Gabelous en pays de buch (2.3)

MICHEL BOYÉ

GABELOUS EN PAYS DE BUCH

(1790-1914)

BASSIN ET OCÉAN SOUS SURVEILLANCE

 

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DEUXIÈME PARTIE

L’ACTION DOUANIÈRE.

FAITS MARQUANTS

 

CHAPITRE III

LES DOUANIERS À LA RESCOUSSE


Outre ses rôles traditionnels – protection de l’économie, encaissement de recettes publiques et lutte contre la fraude – évoqués dans les chapitres précédents, l’Administration des Douanes s’est vu confier, dès sa création en 1791, des missions annexes dont le nombre n’a fait que croître au cours des décennies. Sans souci d’exhaustivité, outre la participation aux opérations militaires et la surveillance des épaves elles aussi abordées, rappelons le sauvetage, le jaugeage des navires, la protection de la santé publique, la lutte contre les incendies et, d’introduction plus récente, la police des zones de pêche, la protection du patrimoine et du consommateur.

Toutes ces attributions ont constitué et constituent, de nos jours encore, le lot quotidien des douaniers et s’inscrivent depuis toujours dans de multiples documents de travail qui interpellent l’historien.

On peut donc regretter que l’activité au jour le jour des gabelous du Pays de Buch ne soit réellement entrevue qu’à partir du Second Empire et jusqu’au début du XXème siècle, pour un unique secteur (156). En effet, parmi la multitude de registres d’événements que les douaniers ont eu à tenir, un seul nous est parvenu : celui de la brigade d’Arès, commencé le 11 septembre 1836, mais complètement muet pour la période 1847-1856. En dépit de lacunes, dans la prolifération des menus faits et gestes quotidiens de cette brigade des douanes arésienne, plusieurs pans de l’activité douanière locale méritent une attention toute particulière.

 

I. PROTEGER LES CORPS ET LES ESPRITS

Si l’on se réfère donc au contenu du registre des événements arésien, la protection des personnes revêtit, pendant la période qui nous intéresse, différents aspects : il s’agissait d’abord de préserver des vies humaines, en contribuant au sauvetage en zone littorale, en établissant un cordon sanitaire lors de grandes épidémies et épizooties, en interceptant enfin, si possible, terroristes et autres anarchistes en mal d’attentats ; il convenait ensuite d’empêcher la “ perversion ” de l’opinion publique par des publications imprimées à l’étranger !

 

Le sauvetage –

Mission par excellence des brigades côtières, le secours aux naufragés demeura toujours une préoccupation majeure en Pays de Buch. Le souvenir du Grand Malheur resta longtemps présent dans les mémoires. Les douaniers de la presqu’île du Cap-Ferret n’avaient-ils pas assisté, impuissants depuis la côte, à la lutte des chaloupes de La Teste contre l’Océan le 27 mars 1836 ? N’avaient-ils pas les premiers, le 28 mars, découvert tout au long de leurs penthières les débris des barques brisées par la tempête ? N’avaient-ils retrouvé pendant plusieurs jours les corps défigurés des infortunés pêcheurs qu’ils avaient inhumés souvent au pied des dunes ? (157)

Tout au long du XIXème siècle et au début du XXème, de nombreuses médailles et lettres de félicitations récompensèrent les agents courageux et méritants. Sauveteurs connus ou méconnus, ils étaient souvent originaires du Pays de Buch ou tout simplement en poste dans l’inspection de La Teste comme le capitaine Tripota, des Genêts, et le lieutenant de Certes, Pierre Espagne, qui furent faits chevaliers de la Légion d’Honneur pour les sauvetages qu’ils avaient accomplis sur la côte du Médoc, notamment à Montalivet.

Espagne eut même les honneurs de l’Illustration, ce qui ne fut guère du goût de Jean Paloc. Celui-ci, commis à la direction des douanes de Bordeaux après avoir commencé sa carrière comme matelot à Bourg puis à Arès avant de poursuivre brillamment jusqu’au poste de directeur, conteste dans ses Mémoires (158) les mérites de Pierre Espagne, dont les habitants de la côte médocaine vantèrent le courage dans un rapport adressé à l’Académie Française pour l’attribution d’un prix Montyon. Le dossier du douanier Espagne permet d’imaginer pourquoi Paloc ne portait pas le lieutenant dans son coeur. Tout sauveteur émérite qu’il fût, Espagne n’en était pas moins un chaud lapin : il avait été surpris en flagrant délit d’adultère avec la femme d’un de ses subordonnés !

A partir de 1866, l’aide apportée aux naufragés s’exerça en liaison étroite avec la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, nouvellement créée, comme en témoigne la transcription d’une correspondance en date du 19 juin 1866 émanant de la Direction Générale des Douanes.

“ Mr Albert, capitaine de frégate, Inspecteur de la Société Centrale de Sauvetage, doit se rendre, Monsieur, sur le littoral de votre direction, pour remettre aux postes de douane qu’il jugera convenable de choisir des boîtes de flèches porte-amarres dont il indiquera lui-même l’emploi pratique.

“ Je vous prie de donner immédiatement des ordres pour faciliter sur tous les points la mission de Mr le Commandant Albert. Vous voudrez bien en même temps inviter les officiers à veiller à la conservation des objets déposés. Ils tiendront également la main à ce que les préposés s’habituent par des exercices fréquemment répétés à se servir de la flèche porte-amarres, d’après les instructions qui seront données par Mr Albert. Les frais de ces exercices seront à la charge de la Société Centrale de Sauvetage à laquelle l’état en sera fourni soit directement, soit par l’intermédiaire de l’Administration… ”

Par la suite, la Société Centrale devait équiper les postes douaniers côtiers de multiples engins de sauvetage pour lesquels des inventeurs rivalisaient d’ingéniosité : canons et fusils porte-amarres, bâtons plombés, bouées et lignes Brunel.

Début 1873, le lieutenant du Ferret François Cabié devait se distinguer lors du naufrage du navire espagnol le Cebellos, en organisant “ avec un dévouement et un courage dignes d’être recommandés ” le sauvetage des sept hommes composant l’équipage et ensuite celui du navire : le roi d’Espagne lui conféra à cette occasion la décoration de l’Ordre du Mérite Naval et le Ministre de la Marine et des Colonies lui accorda une médaille de 1ère classe en argent. Son zèle, en la circonstance, l’obligea à différer de quelques jours son départ pour Maubert. Quant à ses subordonnés, les préposés Jougla, Fontange et Graveaud, ils reçurent chacun une médaille d’honneur.

A la fin de l’année 1880, “ des récompenses honorifiques (furent) accordées par le Ministre de la Marine au patron Dupuch et aux matelots Bonnet et Ribert, du Ferret, qui, dans la nuit du 15 au 16 novembre, n’avaient pas hésité à se porter dans leur légère nacelle au secours de la goélette Julien-Maria, en détresse en face du Cap Ferret. Grâce à leurs courageux efforts, le bâtiment, abandonné par l’équipage, put être mise en sûreté dans le bassin d’Arcachon ” (159).

Sur la côte océane de la presqu’île, un douanier devait se distinguer dès le début du XXème siècle : il s’agit de Pierre Dubernet, né le 12 octobre 1870 dans les Landes, à Solférino (160). Son nom apparaît pour la première fois en 1903. “Dans la nuit du 16 au 17 octobre, la chaloupe de pêche Amazone, du port des Sables d’Olonne, s’est échouée près du kil(omètre) 76 et de la dune littorale de la commune du Porge par un temps à grains et une forte brise de N.-O. L’équipage, composé de 5 hommes, s’est sauvé par ses propres moyens et a été recueilli par le sous-brigadier Borie et le préposé Dubernet, en détachement au Gressiet… ”. Sauveteur récidiviste, il devait ainsi se signaler à l’attention de sa hiérarchie et des populations locales à plusieurs reprises, entre 1916 et 1921. (161)

En février 1906, la modestie d’un brigadier ne fut pas du goût du sous-inspecteur Muller. En effet, à la suite d’un article paru dans la Petite Gironde du 30 janvier qui relatait qu’une barque de pêche avait pu atteindre “ malgré une mer démontée le poste du Crohot où l’équipage fut recueilli par le brigadier Gaudron, chef de poste, qui fit preuve en la circonstance du plus grand dévouement ”, le lieutenant d’Arès dut enquêter sur les faits.

Après qu’il eut interrogé Gaudron et les marins de la barque Les frères de la côte, Bordelais, Dubosq et Lande, “ il résult(a) que le brigadier Gaudron se porta le 25 janvier vers 4 heures ½ du soir à l’aide de cette barque, qu’il aida à mettre hors des atteintes de la mer, à porter ses agrès et apparaux au poste du Crohot où il alluma un grand feu pour sécher les vêtements de ces braves gens qui étaient exténués de fatigue et leur procura des vivres dont ils étaient dépourvus. Le lendemain matin, l’équipage complètement remis put regagner à pied le village de l’Herbe. ”

Le lieutenant Mont estima en conclusion que l’action de Gaudron était méritoire et proposa de lui décerner un encouragement. Le capitaine Sansuc, son interlocuteur immédiat, appuya cette proposition, tout en faisant remarqué que “ Gaudron était resté modeste et que son acte de dévouement aurait dû, semble-t-il, être porté la connaissances des chefs par l’intéressé lui-même ”. M. Muller estima que “ si Gaudron avait bien rempli son devoir ”, il avait manqué à ses obligations en s’abstenant de relater l’événement au carnet de travail. Et d’ajouter : “ cette règle ne laisse aucune place aux questions de sentiment. ”

C’est ainsi que le 20 février 1906 le directeur Lavie accorda un numéro d’encouragement au brigadier Gaudron, et donna l’ordre aux officiers, par la même occasion, de lui “ rappeler que les agents ont le devoir de rendre compte dans la forme tracée par les instructions ” !

 

Le cordon sanitaire –

Dès la création de la Régie des douanes, la mission majeure de protection de l’espace national s’est doublée d’un second rôle tout à fait particulier, certes marginal à l’époque mais appelé à se développer par la suite : la protection de la santé publique.

Si les premières circulaires (162) visaient à empêcher l’entrée en France de produits présumés dangereux, pendant longtemps l’objectif majeur a été la lutte contre les grandes épidémies (choléra et fièvre jaune notamment) contre lesquelles on disposait alors de peu de moyens.

La police sanitaire consistait donc à tenir hors de notre territoire hommes, animaux et marchandises, contaminés ou susceptibles de l’être, par l’établissement d’un cordon protecteur aux frontières. La Douane, mise à contribution depuis l’ordonnance royale du 27 septembre 1821 pour éviter la propagation de la fièvre jaune sévissant en Espagne, était depuis partie prenante dans l’organisation de la police sanitaire (163).

Les douaniers de l’inspection de La Teste, furent ainsi mis en état d’alerte lors d’une épizootie qui frappa l’Europe occidentale en 1866-1867. Le registre d’Arès reprend, pour exécution, une lettre que l’Administration adressa le 3 juillet 1867 au directeur de Bordeaux, en application des deux arrêtés d’octobre 1866 et de juin 1867 :

Des doutes se sont élevés dans plusieurs douanes sur le point de savoir quels sont les débris frais de ruminants dont l’entrée et le transit doivent être interdits, en vertu des arrêtés ministériels relatifs à l’épizootie.

Les débris frais auxquels s’appliquent actuellement la prohibition sont les peaux fraîches insuffisamment désinfectées, les viandes dépecées, les boyaux, le fiel, les vessies et autres parties molles des ruminants de provenance anglaise, belge ou hollandaise. Les laines, les poils, les graisses, les os, les sabots et autres débris ne retenant pas de chair, peuvent être admis librement quelle que soit la provenance …

Par contre, fin 1889/début 1890, la propagation de l’épidémie de grippe fut si rapide que, loin de pouvoir contribuer au cordon sanitaire, les douaniers en furent réduits à se ménager… sur ordre de leur hiérarchie !

La maladie dite “ influenza ”, sévissant assez vigoureusement dans la contrée, il y a lieu de prendre les mesures que le cas comporte, écrivait lui-même à Arès le capitaine Sansuc.

A cet effet, le chef de poste à Arès devra se rapprocher du médecin et prendre ses conseils qu’il communiquera à ses sous-ordres en leur recommandant de les suivre strictement.Quant au service, il devra être réduit au strict nécessaire, principalement de nuit, et en temps de brouillard surtout. J’ose penser à l’avance qu’il ne se commettra aucun abus. Jusqu’à nouvel ordre, les détachements à Arès seront formés de deux hommes soit pour le Crohot, soit pour le Gressiet.

A cet effet encore, le service d’embarquement sera suspendu, l’embarcation sera placée à sec, en lieu sûr et l’armement déposé au poste. Il sera pourvu à la surveillance du port d’Arès par les hommes descendant de détachement et à tour de rôle. A marée basse, il n’y aura aucun service.

Ces mesures sont prises en exécution de la lettre de M. le Directeur Général du 6 janvier 1890…

 

La lutte contre les individus et les livres dangereux –

A partir du Second Empire plus particulièrement, les brigades des douanes furent mises sur le pied de guerre pour s’opposer à l’entrée en France de personnages aux opinions politiques contestables (du moins aux yeux du pouvoir en place), d’écrits prohibés ou “ de quantités considérables de dynamite ”. En Pays de Buch, la première mention d’individus dangereux se situe en juin 1867. Les instructions, en provenance de la Préfecture, aboutirent dans les postes via le directeur des douanes de Bordeaux et le sous-inspecteur Ducatel.

L’attention de Monsieur le Ministre de l’Intérieur est appelée d’une manière toute spéciale sur un nommé Créplitska Joseph, polonais, qui voyage sous le nom de Charles Miller ; il viendrait d’Amérique en Angleterre, puis en France. Cet étranger, auquel sont attribués des projets criminels, serait accompagné de nombreux acolytes de nationalité italienne et polonaise. J’ai l’honneur de vous prier de faire tenir les noms de Créplitska et Miller en rigoureuse observation et de prescrire les mesures nécessaires pour que si l’étranger en question venait à être découvert à son entrée sur notre territoire, il fût suivi inostensiblement jusqu’à destination par un agent sûr et intelligent. Vous voudrez bien m’en aviser de suite afin que je puisse en même temps prévenir par le télégraphe le Ministère et la Préfecture de Police…

C’est à la fin du mois de juillet 1868 que les douaniers d’Arès furent informés qu’ils devaient, le cas échéant, empêcher l’entrée en France d’un écrit politique et saisir ce libelle publié à l’étranger : il s’agissait du manifeste intitulé Liberté, Egalité, Fraternité : République française, Commune révolutionnaire de Paris, dû à la plume de l’auteur dramatique Félix Pyat, futur membre de la Commune.

Trois ans plus tard, le 18 août 1871, nos douaniers recevaient “ l’ordre formel d’empêcher l’introduction en France du bulletin de l’Union Républicaine de langue française publié à New-York par des agents de la Commune ”.

Mais dans les mois qui suivirent, la tâche devint plus ardue. Ce n’était plus un titre qui était prohibé mais un véritable catalogue “ de journaux et ouvrages publiés à l’étranger dont l’introduction en France (était) interdite ”. La liste qu’il fallut transcrire, en septembre 1872, sur le registre d’événements, comportait pas moins de soixante-dix titres imprimés à Genève, Jersey, Londres, Bruxelles, New-York…

S’y ajoutèrent ensuite courant 1874 divers écrits parmi lesquels : La République telle que nous la voulons par Vergès d’Esbauf et Le premier article de l’auteur de la Lanterne, extrait du New-York Herald (juin), Les Jésuites de la Maison professe de Paris en belle humeur, deux chansons (Le Maréchal et le Chansonnier, De quoi vous plaignez-vous), La proclamation aux Genevois et aux habitans de Genève, l’Epitre au groupe dit la Commune révolutionnaire par un communaliste, La Lanterne de Rochefort, Le Prince Vélocipède, fils d’un auvergnat, filleul du Pape et cadet de la veuve de M. de Sedan, le Bulletin de la Commune, Le Lampion (juillet), L’évasion du traitre Bazaine (août), etc…

Puis, le temps passant, la litanie des écrits prohibés se fit moins insistante mais elle perdura cependant jusqu’en 1894.

 

II. PROTEGER L’ACTIVITE DES HOMMES

Depuis une décision du 8 mars 1844, chaque poste des Eaux et Forêts et des Douanes pouvait faire pacager deux vaches et un cheval dans les forêts domaniales, moyennant une redevance de 3 francs par tête de bétail. Mais depuis la mise en vigueur de cette mesure, les douaniers s’estimaient lésés car ils étaient au moins quatre par poste. Ce n’est qu’en août 1865 qu’ils obtinrent gain de cause !

L’inspection de La Teste put désormais faire pacager 44 têtes de bétail ! La forêt de Biscarrosse présentant des “ peuplements ” âgés, les postes de Biscarrosse et de Sanguinet disposèrent de huit bêtes chacun ; trois étaient octroyées aux postes du Sud, Cazaux, Piquey, Le Ferret, La Garonne ; deux aux postes du Pilat (alias Le Moulleau), Gressiet, Grand Crohot, Le Huga, Truc-Blanc et les Genêts ; une au poste de Saint-Nicolas. N’obtenaient aucune bête les postes de Sainte-Eulalie, Mimizan et du Moueng à proximité desquels il n’existait aucune forêt.

 

La surveillance “ ostréicole ”

Des douaniers bénéficiant d’une activité pastorale, d’autres – principalement les marins – crurent pouvoir profiter de leurs jours de repos pour se livrer à l’ostréiculture – d’abord naissante, ensuite florissante ; ne participaient-ils à son développement en assurant quelquefois – en service – la surveillance des parcs, objets de diverses convoitises ?

C’est en 1840 que la Préfecture de la Gironde avait fait appel pour la première fois aux services douaniers du Bassin d’Arcachon pour obtenir l’application effective d’un arrêté préfectoral pris le 14 août, interdisant de pêcher les huîtres naturelles et les pétoncles “ pendant la saison où ils se reproduisent ”.

Le directeur M. de Kolly consentit à cette contribution exceptionnelle et transmit quinze exemplaires de l’arrêté à l’inspecteur de La Teste, M. Sicart d’Alougny. Il lui demanda par la même occasion “ de [les] faire afficher dans les lieux les plus convenables et de donner des ordres pour que les employés concourent, sans nuire à l’exercice de leurs propres fonctions, à assurer l’exécution de la mesure d’intérêt public ”. Il revint au capitaine de Certes, M. Gufflet, d’informer le 28 août “ tous les postes des douanes qui bord(ai)ent le Bassin d’Arcachon ” de cette nouvelle mission douanière.

Plus de six mois plus tard, le 22 mars 1841 exactement, le préfet annonçait au directeur des douanes de Bordeaux qu’il renouvelait l’expérience de l’année précédente et qu’il désirait toujours “ que le service des douanes assur(ât) par son concours l’effet de ces mesures de police qui (allaient) redevenir applicables le 1er avril ”.

En dépit du zèle des gabelous, le mal était irrémédiable et l’exploitation des huîtrières naturelles touchait à sa fin si bien qu’en 1842 la Préfecture de la Gironde renonça à lutter contre l’épuisement des bancs huîtriers. Une page allait être tourner ; le temps de l’ostréiculture était venu.

Balbutiante de 1848 à 1865, l’ostréiculture arcachonnaise prit son véritable essor à la suite des trouvailles du maçon Jean Michelet et, par voie de conséquence, le nombre des parcs se mit alors à augmenter de manière sensible. Les “ nacelles ” de la Douane ayant été associées occasionnellement à la surveillance dès l’apparition des premières exploitations, nombreux furent les douaniers des brigades de La Teste, du Moueng, de Mestras et d’Arès qui sollicitèrent et obtinrent des concessions au début des années 1870. Mais ces pionniers trouvèrent un opposant en la personne du sous-inspecteur de La Teste Charles Ducatel, que Paloc nous décrit comme passionné par les meubles et les objets anciens.

En janvier 1874, les douaniers furent sommés de choisir : la Douane ou l’ostréiculture. Mais la mesure fut rapidement assouplie : les nouveaux ostréiculteurs furent autorisés à aller sur leurs parcs une fois par mois ! Il semble toutefois que l’autorisation mensuelle fut largement dépassée et, le 14 février 1884, l’ostréiculture fut désormais interdite aux gabelous – officiellement du moins – (164).

 

Protéger la forêt et les biens –

Le dimanche 3 juillet 1835 un grand incendie se déclarait dans la forêt de La Teste, au lieu-dit La Grave, sur une parcelle appartenant aux héritiers Jougla et contiguë aux semis du Gouvernement. Il était onze heures du matin ; une épaisse fumée signalait le feu. Le maire Jean Fleury fit battre la générale et sonner le tocsin, appela à la rescousse les voisins de Gujan, avant de parcourir avec son premier adjoint “ la commune pour hâter de plus en plus l’arrivée des secours ”.

Les deux édiles visitèrent toutes les auberges, y trouvèrent de nombreux ouvriers qui travaillaient au canal La Hume-Cazaux et défendirent “ aux aubergistes de donner à boire pendant la durée de l’incendie ”. En moins de deux heures, “ les secours furent réunis et rendus sur les lieux, quoique éloigné d’une grande lieu de pays ”, avec à leur tête “ M. Lalanne, second adjoint, et M. Bayle, capitaine commandant la garde nationale ”. Fleury et son premier adjoint restèrent “ à la mairie, pour veiller à ce qu’aucun désordre ne fût commis dans la commune pendant l’absence des citoyens ” et organisèrent, avec “ les hommes à qui l’âge ou autres causes légitimes n’avaient pas permis courir au feu ”, plusieurs patrouilles dans l’étendue de la commune !

La promptitude des secours permit de maîtriser le feu en quelques heures ; pour plus de sécurité, on entoura l’espace ravagé “ d’un fossé ” et vers six heures, quelque vingt d’hommes furent affectés à la surveillance des lieux au cas “ où le feu pourrait ne pas être tout a fait éteint ”. Ces Testerins furent relevés le lendemain par “ huit hommes venus de la commune de Gujan (165) ” et le 5 juillet, “ la surveillance étant encore nécessaire, quatre hommes de La Teste, et quatre de Gujan ” se relayaient “ toujours avec eux le garde champêtre ou le garde de la forêt ”.

Dans son rapport au Préfet, Jean Fleury se plut à souligner “ que dans cette circonstance, les habitans ont tous fait leur devoir à l’exception de sept à huit qui nous sont connus et qui seront traduits devant le tribunal de simple police ”. Et d’ajouter, avant de rendre hommage à M. Monier, ingénieur hydrographe de la marine, aux marins du lougre de l’Etat L’île d’Oléron et à François Legallais qui étaient arrivés les premiers pour combattre le feu : “ M. l’Inspecteur des Douanes se rendit sur le lieu de l’incendie avec les préposés dont le service lui permettait de disposer… ”. (166)

Ce n’était pas la première fois que les douaniers prêtaient main forte à la population pour lutter contre les flammes ravageant la forêt ou des biens. Ce ne fut pas non plus la dernière.

Le registre d’événements d’Arès nous apprend qu’entre 1860 et 1899 les douaniers du Nord-Bassin firent quatorze interventions remarquées contre des incendies sur les communes d’Arès, Andernos, Lège et Le Porge. Cette lutte renouvelée contre le feu valut aux gabelous les encouragements de la direction des douanes de Bordeaux, ce qui était la moindre des choses, mais aussi des félicitations de la Préfecture, notamment lors du grand incendie des 17, 18 et 19 avril 1870 dans les communaux d’Arès et d’Andernos et dans la propriété Javal.

Ainsi, le 7 mai 1860, le directeur intérimaire de Bordeaux, Ch. de Montcheuil écrivait à l’inspecteur de La Teste :

Un incendie qui pouvait prendre d’immenses proportions a éclaté le 29 avril (1860) dans une forêt appartenant à M. Javal, membre du Conseil Général ; mais grâce au concours des habitans et des employés de la brigade d’Arès, les flammes n’ont dévoré que 6 hectares de jeunes pins.

Vous me signalez, comme s’étant fait remarquer le brigadier Parant, le sous-brigadier Delord et les préposés Minaut, Larrieu et Villate. Je vous autorise, ainsi que vous le demandez sous la date du 1er de ce mois, à applaudir, en mon nom, à leur louable empressement.

Dans neuf des quatorze interventions citées, les douaniers aidèrent donc les populations à combattre les feux dans les forêts, semis de pins et communaux (167) ; les quatre autres actions concernaient :

– une maison d’Arès le 11 août 1864,

– le sinistre qui ravagea le logement du régisseur, les écuries et les remises du domaine Javal les 21 et 22 juin 1865,

– l’incendie de l’usine Javal en juin1887,

– celui d’une habitation sur la route d’Arès à Lège le 6 mai 1888

– et celui de l’école congréganiste d’Arès en 1899.

Le 18 août 1864, M. Denelle, directeur à Bordeaux, écrivait à l’Inspecteur à La Teste : “ Sous la date du 13 de ce mois, vous me faîtes connaître, Monsieur, que les sieurs Boureau, Larrieu, Minaut, Condom et Jougla de la brigade d’Arès, et Decap, de celle de Piquey, ont puissamment contribué, le 12 sous la direction du capitaine Bordage, à arrêter les progrès d’un incendie considérable, dans une forêt de pins. Je vous prie d’accorder des éloges, en mon nom à ces divers employés ”. (168)

Moins d’un an plus tard, le 22 juin 1865, le capitaine Bordage, d’Arès, rendait compte à l’inspecteur divisionnaire de l’empressement et des louables efforts de plusieurs de ses hommes : “ Dans la nuit du 21 au 22 juin courant, un violent incendie a éclaté sur le domaine de M. Javal, député au corps législatif. Au premier cri d’alarme, tous les hommes de la brigade d’Arès et le préposé Ducamin, du Grand-Crohot, en ce moment en congé, se sont rendus sur les lieux du sinistre, où ils ont activement travaillé à arrêter les progrès du feu qui a néanmoins détruit la maison occupée par le Régisseur, ainsi que les écuries et les remises contiguës ”.

L’année 1870 fut particulièrement désastreuse. Les 17, 18 et 19 avril, de violents incendies détruisaient 800 hectares de bois dans la propriété de M. Javal et les communaux d’Arès et d’Andernos. Les hommes disponibles des brigades de Lège et d’Arès, avec à leur tête le capitaine Fouet, unirent leurs efforts à ceux de la population et, pendant trois jours consécutifs, “ rivalisèrent avec elle de zèle, d’énergie et de courage ”. Suite au rapport établi le 21 par le sous-inspecteur à La Teste, qui “ remarquait entre tous le sous-brigadier Bertereix et les préposés Ducamin, Chavalon, Decap et Larrieu ”, le directeur Denelle répondait le 25 : “ J’applaudis à la belle conduite de M. Fouet et de ses employés et je vous prie de leur décerner en mon nom les éloges qu’ils méritent. Il ne m’échappe pas que le sous-brigadier Bédouret du Huga, en permission de 45 heures à Arès s’est spontanément mis à la disposition du capitaine à cette résidence et a généreusement payé de sa personne les 17 et 18 avril. Je sais gré à ce sous-officier de l’entier dévouement dont il a fait preuve dans la circonstance … ”.

Le 11 mai, nouvelle lettre du directeur au sous-inspecteur : “ Le capitaine à Arès rend compte, Monsieur, par le rapport que vous m’avez transmis le 9 du courant, d’un violent incendie qui s’est déclaré, le 6 de ce même mois, dans les communaux de sa résidence et la propriété de M. E. Pereire. M. Fouet s’est rendu, avec les employés disponibles, sur le lieu du sinistre où ses hommes et lui ont travaillé avec ardeur, pendant cinq heures consécutives pour circonscrire les ravages du feu. Je suis heureux de constater cette nouvelle preuve de dévouement de leur part et je vous prie de leur adresser, en mon nom, les éloges qui leur sont dus ”.

La litanie des sinistres reprend en 1887, du moins pour les douaniers d’Arès ; cette année-là, le 23 juin, ils concouraient “ à l’extinction de l’incendie de l’usine Javal ”. Le 6 mai 1888, sous les ordres du sous-lieutenant Omont, ils intervenaient pour maîtriser le feu qui ravageait “ une maison d’habitation située sur la route d’Arès à Lège ” ; et, quarante-huit heures plus tard, ils apportaient une nouvelle preuve de leur dévouement en participant “ à l’extinction d’un incendie dans la forêt de pins d’Arès ”. Mais dans la nuit du 6 mai 1893, tous les gabelous d’Arès et de la presqu’île étaient sur la brèche : “ les forêts de Lège, du Porge et d’Arès ” étaient la proie des flammes et leur “ empressement ” dans la lutte devaient leur valoir les félicitations de la direction des Douanes de Bordeaux. (169)

Les dernières interventions, essentiellement arésiennes, eurent lieu les 24 et 25 juillet 1898, “ l’imprudence d’un fumeur ” ayant déclenché un incendie dans les pins entre Arès et Andernos, le 7 juin 1899 toujours dans le pinhadar arésien, enfin dans la nuit du 26 au 27 décembre 1899 pour “ prêter un concours à la population locale pour éteindre l’incendie qui avait éclaté à l’école congréganiste ”.

Pompiers à l’occasion, les douaniers prêtaient enfin leur concours aux Eaux et Forêts pour la protection des semis de pins, ce qui n’alla pas sans poser de sérieux problèmes : outre le fait que les préposés des douanes avaient obtenu la faculté de faire pacager du bétail dans les forêts de l’Etat, pour améliorer leur ordinaire, les déplacements en forêt, à cette époque, n’étaient pas sans risques !

Le 5 juillet 1861, le garde forestier Courrège était grièvement blessé par un taureau sauvage dans la forêt de La Teste, près du corps de garde douanier de La Sally. Témoins de l’accident, deux douaniers de la capitainerie de Cazaux, vraisemblablement très effrayés par l’animal et ne se sentant pas l’âme de toreros, crurent le garde tué et s’enfuirent prévenir leur capitaine. Quelle ne fut pas la surprise de celui-ci, lorsqu’il vit arriver à la caserne la victime, toute ensanglantée, quelques heures plus tard. Aussi, l’inspecteur de La Teste Jules Pontallié accusa-t-il le capitaine Fourou et ses hommes de lâcheté : “ il fallait – leur écrivit-il, marcher au taureau et le tuer ! ”

N’ayant pu déterminer à qui appartenait le taureau redoutable, les Eaux et Forêts rappelèrent quelques principes essentiels dès le 25 juillet 1861 : “ En ce qui concerne les bestiaux que les gardes, les préposés des douanes et les employés des Ponts et Chaussées sont autorisés à faire pacager en forêt, il convient de prendre des mesures convenables pour que ces bestiaux ne soient admis au pâturage qu’au nombre fixé et qu’ils soient gardés ”. Ensuite, les animaux dangereux devaient disparaître. Enfin, la déclaration du nombre et de l’espèce des bestiaux devait être faite tous les ans au mois de novembre.

Ce rappel à l’ordre fut d’une redoutable efficacité. L’accident du garde forestier Courrège ne se répéta pas !

 

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NOTES

(156) Les archives de la Marine, transcrites par A. Rebsomen, livrent un sauvetage à la date du 9 décembre 1810 : “ Le chasse marée Le Printemps, capitaine Boileau, sorti de Bayonne le 4, avec un chargement de 225 pains de résine, à la destination de Nantes, a naufragé le 7 sur la côte près l’anse du Sud. Ce bâtiment ayant été brisé une heure après son échouement, on n’a pu faire sauver que 42 pains de résine et quelques menus cordages. L’équipage composé de 4 personnes aurait infailliblement péri, sans les prompts secours qui leur ont été donnés par les marins pêcheurs et les préposés des douanes ”. Il faut aussi souligner une source importante pour la période 1860-1914 : la presse arcachonnaise.

(157) A.D. Gironde, série U (Tribunal de 1ère instance de Bordeaux, jugement du 16 juin 1840).

(158) J. Paloc, ouvrage cité, p. 59-60.

(159) Pierre-Victor Barbier, Monographie des directions des douanes, p. 168.

(160) Musée des Douanes, AR 1650 n° 7178.

(161) Pour connaître son histoire, voir M. Boyé, Les douaniers sur la presqu’île, article cité, p. 162-163 ; Un rapport de sauvetage (6 février 1917) a été publié dans son intégralité dans B. S.H.A.A. n° 55 (4è trim. 1987).

(162) Circulaire du 6 mars 1792 (médicaments étrangers) et circulaire du 14 septembre 1792 (poudre ayant l’odeur du café).

(163) Catalogue de l’exposition du Musée des Douanes, La Douane et la mer, 1994, p. 6.

(164) Pour plus de détails, voir M. Boyé, L’huître et les douaniers, article cité, p. 22 à 28.

(165) Les Gujanais avaient répondu à l’appel en nombre ; l’adjoint de Gujan et vingt-cinq de ses compatriotes avaient été aussitôt dirigés sur les lieux de l’incendie mais avaient été renvoyés, “ ceux de La Teste ayant déjà beaucoup travaillé ” !

(166) A.M. La Teste. Supputant sur les causes de l’incendie, le maire de La Teste écrivit : “ on s’accorde à penser que ce pourrait être quelque chasseur dont la bourre du fusil aurait tombé sur des matières faciles à s’enflammer à raison de l’état de la température ”.

(167) Incendies des 29 avril 1860, 12 août 1864, 17-18-19 avril 1870, 6 mai 1870 (propriété Pereire), 8 mai 1888, 6 mai 1893, 24 juillet 1898, 25 juillet 1898, 7 juin 1899.

(168) Une semaine auparavant, le 18 août 1864, tous les employés d’Arès avec à leur tête le capitaine Bordage avaient “ travaillé activement à l’extinction du feu ”, qui s’était déclaré à minuit dans une maison du bourg.

(169) Cet épisode fut marqué, le 26 juillet 1893, par le “ retrait ” des félicitations au lieutenant d’Arès qui n’avait pu prouver “ qu’il avait participé à l’extinction de l’incendie ” !

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