son cousin germain, étant fils d’Anne d’Autriche, sœur de son père Philippe IV.

Le 1er Novembre un messager espagnol arrivait à la cour de France qui pour lors séjournait à Fontainebleau. Il était porteur des dernières volontés du roi, son maître, qui avait choisi pour lui succéder son petit-neveu, Philippe duc d’Anjou, fils du dauphin de France, et petit-fils de Louis XIV.

Après réflexion, le roi de France accepta pour son petit-fils la couronne d’Espagne. Le 16 novembre 1700, recevant l’am­bassadeur d’Espagne en présence du duc d’Anjou, lui désignant celui-ci, il lui dit : « Vous pouvez le saluer comme votre roi » et il ajouta pour son petit-fils : « Soyez bon espagnol, c’est présen­tement votre premier devoir, mais souvenez vous que vous êtes français pour maintenir l’union entre ces deux nations ».

Le mot : « Désormais il n’y a plus de Pyrénées », prêté à Louis XIV, en particulier par Voltaire, n’a pas été prononcé par le roi, mais par l’ambassadeur d’Espagne. Selon « Le Mercure Galant », l’ambassadeur, le 16 novembre, se serait écrié : « Quelle joye, il n’y a plus de Pyrénées, elles se sont abymées et nous ne sommes plus q ‘un »1 et quelques jours plus tard, selon le chro­niqueur Dangeau, au moment des adieux entre Louis XIV et son petit-fils, aurait dit que « les Pyrénées étaient fondues ».1 C’est du duc d’Anjou, devenu roi d’Espagne sous le nom de Phi­lippe V, que descendent ces Bourbons d’Espagne qui, passant les Pyrénées « abymées » ou « fondues », honorèrent à plusieurs re­prises Arcachon de leur visite.

 

Les premiers Bourbons venus à Arcachon

Le premier fut l’infant Don François de Paule qui séjourna durant les trois mois de l’été 1841 à l’hôtel Gailhard, à Eyrac, car on ne disait pas encore Arcachon.

Don François de Paule était fils du roi Charles IV et frère du roi Ferdinand VII. Son fils Don François d’Assise, épousa sa cousine Isabelle II, fille de Ferdinand VII.

En 1869, Arcachon reçut Don Sébastien de Bourbon-Bragance qui avait épousé Marie-Christine, sœur de Don François d’Assise, mari d’Isabelle II et se trouvait donc être le beau-frère de la reine. Accompagné de sa famille et de sa suite, il passa les mois de juil­let et d’août 1869 à Arcachon.

Don Sébastien avait l’œil vif et le poil blanc. Ses sourcils blancs se détachaient bizarrement sur son teint coloré. « Avec sa moustache et sa barbiche il faisait penser à un reitre de la guerre de Trente Ans« , apparence trompeuse car c’était surtout un philosophe et un savant : « Monsieur, dit-il à Lamarque de Plaisance qui lui faisait visiter le Musée-Aquarium, les révolu­tions peuvent enlever aux princes couronne, titres, rang, fortune, mais le bien qu’elles ne sauraient leur enlever, quand ils le possèdent, c’est le goût et le bonheur de l’étude ».2

Don Sébastien savait de quoi il parlait, puisqu’il avait dû se réfugier en France avec la reine Isabelle II, après le coup d’état qui avait renversé celle-ci en octobre 1868.

Lorsqu’il vint à Arcachon, Don Sébastien était donc un réfugié politique, victime des bouleversements intérieurs que connut l’Espagne à partir de 1830.

 

Cristinos et Carlistes

On ne peut parler des Bourbons d’Espagne qui, après Don Sébastien, vinrent à Arcachon sans donner un raccourci de la politique intérieure de l’Espagne au 19e siècle.

Philippe V avait introduit en Espagne la loi salique qui était de règle en France, la couronne chez les Francs ne se transmet­tant que de mâle en mâle. Cependant en 1789 le roi Charles IV avait fait voter par les Cortès une loi permettant aux filles de régner, mais ne l’avait pas promulguée. Son fils Ferdinand VII après avoir épousé successivement Marie-Antoinette de Bourbon-Naples, Marie-Isabelle de Portugal et Marie-Josèphe de Saxe, toutes décédées sans enfant, se remaria pour la quatrième fois avec Marie-Christine de Bourbon-Naples dont il eut deux filles Isabelle et Marie-Louise. En vertu de la loi salique, toujours en vigueur puisque la loi de Charles IV n’avait pas été promulguée, la couronne devait revenir après lui à son frère Don Carlos. Marie-Christine des Deux Siciles, désireuse de voir régner sa fille aînée, usa de toute son influence auprès de son mari pour lui faire promulguer la loi que son prédécesseur avait fait voter aux Cortés. Ferdinand VII céda aux instances de sa femme le 29 mars 1830 ; il mourut en 1833 et sa fille aînée, Isabelle, lui succéda sous le nom d’Isabelle II. Elle avait trois ans ; sa mère assura la régence.

Don Carlos n’accepta pas d’avoir été évincé du trône et il s’en suivit une guerre de six ans entre carlistes partisans de Don Carlos et cristinos, partisans de la régente, qui se termina à l’avantage de ces derniers, mais la reine-régente Marie-Christine en bute à l’hostilité des conservateurs et du clergé, cri­tiquée en raison de sa vie privée, dut abdiquer le 10 septembre 1840 et se rendre à l’étranger, en Italie d’abord, en France ensuite.

Le général Espartero, le vainqueur des carlistes, fut nom­mé régent par les Cortès, mais fut renversé le 8 juillet 1841. La tutelle de la reine passa au général Castanos.

 

Reine à 13 ans

Le 8 novembre 1843, pour ses treize ans, les Cortes procla­mèrent Isabelle II majeure. La régence cessait. Marie-Christine rentra en Espagne et en fait gouverna à la place de la trop jeune souveraine. Le 10 octobre 1846 elle la maria avec Don François d’Assise et fit épouser à son autre fille le duc Antoine de Montpensier, le plus jeune des neuf enfants de Louis Philippe 1er, roi des Français.

Marie-Christine, esprit quelque peu brouillon, conduisait les affaires d’une façon peu cohérente, il s’ensuivait de l’agitation dans les rues et dans les casernes. Pendant ce temps Isabelle II grâce à son caractère aimable et à sa générosité acquérait une popularité réelle. Mais les idées libérales apportées à la cour d’Espagne par le duc de Montpensier inquiétaient la droite espagno­le et le clergé, tandis que l’Angleterre prenait ombrage de l’in­fluence française.

En 1852 un prêtre fanatique tenta d’assassiner Isabelle IL Les mesures de répression qui suivirent déclenchèrent en juillet 1854, l’insurrection militaire, dirigée par le général O’Donnel. La reine mère Marie-Christine dut s’exiler de nouveau et se retira en France où elle avait acheté le château de la Malmaison, l’ancienne demeure de l’impératrice Joséphine. Elle devait mourir à Sainte-Adresse, près du Havre, en août 1878.

Grâce à des concessions Isabelle II conserva son trône mais sa popularité était bien entamée. On lui reprochait son en­tourage bigot : le Père Claret, un ancien sergent de cavalerie entré dans les ordres, nommé évêque de Cuba peu après son ordi­nation et devenu aumônier de la reine ; la sœur Patrocino qui prétendait avoir reçu les stigmates et fut internée dans une mai­son religieuse, mais à qui la reine conserva sa confiance ; Marfori, intendant de la maison royale, d’origine obscure, ce qui ne l’em­pêcha pas de devenir gouverneur de Madrid.

Isabelle II possédait un grand charme personnel, avait beaucoup de qualités de cœur, était lettrée, douée pour les arts et patronnait les artistes, mais n’avait pas de goût pour la politi­que, ni de grandes capacités pour gouverner. Son mari ne lui fut d’aucun secours bien qu’on lui eût donné le titre de roi. C’é­tait un mystique qui fut soupçonné de relations avec les carlistes et écarté du pouvoir en 1848. Il se sépara de sa femme, en 1870, pour incompatibilité d’humeur et mourut à Épinay-sur-Seine en 1902.

Malgré leur incompatibilité d’humeur les époux avaient eu quand même neuf enfants. Quatre moururent en bas âge, un cinquième – une fille – à 18 ans ; survécurent trois filles et un gar­çon, le futur Alphonse XII, né en 1857.

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La reine Isabelle II

 

Chute et exil d’Isabelle II

Le coup d’état des généraux Prim, Serrano et de l’amiral Topète, en septembre 1868, obligea Isabelle II à s’effacer et à se retirer en France avec sa famille, juste au moment où elle allait conclure avec Napoléon III un accord concernant la relève par des troupes espagnoles du corps expéditionnaire français de Rome,

Venant de Saint Sébastien où, après avoir quitté Madrid, elle était demeurée le temps de voir la tournure que prendraient les événements, elle se rendit à Pau après avoir été saluée à Biarritz, à son passage, par l’Empereur et l’Impératrice. Elle re­joignit ensuite sa mère près de Paris et le 25 juin 1870, abdiqua en faveur de son fils Alphonse XII, âgé de treize ans.

Cette même année 1870 Alphonse XII entra au Thérésanium, le collège des Nobles, de Vienne. C’est à la Cour d’Autri­che qu’il rencontra pour la première fois l’archiduchesse Marie-Christine qui devait devenir sa seconde femme. Au moment de leurs fiançailles à Arcachon, en 1879, la presse bordelaise rappela la course qu’il avait disputée dans le parc impérial avec la jeune archiduchesse, elle montée sur un poney et lui sur une bicyclette. C’était Marie-Christine qui avait gagné.3

Pendant ce temps les espagnols étaient à la recherche d’un roi. Le beau-frère d’Isabelle II, Antoine de Montpensier, posa sa candidature.

Après la révolution de 1848 qui avait enlevé le trône à son père, le roi des Français, il s’était fixé à Séville. Il prit la nationa­lité espagnole, reçut le titre d’infant d’Espagne et le grade de Capitaine-général. De France il avait amené en Espagne les idées libérales de sa famille. Pour les avoir trop manifestées, il avait été banni en début d’année 1868 mais était rentré en Espagne après la chute d’Isabelle II. C’est alors qu’il se porta candidat au trône. Les espagnols, après avoir pensé à un Hohenzollern, cette fameuse candidature Hohenzollern qui servit de prétexte à la guerre Franco-Prussienne, lui préférèrent un fils du roi d’Italie, Amédée de Savoie, qui fut élu roi par les Cortés et Antoi­ne de Montpensier exilé aux Baléares.

Le nouveau roi ne parlait pas espagnol ; pour tous c’était « l’étranger ». Les carlistes en voulaient moins encore que d’Isa­belle II et bon nombre d’espagnols en étaient venus à penser que la proclamation de la République aurait dû suivre le départ de la reine. Entré en conflit avec les Cortés à propos de sanctions à prendre contre des officiers d’Artillerie indisciplinés, le roi Amé­dée abdiqua.

Alors naquit la première République espagnole qui, dès sa naissance, connut les pires difficultés, eut à faire face à des mouvements séparatistes provinciaux et un nouveau soulèvement carliste. Le 25 novembre 1874, de l’École militaire britannique de Sandhurst, où il était élève, le jeune Alphonse XII adressa un manifeste au peuple espagnol. Son oncle, Antoine de Montpensier, qui était rentré en Espagne après le départ du roi Amédée et qui avait été élu député de Cadix, fit campagne pour lui.

Le 29 décembre le général Martinez Campos se prononça pour le fils d’Isabelle II ; le 31 décembre, M. Canovas d’El Castillo formait le premier ministère de la restauration et en janvier 1875, Alphonse XII rentrait en Espagne. En mars était signée avec le chef carliste Cabrera la Convention de Londres qui laissait leurs « fueros » aux provinces basques. Divisés, désorganisés, les car­listes ne résistaient plus qu’en Navarre. Une dernière campagne en vint à bout et, le 25 mars 1875, le roi Alphonse XII rentrait triomphalement à Madrid. Il avait dix huit ans. Le 28 janvier 1878, trois ans plus tard, il épousait sa cousine Dona Maria de las Mer­cedes, fille du duc de Montpensier, qui devenait le beau-père du roi d’Espagne, juste récompense du soutien apporté.

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Le mariage du duc Antoine de Montpensier et de l’infante Marie-Louise, sœur d’Isabelle II, à Madrid en 1846, d’après un tableau de Girardet (Musée de Versailles)

 

Le beau-père du roi d’Espagne, à Arcachon

Après le mariage de leur fille avec Alphonse XII, le duc et la duchesse de Montpensier vinrent à Arcachon. Ils arrivèrent par train spécial, le 6 février 1878, accompagnés de leur autre fille Isabelle et de son mari, le comte de Paris, fils de Ferdinand duc d’Orléans, frère aine du duc de Montpensier. Ils descendirent au Grand Hôtel où ils furent rejoints, le 9 février, par le duc d’Aumale et la princesse Clémentine, frère et sœur du duc de Montpensier.

Cette arrivée massive de princes de la famille d’Orléans, dont le prétendant au trône de France puisque le Comte de Paris devait succéder au comte de Chambord si celui remontait sur le trône, dut créer quelques soucis au maire Adalbert Deganne, ancien bonapartiste converti à la République.

Ne songeant qu’au bon renom de sa ville Adalbert Degan­ne se tira fort bien d’affaire. Comme le 7 février était prévue dans son théâtre une représentation, qu’il offrait à ses Conseillers et leurs familles, il y invita les princes. Le duc de Montpensier et le comte de Paris se rendirent à la représentation. Deganne, qui les attendait sur le péristyle, les conduisit à sa loge. Comme le duc de Montpensier avait la nationalité espagnole et était le beau-frère du roi d’Espagne, la musique municipale joua l’hymne es­pagnol. Tout le monde fut content. Deganne s’était acquis un premier titre à une décoration espagnole et sera fait officier de l’ordre de Charles III d’Espagne, en 1879, après les fiançailles d’Arcachon.

Le duc de Montpensier ne resta beau-père du roi d’Espa­gne que fort peu de temps. Six mois après son mariage, sa fille, Maria de las Mercedes, décédait, le 25 juin 1878, laissant veuf Alphonse XII, un jeune roi de vingt et un an.

 

Les fiancés d’Arcachon

Un roi doit assurer sa descendance, c’est pourquoi, à peine Maria de las Mercedes portée en terre, le gouvernement espagnol se préoccupa d’une nouvelle épouse pour Alphonse XII.

Il semble que le choix d’une princesse autrichienne soit venu du ministre des Affaires étrangères Don Manuel Silvela. La cour de Vienne, où les Bourbons de Parme et Don Carlos4 avaient des alliés, fut d’abord réticente. Mais quand la mort eut de nouveau frappé la famille de Montpensier leur enlevant leur troi­sième fille, l’infante Christine, nouvelle épouse toute désignée pour Alphonse XII, le projet autrichien prit de la consistance. Alphonse XII épouserait l’archiduchesse Marie-Christine et l’Archiduc Rodolphe, héritier du trône d’Autriche5, épouserait Dona Maria del Pilar, sœur d’Alphonse XII.

Cette alliance matrimoniale ne pouvait qu’être utile à la politi­que extérieure de l’Espagne.

Le duc Decazes, ancien ministre des Affaires étrangères du Maréchal de Mac Mahon, avait aidé ces combinaisons. Présent à Arcachon au moment des fiançailles, il confia au représen­tant du journal « le Globe » la part qu’il y avait prise : « On vous affirme que j’étais pour beaucoup dans le mariage du roi Alphon­se XII avec l’archiduchesse Marie-Christine. C’est exact. Je por­te un grand intérêt à ce jeune souverain si éprouvé et si digne de sympathie. Le roi s’est adressé à moi pour les premières démar­ches officieuses il y a environ six mois. C’est le prince de Metternich qui a fait à la fin du mois de mars, sans que les cercles poli­tiques en fussent informés, la demande à l’Empereur François-Joseph. Le deuil de la cour d’Espagne était trop récent pour que le projet fût annoncé ; j’étais alors à Madrid et le roi m’honorait de toute sa confiance.

L’Empereur a toujours eu pour le roi une profonde sympa­thie mais l’archiduchesse, qui n’avait pas vu le roi depuis plu­sieurs années, montrait quelque hésitation.

Le roi renonça à aller à Vienne lorsqu’il sut que Marie-Christine à la suite d’une légère indisposition, sur avis médical, se disposait à faire un voyage à Arcachon avec sa mère. Il me vint à l’idée que ce voyage pourrait faciliter une entrevue. Je fis part de ce projet au roi qui l’approuva. Le voyage du prince impérial d’Autriche à Madrid, en juillet dernier, sanctionna l’entente. »

 

Alphonse XII à Arcachon

Voyageant sous le nom de marquis de Cavadonga, le roi d’Espagne, accompagné du duc de Sesto, du maréchal Caballos, de son secrétaire, le comte de Murphy et de son médecin S. Condo de Sépulcédo, quitta Madrid le 21 août 1879 dans la soirée.

Le 22 août, en gare de Lamothe, le préfet de la Gironde, le général commandant le 18e Corps d’Armée, un des vices-prési­dents du Conseil général, M. Deganne, maire d’Arcachon allè­rent saluer le souverain. Malgré l’incognito demandé, toute la brigade de gendarmerie de Biganos, en grande tenue, était sur le quai.

À 17 h 25 le train arrivait à Arcachon où le roi fut accueilli par le marquis de Molins, ambassadeur d’Espagne à Paris, M. de Pereira, consul d’Espagne à Bordeaux, qui avait préparé l’installation du roi et de sa suite à Arcachon, et le baron de Schleussning, de la suite de l’archiduchesse d’Autriche. Le baron autrichien était en habit noir, cravate blanche et gants blancs, alors que l’ambassadeur espagnol n’était qu’en redingote, chapeau rond et… sans gants. Le roi d’Espagne avait un costume de voyage et portait le bras droit en écharpe. En effet, quinze jours plus tôt, revenant des obsèques à l’Escurial, de sa sœur Dona Maria del Pilar, l’infante dont le mariage était prévu avec l’archiduc héritier d’Autriche, sa voiture, un « Jaraban »6, avait versé près de La Granja et il avait eu le bras démi. Sur la place de la gare d’Arcachon la foule était compacte et sa­luait le roi avec déférence quand un homme en jaillit, criant : « Grâce, grâce, Votre Majesté » en brandissant un papier à bout de bras. C’était un déserteur de l’armée espagnole qui demandait son pardon. Le roi prit sa supplique, lui dit de revenir le voir le lendemain et monta dans sa voiture pour gagner la villa Monaco7, allée Necker, en ville d’Hiver, qui allait lui servir de résiden­ce pendant son séjour.

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L’accident de La Granja

 

L’archiduchesse Marie-Christine

Dans le « Journal de Bordeaux » du 25 août 1879 on pouvait lire : « C’est une fièvre, c’est un délire. Le roi d’Espagne est à Arcachon, on veut le voir, on veut le saluer. On s’intéresse à sa jeunesse à ses malheurs ; il vient de perdre une sœur qu il chéris­sait. La raison d’état veut qu’il se remarie. S’il doit obéir à la rai­son d’état, lui souverain, il n’entend pas qu’à son cœur on fasse violence… Il a voulu voir la princesse qui lui est destinée et la coquette ville d’Arcachon a été désignée pour la présentation ».

La fiancée du roi d’Espagne était née le 21 juillet 1858, du second mariage de sa mère, l’archiduchesse Élisabeth, fille de l’Archiduc Joseph, palatin de Hongrie, avec l’archiduc Charles Ferdinand, second fils de l’archiduc Charles d’Autriche. Elle avait donc 21 ans accomplis. D’après le « Journal de Bordeaux » » elle était « le type de la grâce, de la distinction et de la noblesse ; dans ses traits respire l’exquise bonté…Elle s’est peu montrée. On l’a vue en voiture découverte parcourir les sites les plus remar­quables de la forêt et de la ville d’Hiver, qui est une merveille par un beau jour ensoleillé ».

La « Correspondancia » de Madrid, citée par « le Courrier de la Gironde » du 26 août faisait de la future reine d’Espagne le portrait suivant : « La jeune archiduchesse est blonde, pâle, très bien faite. Dans ses yeux bleus se reflète l’énergie d’une âme tenace. Son regard un peu sévère traduit la majesté de sa race et un grand empire sur soi, qualité qui pourrait paraître rare à cet âge, si on ne la considérait comme héréditaire. Sa bouche est petite, la lèvre inférieure un peu en saillie et tombante et dénote la hauteur. La chevelure est blonde et bouclée et rappelle celle d’un prince de la Maison d’Autriche qui régna en Espagne. Sa taille est petite et ne manque pas de distinction. L’ensemble de sa personne est attrayant en même temps qu un peu empreint de raideur, si bien qu’à première vue on ne sait au juste si l’im­pression qu elle produit est agréable ou non.

Quant à son caractère on dit qu’il est très réservé. Elle n’aime pas le bruit, ni l’ostentation. Elle sourit parfois mais n’est pas très démonstrative. Elle est très généreuse et son temps est partagé entre l’étude et les pratiques de charité ».

Dans Le Monde Illustré du 30 août 1879 le journaliste français, à l’opposé de son confrère espagnol, a, d’emblée, une impression favorable mais termine par une petite perfidie : « Physionomie très affable et intelligente, écrit-il, parle très bien français, italien, espagnol, anglais et l’allemand cela va sans dire.

Ce n’est encore qu’une grande8 et gracieuse jeune fille, mais on prévoit qu’à 25 ans elle aura l’embonpoint voulu pour être une souveraine espagnole accomplie ».

Marie-Christine et sa mère étaient arrivées à Arcachon une dizaine de jours avant le roi d’Espagne et s’étaient installées dans la Villa Bellegarde9, très proche de la Villa Monaco, mais leur incognito avait été bien gardé. D’après Le Figaro, cité par La Gironde du 24 août : « Le Docteur Hameau appelé en con­sultation pour une indisposition de Marie-Christine ignora l’i­dentité de sa malade ». Il fut, par la suite, fait chevalier de l’or­dre de François Joseph d’Autriche…

  ESpagneMarieChristineL’archiduchesse Marie-Christine fiancée du roi d’Espagne.

 

L’entrevue

Arrivé le vendredi 22 août, à 17 h 25, Alphonse XII après avoir dîner à la villa Monaco se rendit à la Villa Bellegarde dont il fut de retour à 22 h 30, ne cachant pas à ses conseillers, suivant « Le Courrier de la Gironde » « L’impression absolument heureu­se qu ‘il remportait de cette première entrevue ».

Le lendemain matin, se mettant à sa fenêtre, la première chose qui attira sa vue fut sur la place le buste de Brémontier. Il se fit renseigner sur ce personnage et lui trouva un air de res­semblance avec le malheureux roi Louis XVI.

Avant d’aller déjeuner à la villa Bellegarde le roi visita la buvette à la Sève de Pin10 et le parc Pereire. L’après-midi Marie-Christine, sa mère et le roi firent une promenade sur le Bassin dans la baleinière à six rameurs de la douane.

Le dimanche 24 août, avant d’aller assister à la messe de 11 heures dans la chapelle des marins, le roi accompagné d’Adalbert Deganne parcourut le boulevard de la plage et visita le Grand Hôtel. L’après-midi les fiancés furent reçus à la villa Péreire par la veuve de M.Rhoné-Pereire et M. Thurnessen, gendre de M. Émile Pereire.

Sur les journées suivantes des fiancés la presse est beau­coup moins loquace. La mardi 26 août ils visitèrent le Musée-Aquarium sous la conduite du docteur G. Hameau. Pour le reste du temps on ne les vit pas, la clôture du parc Pereire où avaient lieu leurs premiers tête à tête d’amoureux les préservant des regards indiscrets.

Alphonse XII, quitta Arcachon le vendredi 29 août, à 8 h 30, par un train spécial qui fut accroché au Bordeaux-Irun à Lamothe. Le roi remercia M. Deganne des journées passées à Arcachon et lui remit 1000 francs pour les pauvres, 500 francs pour les dominicains du Moulleau et 500 francs pour le curé de Notre-Dame d’Arcachon.

Les archiduchesses partirent d’Arcachon le même jour, à 16 heures, pour Bordeaux.

Ces fiançailles avaient attirées à Arcachon de nombreux représentants de Presse : Times – Daily News – Standard – Indé­pendance belge – La Epoco – l’Ilustracion espagnola et américana – Le Globe – Le Figaro – Le Gaulois – L’Événement, et bien sûr, ceux de la presse bordelaise.

« Arcachon, écrivait le journaliste du Figaro, m’a toujours produit l’effet d’une ville de féerie. Le chinois et le mauresque, le Moyen-Âge et le gothique, le chalet suisse et le castel plus ou moins gothique s’y coudoient ou s’y font vis à vis. Cette rencontre royale donne un regain de célébrité à Arcachon, qui ne peut rivaliser avec Nice, Menton et Monte-Carlo comme séjour d’hiver, mais qui, comme station estivale, est certes la plus clémente et la plus pittoresque des stations balnéaires. Il y a peut être quinze mille étrangers à cette heure ».

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Le mariage d’Alphonse XII et de Marie-Christine dans la basilique d’Atocha11

 

Épilogue

Le mariage d’Alphonse XII et de Marie-Christine fut célé­bré le 28 novembre dans la Basilique d’Atocha près de Madrid. Le roi mourut prématurément à vingt huit ans, le 25 novembre 1885, après un règne difficile. Son premier ministre, Canovas del Castillo, qui avait regroupé autour de lui tous les éléments conser­vateurs, pour complaire au clergé prit des mesures jugées rétro­grades : telle l’abolition du mariage civil. Après la conspiration de Badajoz il fut intraitable avec les républicains, par contre il lais­sa les carlistes se réorganiser. L’impopularité du premier minis­tre, rejaillit sur le roi.

En politique étrangère, Canovas del Castillo poussa à une alliance avec l’Allemagne ce qui eut pour résultat de tendre les relations avec la France où déjà le mariage hispano-autrichien avait été considéré un peu comme un nouveau Pacte de famille, conclu pour la surveiller. Lors d’un voyage en Allemagne, en 1883, Alphonse XII fut nommé Colonel honoraire d’un régiment de uhlans. Au retour, à son passage en gare de Paris, il fut hué par la foule.

Mais par la suite l’Allemagne ayant occupé les Iles Carolines, possessions espagnoles, la guerre faillit éclater entre les deux pays. Alphonse XII réussit à l’empêcher en faisant arbitrer le conflit par le pape.

De son mariage avec Marie-Christine il avait eu deux filles et à sa mort sa femme était en attente d’un troisième enfant. Celui-ci naquit le 17 mai 1886 et devint le roi Alphonse XIII. Marie-Christine assura la régence et gagna la sympathie des es­pagnols par la conscience avec laquelle elle remplit ses devoirs de souveraine et par la dignité de sa vie. Après l’échec du pronunciamento républicain du général Villacampa, elle intervint pour que les condamnés à mort, ne soient pas exécutés. Sous sa régen­ce eurent lieu la révolte de Cuba, la guerre avec les États-Unis, la perte des Antilles, des Philippines et des Mariannes.

Tous les efforts de la régente tendirent à assurer à l’Espa­gne la paix intérieure, en affermissant le régime parlementaire.

 Jacques RAGOT

 1. Les mots historiques qui n’ont jamais été prononcés, par Henri Gaubert

 2. Le Bordelais du 11 juillet 1869.

3. Le Journal de Bordeaux du 1/9/1879

4. Don Juan, second fils de Don Carlos, avait épousé Marie Béatrice d’Autriche et de leur mariage était né Don Carlos, qui avait épousé Marguerite de Bourbon-Parme.

5. qui disparut tragiquement à Mayerling

6. Voiture attelée de quatre paires de mules. Les deux premières sont conduites par un postillon monté sur une mule de la paire de tête. Un autre postillon assis auprès du valet de pied, sur le devant, conduit les deux autres paires.

7. L’allée Necker s’appelle aujourd’hui allée du Docteur Alfred Festal, mais la villa Monaco se trouve toujours au numéro 4.

8. Le journaliste de la « Correspondancia » » lui avait vu Marie-Christine « de petite taille » » ?

9. Aujourd’hui villa Athéna, 2 allée Marie-Christine.

10. Allée Hennon

11. Dans cette église, sans particularité ou singularité artistique, les rois d’Espagne avaient coutume de se rendre avant d’aller au palais royal, quand ils arrivaient pour la première fois à Madrid ou au retour de longs voyages. Ils y allaient le samedi entendre le salut (Le Monde Illustré du 13/12/1879).

EspagnegeneTableau généalogique de la Maison de BOURBON-ESPAGNE (cliquer sur l’image pour agrandir).

Voir également cette page sur le site de Noël Courtaigne.

Voir la suite article 2 >>

 

Extrait du Bulletin N° 20 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch du 2e trimestre 1979

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