Gabelous en Pays de buch (1.3)

MICHEL BOYÉ

GABELOUS EN PAYS DE BUCH

(1790-1914)

BASSIN ET OCÉAN SOUS SURVEILLANCE

 

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1ère PARTIE

L’ORGANISATION DOUANIÈRE

UN SIÈCLE DE TRANSFORMATIONS

 

CHAPITRE III

D’UNE RÉPUBLIQUE À L’AUTRE

(1848-1914)

 

Lorsque la Monarchie de Juillet fut renversée, les effectifs douaniers approchaient les 30.000 agents. Ce nombre ne sera jamais plus dépassé, ni même égalé. Si l’on excepte la période particulière du Grand Empire, il est le plus élevé de l’histoire de la Douane française.

Avec la Seconde République, vint donc le temps du repli ; réductions d’effectifs, suppression de petits bureaux, mises à la retraite d’office de nombreux agents. En dépit de ces mesures drastiques, la direction des douanes de Bordeaux demeurait toujours la première direction des douanes de France. Nous disposons, pour cette période charnière, de l’état général et nominatif de tous les agents qu’elle employait sur le département de la Gironde. (90)

Bureaux et brigades du Pays de Buch étaient alors, en janvier 1850, sous la houlette d’un sous-inspecteur du nom de Jean-Jacques Lafontan. L’inspection de La Teste avait été en effet déclassée en octobre 1849. Elle ne devait être re-créée que le 1er octobre 1852 avec la promotion au grade d’inspecteur de ce même Lafontan. Sur le terrain, l’organisation n’avait cependant pas encore changée.

Les bureaux étaient toujours au nombre de trois : La Teste (2 agents : un receveur principal épaulé par un commis), Certes (2 agents : un receveur subordonné et un visiteur) (91) et Gujan (1 agent : un receveur subordonné) (92). Quant aux brigades côtières, elles étaient toujours réparties en trois capitaineries : au nord, celle des Genêts ; sur le Bassin d’Arcachon, celle de Certes, et au sud, celle de Cazaux.

Après les réductions de 1848 (supposées mais forcément réduites), la sous-inspection de La Teste affichait en 1850, pour ses brigades du Pays de Buch, un effectif global de 87 douaniers, ce qui peut sembler pléthorique comparé au trafic commercial, en majorité de cabotage, qui existait alors sur le Bassin d’Arcachon avec les trois ports de La Teste, Gujan et Certes. En fait, cet effectif s’explique par le caractère particulier du Bassin d’Arcachon et de ses abords. Quelle est alors sa répartition ?

– 1°/ Rattachés à la capitainerie des Genêts, déjà évoquée, se retrouvent les postes de La Garonne (4 hommes dont le sous-brigadier Pierre Gaillardon) et du Grand Crohot (4 hommes dont le brigadier Jean Cantin) sous l’oeil du lieutenant Louis Robert ;

– 2°/ sous les ordres du capitaine Mathieu Paloc, installé à Certes, il y a les 7 agents du poste du Ferret, dont le brigadier Joseph Dupon, la brigade de Lanton composée de 12 hommes, le poste d’Arès (4 hommes), celui de Piquey (4 hommes) et l’imposante brigade de Certes (25 hommes dont le lieutenant Raymond Caralp)

– 3°/ enfin composant la capitainerie de Cazaux, on dénombre la lieutenance de La Teste avec ses 8 hommes dont le lieutenant Michel Bossy, les postes de Mestras (4 hommes), de Cazaux (5 hommes), du Moueng (9 hommes), de Pilat – alias Le Moulleau – (4 hommes) et du Sud (4 hommes).

Certes, la protection des huîtrières naturelles, épuisées à force de dragages intempestifs, ne figurait plus au chapitre des missions douanières (93), mais le rétablissement rapide de la taxe de consommation sur le sel, qui n’avait été supprimée que pendant quelques mois en 1848, avait eu des effets pervers ; la contrebande sur le sel demeurait, sur le Bassin d’Arcachon, l’une des préoccupations majeures de la Douane malgré un déclin, déjà sensible, des marais salants.

Certes, les échanges, comme sous l’Ancien Régime, se résumaient pour l’essentiel à l’expédition de matières résineuses et à la réception de pierres à bâtir (94), mais l’amélioration des infrastructures (canal de La Hume à Cazaux (95), chemin de fer, route départementale Bordeaux-La Teste) laissait supposer à terme l’émergence de nouveaux trafics et la possibilité accrue de versements frauduleux de marchandises ; s’agissant des brigades côtières, déjà mises à contribution pour la surveillance des épaves, nombreuses sur la côte gasconne, et pour les secours à porter (éventuellement) aux navires en perdition, elles trouvaient ainsi une raison supplémentaire d’être … ou plutôt de prospérer.

 

I. DE COUPS D’ETAT EN DEFAITES

Le Second Empire devait marquer un tournant dans l’histoire douanière, au plan national comme au plan local… avant même d’être officiellement proclamé.

Parmi les grandes décisions qui furent prises dans les jours qui suivirent le coup d’Etat du 2 décembre 1851, figure la fusion de l’Administration des Douanes avec celle des Contributions Indirectes (décret du 27 décembre) (96) ; ses conséquences sur l’activité des douaniers du Pays de Buch sont, en l’état actuel de nos connaissances, difficiles à dégager.

Dans le même ordre d’idées, le coup d’Etat douanier de 1860 ne dut guère émouvoir les personnels des bureaux de La Teste, Certes et Gujan ; que le traité franco-anglais eût été négocié dans le plus grand secret et qu’il eût été conclu en dehors des Chambres, il en fallait plus pour les ébranler.

Peut-être éprouvèrent-ils quelque fierté en apprenant que le propriétaire “ girondin ”, par ailleurs ardent propagandiste de la jeune cité d’Arcachon, Jean-Louis Victor Adolphe de Forcade La Roquette, était appelé à la tête de la direction générale des Douanes le 12 mars 1860.

 

La valse des brigades –

Par contre, selon toute vraisemblance, les agents des brigades de la sous-inspection de La Teste se sentirent plus concernés par les réorganisations successives qui touchèrent leurs conditions de vie, notamment par celle qui, décidée au début de l’année 1851, officialisa la suppression de la capitainerie de Certes, éclatée en deux capitaineries : l’une à Arès, la seconde à La Teste-de-Buch. Cette réforme entraîna en particulier une mini-révolution administrative sur la presqu’île du Cap-Ferret : la lieutenance du Grand-Crohot fut alors purement et simplement transférée au Cap-Ferret, tandis qu’étaient rattachées à Arès, outre cinq brigades de la défunte capitainerie de Certes (Certes, Lanton, Arès, Piquey et Le Ferret), les brigades du Grand-Crohot et de La Garonne.

Ce dernier poste disparut – semble-t-il – avant même l’effondrement du Second Empire. Un registre d’événements de la brigade d’Arès porte, à la date du 6 octobre 1866, un ordre de service signé du sous-inspecteur divisionnaire Ducatel, concernant le préposé Gautier de la Garonne (97). Ce même document contient, par contre, un rapport du capitaine Fouet qui fait état de la disparition du poste moins de quatre ans plus tard : “ Le 5 février 1870, un vol d’épaves ayant eu lieu sur la partie du littoral de l’océan comprise entre l’ancienne caserne de la Garonne et le point de jonction de Bellevue, j’ai pu mettre la main sur 4 maraudeurs au moment où ils se disposaient à embarquer, sur des nacelles qui se trouvaient ancrées au Canon, quatre-vingt merrains (cardines) provenant de ce vol. Ces individus nommés Poudens Jean, Magrin Jean, Lahaye Pierre, et Lahaye François, marins de la commune d’Andernos, ont été conduits par moi à La Teste où, sur l’ordre de M. le sous-inspecteur divisionnaire, j’ai constaté le fait par un procès-verbal et livré les prévenus à la Gendarmerie ” (98).

La brigade de Piquey subit un sort identique. Toujours présente sur la carte douanière en 1865 (99) puisque ses agents obtenaient en août du directeur généraldes douanes l’autorisation de faire pacager, pour leurs besoins, trois têtes de bétail “ dans les dunes de Gascogne ”, elle fut supprimée avant même l’année fatidique de 1870 ; le 19 février en effet, le sous-inspecteur de La Teste, M. Ducatel, ne mentionnait plus la brigade du Piquey dans une note confidentielle adressée au capitaine à Arès.

Avec la Troisième République, les moeurs administratives ne changèrent guère. Restructurations et suppressions se succédèrent. Un rapport que le sous-inspecteur Lhotellerie remit le 27 avril 1893 laisse à penser qu’en premier lieu la brigade du Crohot fut supprimée en 1888. “ En 1891, l’opportunité du rétablissement des brigades en résidence effective à la grand’côte était examinée. Malgré les avantages incontestables qui auraient résulté de ce retour au passé, la question est demeurée à l’état de projet, sans doute parce qu’elle aurait amené un surcroît de dépenses, des difficultés de constituer un service médical, la nécessité de convertir des postes d’hommes mariés en brigades de garçons, etc. Bien que le service actuel à la grand’côte fonctionne depuis 1888 sans avoir heureusement amené (…) d’incident (…), tout en reconnaissant les défectuosités de la situation, suis-je néanmoins porté à soutenir son maintien… ”.

Trois ans plus tard, intervenait une nouvelle décision importante non seulement au plan du fonctionnement des services douaniers sur le Bassin d’Arcachon, mais aussi pour l’histoire locale puisqu’apparaît “ officiellement ”, semble-t-il pour la première fois, mention du poste du Moulleau, du moins pour les douaniers.

Le 18 septembre 1896, le directeur des douanes de Bordeaux, M. Roussel, annonçait en effet la création d’une demi-brigade au Moulleau (100). Exit le poste du Pilat (101).

Comme souvent en pareil cas, il s’ensuivit des réorganisations en chaîne : avec “ la suppression du canot d’Arès et de son équipage ” (102), il ne subsistait plus désormais que deux unités maritimes, l’une au Ferret, l’autre au Moueng. Aussi, le capitaine Sansuc dut-il actualiser ses instructions : “ Le point de jonction (bassin) entre les brigades d’Arès et du Ferret sera Claouey. Le brigadier du Ferret fera exécuter les jonctions par le service maritime qui s’assurera de la situation de l’entrepôt de houille du Canon. Les brigadiers du Ferret et d’Arès effectueront leur conférence mensuelle par un rebat au Truc Vert. Celui du Ferret rentrera par le bassin tout comme son collègue d’Arès… Les points à surveiller à la haute mer sont principalement les ports d’Arès et d’Andernos ; celui de Lège et les parties accessibles entre Arès et Andernos jusqu’à Taussat seront vus par des reconnaissances de jour seulement… ”.

Ainsi, au tournant du siècle, ne subsistait sur la presqu’île qu’une seule unité douanière, la plus ancienne, la brigade du Ferret dont le corps de garde était proche du Phare (103), aux activités terrestres et maritimes comme celles de son homologue de la côte sud basée à Arcachon, dans le quartier marin de Saint-Ferdinand.

 

La création du bureau des douanes d’Arcachon –

La Douane du Pays de Buch, déjà intéressée par le boisement des landes et les débuts de l’ostréiculture (104), le fut plus encore par la création d’Arcachon. Des conditions de vie nouvelles, des missions traditionnelles mieux remplies paraissaient être offertes désormais, aux agents des brigades comme aux agents des bureaux. Mais il fallut plusieurs décennies pour que la physionomie douanière du Sud-Bassin évoluât dans le sens souhaité par les gabelous, pour qu’Arcachon triomphât de la cité-mère de La Teste.

Auparavant, les douaniers allaient devoir, comme tous leurs concitoyens, affronter l’épreuve de la guerre et se résigner à la défaite de leur pays. Cette page tragique de l’histoire de France se trouve malheureusement “ gommée ” dans le registre des événements de la brigade d’Arès. N’y figure en effet que la copie d’une lettre “ écrite le 24 octobre 1870 par M. le Préfet de la Gironde au Directeur à Bordeaux ” (105) :

Le Gouvernement de la défense nationale a pris récemment des mesures pour empêcher le transfert de bestiaux, de denrées ou produits industriels qui pourraient être destinés au ravitaillement de l’ennemi.

Je suis informé que, malgré ces mesures, les transports dont il s’agit, ainsi que des fournitures de diverses natures seraient effectués ou tentés par des individus chez lesquels l’appât du gain paraît avoir étouffé tout sentiment d’honneur.

Je vous prie, M. le Directeur, de donner les ordres les plus sévères, pour que les opérations de commerce, ventes ou achats, ayant pour but de procurer des ressources à l’armée prussienne ne puissent avoir lieu.

Et dans le cas où un individu serait convaincu d’avoir négocié une affaire de vente ou de transport de bestiaux, denrées ou produits industriels destinés à l’ennemi, il devrait être immédiatement arrêté et mis entre les mains de l’autorité militaire pour être traduit devant une cour martiale.

Si le silence de la brigade d’Arès permet de conclure au patriotisme du négoce bougès, la paix revenue, avec la Troisième République, le sud-Bassin retrouva peu à peu son climat de guerre de clochers. Jusqu’au début du XXème siècle, les douaniers continuèrent d’être au centre des querelles entre les municipalités d’Arcachon et de La Teste.

En 1886, les services douaniers de la sous-inspection testerine furent agités par une question d’importance : qui l’emporterait du maire de La Teste et du sous-inspecteur Jules Masseron, nommé à La Teste le 1er avril mais qui voulait émigrer à Arcachon, la cité rivale ? (106)

Depuis plusieurs mois déjà, le conseil municipal arcachonnais avait émis le souhait que la recette des douanes et le bureau de la Marine fussent transférés à Arcachon. Les relations entre les deux communes de La Teste et d’Arcachon n’en avaient été que plus détériorées. Qui plus est, depuis la fin de l’année 1885, la direction des douanes de Bordeaux avait mis en chantier une restructuration de ses services sur le Bassin d’Arcachon. Et voilà qu’un sous-inspecteur ne trouvait pas un logement à sa convenance à La Teste !

Malgré les démarches du conseiller général Léon Lesca et une volumineuse correspondance, le maire Jules Lalesque ne put empêcher Masseron d’emménager à Arcachon, officiellement pour quelques mois… le temps pour lui de dénicher quatre murs testerins pour domicile. Mais au terme du délai autorisé, le 1er octobre 1886, le sous-inspecteur prit son service, comme il en avait désormais l’habitude, à Arcachon.

Jules Lalesque n’eut même pas le temps de préparer sa riposte ; le 2 novembre 1886, il apprenait que le ministre des Finances, Sadi Carnot, venait de décider de transférer la recette des douanes de La Teste à Arcachon à compter du 1er janvier 1887. Raison invoquée : en trente ans, Arcachon avait vu développement portuaire largement nourri aux dépens du port de La Teste qui avait progressivement été dépouillé de ses activités traditionnelles. Le cabotage et la pêche – transformée il est vrai par l’essor du chalutage à vapeur (107) – s’étaient déplacés vers Eyrac et le Moueng ; le havre testerin ne se consacrait plus qu’à l’ostréiculture.

La lettre de Sadi Carnot du 4 décembre 1886 est à ce sujet explicite : “ … Le déplacement du bureau de La Teste a été provoqué par l’Inspection Générale des Finances qui avait fait ressortir que depuis longtemps, le port de cette localité a perdu toute son importance. En effet, les navires venant de l’étranger ne peuvent y accéder et il est uniquement fréquenté par des canots de pêche d’un très faible tonnage. Le contraire a été relevé à l’égard de celui d’Arcachon… ”.

Il ne restait donc plus au maire testerin qu’à défendre la sous-inspection des douanes. La direction de Bordeaux lui demanda d’attendre la mutation de Masseron ; Léon Lesca et le député Octave Cazauvieilh intervinrent auprès du directeur général des Douanes Georges Pallain, futur gouverneur général de la Banque de France. En août 1887, Léopold Lhotellerie, le nouveau titulaire qui s’était fait attendre, prit effectivement ses quartiers à La Teste. Mais ce n’était qu’un sursis : le 1er avril 1889, la sous-inspection était déplacée à Bordeaux, vraisemblablement pour ménager les édiles testerins.

La translation à Arcachon, au printemps 1895, de l’administration de la Marine annonçait, à terme, le démantèlement total de la douane de La Teste, tant les liens étaient étroits entre ces deux services de l’Etat. Tout fut consommé le 1er janvier 1905, lorsque la capitainerie, dont le titulaire était alors l’ariégeois Bertrand Sansuc, fut enfin transférée à Arcachon.

 

II. PRÉPARER LA REVANCHE

Mêlés aux joutes politiques locales, les services douaniers n’en furent pas moins très largement concernés aussi par la politique militaire du pays… et par la “ républicanisation ” de l’Administration. Organisées en bataillons depuis l’ordonnance du 31 mai 1831 (108), les brigades des douanes, après avoir participé à la guerre de 1870 de manière plus ou moins directe (109), se trouvèrent impliquées dans la préparation de la Revanche.

 

La militarisation douanière –

Pour les gabelous, il fallait tout d’abord ne pas relâcher leur vigilance dans la lutte contre les trafics d’armes (déjà !). A la fin du printemps 1875, par exemple, une lettre du 19 juin, “ écrite par le Ministre de la Guerre à son collègue des Finances ” était soigneusement transcrite dans les brigades.

La Manufacture de St Etienne a expédié tout récemment à l’un des bataillons de chasseurs à pied stationnés à Paris 43 caisses contenant des fusils. Des soustractions de même nature ont eu lieu vers le milieu de l’année dernière lorsque les premiers revolvers réglementaires pour l’armement de troupes ont été expédiés de St Etienne. Il est possible que la soustraction de ces armes ait été faite en vue de les envoyer à l’étranger. S’il en est ainsi les auteurs de ces détournements devront chercher à faire passer la frontière aux armes qu’ils ont soustraites, et il y a lieu de chercher à empêcher leur sortie.

J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien donner le plus promptement possible des ordres au service des douanes pour qu’il redouble de surveillance et qu’il s’oppose par tous les moyens en son pouvoir à la sortie de ce matériel.

Je vous serais très obligé, le cas échéant, de me communiquer les faits de nature à jeter le jour sur cette affaire qui vous seraient signalés par le service des douanes.

Ensuite, régulièrement, la Direction générale des Douanes rappelait aux capitaines qu’il leur incombait de prévoir des exercices de tir à la cible en faisant en sorte toutefois que la moitié du personnel restât disponible pour garder la penthière. Eloignés des terrains militaires, les douaniers du Pays de Buch organisaient leurs exercices de tir sur les plages de l’Océan. Non seulement la côte était, à l’époque, peu fréquentée mais elle constituait un emplacement convenable, accessible sans grande perte de temps ou fatigue, si l’on en croit Charles Ducatel.

De leur côté, les autorités militaires programmaient des visites de l’armement des brigades des douanes. C’est ainsi que le 7 juillet 1876 le capitaine d’artillerie Pierron, dont la venue avait été annoncée dans un courrier du 4 mars, débarqua dans la capitainerie de La Teste.

Les années passant, la militarisation des douaniers fut-elle jugée insuffisante ? Le 23 mars 1888, l’inspecteur divisionnaire de La Teste, M. Lhotellerie, décida que du 1er avril au 1er octobre, le dimanche, de 7 heures et demie à 8 heures et demie du matin à proximité des corps de garde, dans chaque poste, le brigadier devrait passer en revue les hommes disponibles et les exercer au maniement d’armes et aux manoeuvres. Lorsque le temps serait mauvais, la revue se ferait dans le corps de garde et il y aurait théorie sur l’Ecole du Soldat et le service des places (110).

Une semaine plus tard, il rappelait que les chefs de poste, pour le service de côte, devaient veiller à ce que les sous-officiers et préposés fussent armés de la carabine et non du sabre. Il était temps que les soldats de la frontière abandonnent quelques-unes de leurs traditions. La nécessaire efficacité, pour l’avenir, était à ce prix.

En juin 1893, les instructions furent quelque peu modifiées : du 1er avril au 1er octobre, une fois par semaine pendant une heure – et non plus exclusivement le dimanche -, il y aurait manoeuvres, celles-ci devant être remplacées par la théorie en cas de mauvais temps ; du 1er octobre au 1er avril, seulement théorie. Il n’était plus question d’oublier “ les exercices militaires ” pendant les jours d’automne et d’hiver. Mais ce nouvel ordre fut mal interprété ; aussi, le 8 mars 1894, l’inspecteur Lhotellerie, soucieux du repos de ses hommes, insista pour que les exercices, s’ils étaient programmés le dimanche, aient lieu le matin, de sorte que les agents puissent bénéficier de l’après-midi !

L’année suivante, une nouvelle étape fut franchie dans la préparation du prochain conflit “ annoncé ”. C’est ainsi que, dès mai 1895, les douaniers furent associés à la répression de l’espionnage (111). Le 4 novembre 1898, le capitaine Sansuc reçut de Bordeaux une lettre confidentielle, signée du directeur Lavie, fixant les conditions dans lesquelles les préposés devaient exercer la surveillance de certains navires battant pavillon étranger qui se livreraient à la reconnaissance des côtes, au sondage des passes ou à l’examen des ouvrages fortifiés.

Tant qu’un navire tiendra la mer et croisera les côtes, il appartiendra aux agents de la marine et à ceux des ponts et chaussées et des douanes (chefs guetteurs, chefs de postes sémaphoriques, gardiens de phares et douaniers) d’en surveiller les évolutions et de rendre compte immédiatement à leurs chefs hiérarchiques directs, en même temps qu’à l’autorité administrative ou de police la plus proche, des faits suspects qu’ils auront pu constater. C’est à partir du moment où les individus, composant l’équipage d’un bateau reconnu suspect, descendraient à terre que les services de police devraient directement intervenir. A cet effet, les fonctionnaires et agents desdits services auraient à prendre immédiatement en surveillances ces individus, à s’assurer de leur identité et à leur interdire d’une façon absolue l’accès des ouvrages de défense, l’emploi des cartes et des appareils photographiques…

Mais la côte océane n’était pas qu’un espace professionnel ou de préparation militaire ; elle était aussi le lieu de toutes les trouvailles (112). Les douaniers y faisaient des découvertes, qui pouvaient présenter parfois un intérêt archéologique, si l’on en croit l’aventure du brigadier Duluc (113), et qui rompaient la monotonie de leurs missions quotidiennes. Mais le 28 février 1902, à la suite d’un incident que nous ignorons, le capitaine Sansuc rappela de manière péremptoire à ses troupes la règle qui défendait à tout agent de se livrer, soit par lui-même, soit par le biais de sa femme, à quelque commerce que ce fût.

Peut-être l’officier avait-il remarqué à la devanture d’un libraire ou d’un marchand de journaux d’Arcachon une carte postale représentant des douaniers vendant des os de seiches ! De fait, interdits de pêche et d’ostréiculture, les douaniers avaient pris l’habitude, quand ils n’avaient pas en vue une utilisation personnelle, de revendre tout ce qu’ils trouvaient sur la plage. Comme pour l’ostréiculture, ils durent “ accommoder ” l’instruction de leur capitaine …

Encore quelques années, et certains de ces hommes se verraient incorporés dans les bataillons douaniers et vivraient la fin d’une époque qui, pour eux, n’avaient pas toujours été belle… comme elle avait été mouvementée pour l’un de leurs médecins.

 

La “ républicanisation ” de l’Administration –

Depuis la démission du docteur Clément en décembre 1891, la brigade des douanes d’Arès n’avait plus de médecin. La question était importante, surtout sur le plan social : dès les premières années du XIXè siècle en effet, avait été institué un service de santé dans l’Administration douanière. Y avaient droit “ les agents des brigades, y compris les officiers, et tous les membres de leurs familles habitant ordinairement sous leur toit ”. (114)

Pour le poste vacant d’Arès, l’Administration eut à examiner deux candidatures : celle du docteur Peyneaud, médecin à Arès, et celle du docteur Bonnefond, médecin à Andernos. En toute logique, le docteur Peyneaud se porta candidat le premier. Comme le prévoyaient les textes, la direction des douanes de Bordeaux sollicita l’avis du préfet de la Gironde. Essentiellement pour la forme puisque’une note signale qu’il n’y avait “ pas de choix ”. L’affaire semblait donc devoir être réglée rapidement. C’était sans compter avec la préfecture ; un questionnaire émanant du cabinet de M. Berniquet souleva l’interrogation “ confidentielle ” suivante le 21 mars 1892 : “ Monsieur Duvigneau, président du Conseil Général, est prié de nous faire connaître s’il n’y a rien de défavorable à signaler, du point de vue politique, sur M. le Dr Peyneaud, demeurant à Arès ” !

L’enquête fut rondement menée et le président du Conseil Général ne barguigna guère pour donner son appréciation brutale : “ Réactionnaire militant ”. Conséquence logique, la préfecture rendit son verdict : “ Ne pas nommer M. Peyneaud, médecin de la Douane, ordre de M. le Préfet – 26 mars 1892 ”. Cinq jours avaient suffi pour éliminer le postulant et pour porter à la connaissance de la Douane bordelaise l’injonction préfectorale qui fut vraisemblablement mal accueillie.

La candidature du docteur Peyneaud connut donc un temps d’arrêt qui permit à la préfecture de la Gironde de susciter celle du docteur Bonnefond. La procédure, cette fois menée au rythme administratif, c’est-à-dire avec lenteur, se remit en marche le 29 juin 1892. M. Duvigneau fut-il difficile à joindre en période estivale ? L’instruction du préfet, indiquant qu’il fallait “ prendre Bonnefond ”, fut officiellement rédigée le 25 août.

C’était faire peu de cas des douaniers, de leurs familles et de l’amour-propre des gens d’Arès, dont le maire, M. Ducamin, était intervenu le 20 juin, sans grande diplomatie il est vrai, pour appuyer la candidature de Peyneaud (115), et du directeur des douanes de Bordeaux, M. Roussel, qui penchait lui aussi depuis le 4 juillet pour ce même Peyneaud. Mais le choix définitif du “ médecin-chirurgien ”, que les gabelous arésiens attendaient maintenant avec impatience depuis plus de huit mois (116), appartenait à la Direction générale des Douanes.

Fin août 1892, les deux dossiers – Bonnefond et Peyneaud – furent transmis à Paris ; les bureaucrates parisiens tranchèrent aussitôt en faveur de … Bonnefond ; celui-ci avait un atout important dans sa manche, ignoré de toute évidence des Girondins : il avait été naguère médecin au Ministère de l’Intérieur. Serment prêté, le docteur Bonnefond prit donc ses fonctions à la fin de l’été 1892 et devait les exercer jusqu’à l’été 1901.

Fut-il démissionnaire – ses relations avec le capitaine Sansuc paraissent avoir été tendues – ? Fut-il remplacé à la demande de la direction de Bordeaux ? Le dossier du service de santé d’Arès n’apporte aucun élément sur cette double question. Mais le 29 novembre 1901, le poste et les logements des douaniers arésiens recevaient la visite d’un nouveau médecin des douanes qui n’était autre que M. Ferdinand Peyneaud, ex-“ réactionnaire militant ” !

Quand la Grande Guerre éclata, le docteur Peyneaud veillait toujours “ à l’état de santé ” des gabelous et de leurs familles. Mais d’autres occupations allaient l’accaparer bien vite ; il allait d’abord prendre la place qui lui revenait au sein de l’hôpital militaire auxiliaire n° 205 d’Arès, installé dans la Fondation Wallerstein, avant de s’occuper ensuite, à partir de février 1915, des soldats convalescents qui étaient regroupés à Lanton ou à Andernos. Oubliée la Réaction dans les souffrances de l’Union Sacrée !

 

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NOTES

(90) A.D. Gironde, 9P 218 (Etat général et nominatif de tous les fonctionnaires et employés des douanes de la Gironde, signé Pierre Barbier, en date du 25 janvier 1850).

(91) Ce bureau disparaîtra le 1er avril 1889 avec la fin de l’exploitation des marais salants.

(92) Gujan sera supprimé le 1er juillet 1904, l’entrepôt de sel de Mestras n’ayant plus de raison d’être face au développement des conserveries de poissons testerines et arcachonnaises.

(93) Voir IIè partie (Chapitre III).

(94) Voir annexe II.

(95) Sur l’activité (éphémère) de ce canal, voir M. Boyé, Espagnols et Pyrénéens en Pays de Buch dans la première moitié du XIXè siècle, dans Les Pyrénées dans une Aquitaine, terre d’accueil, terre d’exil, 1996, p. 294-296.

(96) Cette fusion fut remise en cause en 1869 (décret du 19 mars). Voir catalogue du Musée des Douanes La vigne, le vin, la Douane (1995).

(97) “ Le préposé Gautier actuellement à l’ambulance d’Arès devra y rester jusqu’à ce que M. le Directeur ait statué sur la punition à lui infliger ”.

(98) Le bâtiment de La Garonne, laissé à l’abandon, servit toutefois de point de jonction pour les détachements venus du Ferret et du Crohot jusqu’en septembre 1892. A cette date, il apparut que la sécurité des agents ne pouvait plus être assurée ; il fut alors interdit aux patrouilles (de rebat et de contre-rebat) de s’y retrouver et d’utiliser les ruines comme abri.

(99) 25 août 1865 : Dunes de Gascogne – faculté de pacage. Liste des postes concernés : Biscarrosse, Sanguinet, Pilat, Sud, Cazaux, Piquey, Ferret, Garonne, Gressiet, Grand-Crohot, Huga, Truc-Blanc, Les Genêts, Saint-Nicolas. Postes exclus : Mimizan, Sainte-Eulalie, Le Moueng.

(100) Cette demi-brigade fut composée de deux agents mutés du Ferret (le sous-brigadier Lhospice et le préposé Lacaze) et d’un préposé du Moueng dénommé Séligné.

(101) En novembre 1883, ce poste de douanes “ avait dû être évacué ” (Journal d’Arcachon du 11 novembre 1883, cité par J. Ragot, Pages d’histoire locale, p. 134-135). Cette évacuation, face aux humeurs de la mer, avait-elle été définitive ou temporaire ? Pesa-t-elle dans la décision de M. Roussel ? Peut-elle expliquer que le poste du Moulleau ait été par la suite “ situé ” dans le domaine de Risque-Tout, propriété du futur maire d’Arcachon, M. Veyrier-Montagnères ?

(102) La tillole des marins d’Arès se nommait :

(103) Supprimée par décision administrative du 8 février 1963, elle fut effectivement dissoute le 1er juin de la même année.

(104) Voir infra, 2ème partie (chapitre III).

(105) La correspondance était en fait signée par le secrétaire général Lebrasseur.

(106) Pour connaître tous les détails de ce litige, voir M. Boyé, Il y a cent ans : la Douane à Arcachon, dans B.S.H.A.A. n° 51 (1er trim. 1987), p. 11 à 22.

(107) Michel Boyé et Noël Gruet, La pêche industrielle, dans Une histoire du Bassin – Arcachon entre landes et océan, p. 95 à 106.

(108) L’organisation militaire des unités douanières fut initialement complétée par deux autres ordonnances : celles des 11 mai 1832 et 9 septembre 1832 (J. Clinquart, La Douane sous la Restauration…, p. 302 et ss.).

(109) Sur la participation de la douane “ bordelaise ”, voir J. Paloc, ouvrage cité, p. 63 à 78.

(110) Cette instruction fut reconduite jusqu’en 1892.

(111) Instruction du 30 mai 1895, complétée par la suite par l’instruction du 27 janvier 1897.

(112) On s’y était aussi ennuyé beaucoup si l’on en croit un récit d’Henry Maret, tiré du Journal d’Arcachon du 1er janvier 1865 ; mais c’était sous le Second Empire ! “ La Pointe du Sud est caractérisée par un poste de douaniers qui tout le long de la journée s’amusent à battre du tambour. Je suis même convaincu que plusieurs d’entre eux se persuadent d’être payés par le gouvernement dans l’unique but d’apprendre à la mer la façon d’exercer un roulement ”.

(113) Le brigadier Duluc, affecté au poste du Sud dans les années 1850, découvrit en effet sur sa penthière des vestiges de four à goudron et des restes d’habitat post-médiéval (J. Lacou, Guide historique, pittoresque et descriptif du voyageur aux bains de mer d’Arcachon et à dix lieues à la ronde, 1856, p. 81, cité par A. Dautant, Ph. Jacques, A. Lesca-Seigne et J. Seigne, Découvertes protohistoriques à la Dune du Pilat, dans B.S.H.A.A. n° 33 [3è trim. 1982], p. 31).

(114) Pour plus de détails sur cette affaire, voir M. Boyé, Arès de 1892 à 1914 – Médecine et politique, dans B.S.H.A.A. n° 33 (3è trim. 1983), p. 19 à 25.

(115) M. Ducamin écrivait notamment : “ … Sans doute M. Peyneaud est signalé pour ses opinions réactionnaires mais depuis 1885, il a abandonné la politique militante et se consacre entièrement, je crois, à sa profession. M. Bonnefond est-il plus républicain que M. Peyneaud ? Il m’est bien permis d’en douter, Monsieur le Préfet, car naguère, en 1889, pour les élections législatives, il combattit ouvertement le candidat républicain M. Raynal… ”.

(116) Rappelons que les médecins des douanes étaient “ tenus de pratiquer les opérations chirurgicales sans rétribution supplémentaire ”, y compris “ les accouchements difficiles auxquels les soins d’une sage-femme ne [pouvaient] suffire ”.

 

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