Gabelous en Pays de Buch (1.1)

MICHEL BOYÉ

GABELOUS EN PAYS DE BUCH (1790-1914)

BASSIN ET OCÉAN SOUS SURVEILLANCE

 EditionsGabelous– Livre paru au 3ème trimestre 2000, actuellement épuisé –

 

TABLE DES MATIÈRES

 

AVANT-PROPOS

 

 1ère PARTIE

L’ORGANISATION DOUANIÈRE – UN SIÈCLE DE TRANSFORMATIONS

 

Chapitre Ier. Les Douanes Nationales (1790-1800)

– La Régie des Douanes Nationales

– La réorganisation de la direction de Bordeaux

– Les turbulences révolutionnaires

 

Chapitre II. De l’Aigle au Coq (1800-1848)

– La douane napoléonienne

La création du bureau des douanes de Certes

La réorganisation des brigades de la sous-inspection de La Teste

– Le triomphe du protectionnisme

La multiplication des brigades

La création du bureau des douanes de Gujan

 

Chapitre III. D’une République à l’autre (1848-1914)

– De coups d’état en défaites

La valse des brigades

La création du bureau des douanes d’Arcachon

– Préparer la Revanche

La militarisation douanière

La “ républicanisation ” de l’Administration

 

2ème PARTIE

L’ACTION DOUANIÈRE – FAITS MARQUANTS

 

Chapitre Ier. 1793-1815. Douaniers en armes ou soldats ?

– La défense des côtes sous la Convention

Les douaniers tenus à l’écart

Le recours aux douaniers

– La guerre aux Anglais et aux contrebandiers sous le Grand Empire

 

Chapitre II. Collecteurs d’impôt et sentinelles économiques

– Cabotage et marais salants

Quel trafic commercial ?

Les salins de Certes

– Un pays sous l’œil des brigades

La police des épaves

La navigation et la pêche

Le concours aux Contributions Indirectes

 

Chapitre III. Les douaniers à la rescousse

– Protéger les corps et les esprits

Le sauvetage

Le cordon sanitaire

La lutte contre les individus et les livres dangereux

– Protéger l’activité des hommes

La surveillance ostréicole

Protéger la forêt et les biens

 

3ème PARTIE.

À LA DÉCOUVERTE DES HOMMES

Chapitre Ier. Les inspecteurs de La Teste-de-Buch

– Les titulaires de l’inspection de La Teste-de-Buch

– Les mésaventures de trois inspecteurs

Chapitre II. Les receveurs des douanes du Pays de Buch

– Le bureau de La Teste-de-Buch

– Le bureau de Certes

– Le bureau de Gujan

– Le bureau d’Arcachon

Chapitre III. Les officiers des brigades

– Contrôle et capitainerie de La Teste-de-Buch

– Contrôle et capitainerie de Certes

– Capitainerie de Biscarrosse

– Contrôle et capitainerie des Genêts

– Capitainerie de Cazaux

– Capitainerie d’Arès

 

CHRONOLOGIE : ORGANISATION DE LA DOUANE EN PAYS DE BUCH

ANNEXES

1. Du pin et de ses productions, par le capitaine de Sainte-Eulalie (9 juillet 1818)

2. Marchandises embarquées et débarquées à La Teste pendant l’exercice de 1843, d’après des renseignements de l’inspecteur Sicart d’Alougny.

3. Un poste de douane historique : le poste du Moulleau.

SOURCES

BIBLIOGRAPHIE

INDEX DES NOMS DE PERSONNES

 

 

AVANT-PROPOS

 

En cette fin du XXe siècle, pour les autochtones comme pour les vacanciers qui viennent à la découverte du Pays de Buch ou qui se sont laissés prendre à ses charmes, la présence douanière n’est plus une évidence sur les bords du Bassin d’Arcachon et de l’Océan Atlantique.

À première vue, la Douane ne survit désormais que dans quelques récits d’anciens, puisés au fond de la mémoire ou tout simplement repris des pages poussiéreuses écrites par des journalistes et des écrivains aujourd’hui tombés dans l’oubli. Il s’agit la plupart du temps d’anecdotes pittoresques, souvent cocasses, tant il est vrai qu’en France on préfère railler, pour ne pas dire mépriser, les représentants du fisc et vanter les exploits des contrebandiers et des fraudeurs de tout poil. Oubliés les douaniers sauveteurs, les gabelous luttant contre les incendies ravageant les pinèdes naissantes… Çà et là, demeure le souvenir de douaniers pilleurs d’épaves ou surpris dans une sieste irrégulière, bercés par le doux clapotis de la « petite mer de Buch » ou le murmure régulier de l’Océan.

Pourtant, la Douane n’a pas encore totalement disparu des rivages du Bassin d’Arcachon et de l’Océan, au grand dam de certains touristes, amateurs ou détenteurs « d’herbe » ou de quelque autre produit illicite, ou même de plaisanciers plus soucieux de quitter le port que d’acquitter le droit annuel de navigation.

En 1999, deux « places » douanières subsistent : Arcachon et Arès. La première cité accueille un bureau et se trouve être le siège d’une brigade de surveillance et d’un élément nautique sans avenir puisque sa disparition est annoncée (1) ; la seconde est le point d’attache d’un camion-radar (1 bis). A titre de stricte comparaison, signalons qu’il y a un siècle, sur le territoire de la commune d’Arcachon, récemment créée mais qui avait dépossédé La Teste de son bureau, deux postes de douane assuraient la surveillance de la côte, tandis qu’Arès abritait une importante brigade des douanes sous les ordres d’un lieutenant.

Comment expliquer cet effacement quasi-total d’une administration naguère fortement implantée dans les communes riveraines du Bassin d’Arcachon mais aussi en bordure de l’Océan ? Il y a bien sûr l’évolution des missions et la transformation des méthodes de travail de la Douane, la modernisation de ses moyens, entreprise timidement entre les deux guerres mais accélérée depuis 1945. Il y a surtout des causes locales. L’abandon progressif ou brutal d’activités traditionnelles (marais salants, salaisons et conserveries, cabotage, chantiers navals) a, autant que l’impossibilité de créer un grand port militaire ou de commerce à Arcachon (2), conduit les douaniers à se désintéresser d’une zone où, malgré le développement intensif du tourisme et le rythme soutenu des échanges, les risques de fraude et de contrebande diminuaient.

Au moment où l’avenir de la Douane se joue désormais dans le cadre des institutions européennes et avant que cette administration ne disparaisse (peut-être) complètement du Pays de Buch, je me propose donc d’évoquer le « siècle d’or » de la Douane dans notre région. En effet, de la Révolution à la veille de la Grande Guerre, les agents de cette administration, alors fortement militarisée et par conséquent toujours disponible pour de nouvelles missions, ont profondément pesé sur la vie administrative, économique, sociale et même politique du Pays de Buch par leur nombre, leurs prérogatives, leur implantation “ stratégique ”, leur “ culture ” et leur esprit de corps.

Ainsi, pendant des décennies, les douaniers ont représenté “ la civilisation ” sur le désert littoral de la côte aquitaine, à tel point que lorsque, sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, la mode des bains de mer s’empara des vastes étendues sauvages du Médoc, du Pays de Buch et des Landes, l’implantation des premières stations s’appuya sur la présence souvent ancienne des postes des douanes, véritable “ habitat pionnier ” (3).

Serait-ce faire preuve de beaucoup d’exagération que de prétendre qu’en l’absence de gabelous Arcachon n’aurait pas vu le jour ?

Il suffit de rappeler ce que fut la séance mémorable qui réunit le conseil municipal de La Teste-de-Buch, le 8 mai 1856. Ce jour-là, le maire Alphonse Lamarque de Plaisance prononçait un discours sur l’érection en commune de la section d’Arcachon en développant toute une série d’arguments favorables au projet ; il se trouvait ainsi amené à réfuter, avec une verve empreinte de naïveté sinon d’hypocrisie, point par point, le mémoire du docteur François-Auguste Lalesque farouchement opposé à un Arcachon indépendant. Qu’osait dire le premier magistrat testerin ?

“ … L’auteur de la protestation va plus loin encore. Il aperçoit dans l’avenir, et dans un avenir très rapproché, la ruine complète de La Teste. D’après lui, l’Administration des Douanes et le commissairat de la Marine vont bientôt se transporter à Arcachon. Pourquoi ? Pour les Douanes, dit-il, parce qu’il y a cinq poste (4) dans la future commune et qu’il n’en existe que deux à La Teste. Mais s’il fallait à cause de ces cinq postes, et pour le bien du service, que l’Administration s’y transportât, ce changement serait bien plus aisé dans l’état actuel des choses. L’Administration en allant à Arcachon ne ferait que changer de quartier, elle résiderait toujours commune de La Teste, toujours dans le chef-lieu de canton ; tandis qu’une fois Arcachon érigé en commune, non seulement il faudrait sortir de la commune, mais même du chef-lieu de canton.

“ Croyez-vous qu’il serait aussi facile alors d’abandonner La Teste qui deviendra d’autant plus centrale qu’il se sera formé une commune après elle ?… ”.

 Cet argument du maire n’avait guère plus de poids que les considérations de son adversaire ; l’avenir allait le montrer. Quoi qu’il en fût, M. Lalesque fils aîné prit à son tour la parole pour réaffirmer et expliquer de meilleure manière son opposition à la séparation d’Arcachon, et pour parler lui aussi des douaniers !

“ … Maintenant, Messieurs, si vous voulez bien me permettre de décomposer la population qui sera l’objet de la nouvelle commune, nous la trouverons constituée par une agglomération d’une centaine d’habitants aptes à supporter la représentation communale journalière : et sur ce nombre, nous rencontrerons 53 personnes plus ou moins propriétaires de maisons ou de cabanes, et de 59 individus qu’il faut recruter parmi les douaniers attachés au cinq postes compris dans la paroisse d’Arcachon, parmi les gardes-pêche, les gardes-phare, les gardes-forêt de Piquey et de Moulleau, enfin parmi les gardiens des maisons appartenant à des propriétaires résidant à Bordeaux, à Paris ou ailleurs et que ces messieurs payent à l’année comme des domestiques. Or, de tous ces individus, il en est peu qui puissent être imposés aux 4 natures de contributions et certains, comme les douaniers, sont exemptés par état de certaines d’entre elles… ”

Heureux temps où la Douane et les douaniers, considérés comme “ nécessaires ” à la vie locale, étaient l’enjeu des luttes municipales ! (5)

Et que serait aujourd’hui l’affrontement politique sur le petit théâtre bougès, chochemerlesque à souhait, si l’Administration n’avait pas pris – vraisemblablement sous la Monarchie de Juillet – la décision de déplacer le poste du Pilat pour l’installer au Moulleau (6), ce qui allait lui donner l’insigne honneur de passer à la postérité en constituant la “ borne-frontière ” occidentale qui concrétiserait l’émancipation arcachonnaise ! Si ce choix administratif avait traîné dans quelques bureaux parisiens ou bordelais, la face du monde aurait été changée : “ le pays de la grande dune ”, ce serait Arcachon !

Il n’en reste pas moins vrai, qu’au-delà de ces péripéties qui font désormais penser à du mauvais folklore, la présence douanière a marqué de manière durable le Pays de Buch, plus particulièrement les communes riveraines du Bassin d’Arcachon. Certes, avec l’effacement progressif des gabelous, l’oubli s’accélère ; pire, des faits avérés sont désormais considérés comme des contes à dormir debout !

Avant que cet oubli ne devienne complet, et pour donner plus de poids et de clarté à notre propos, trois axes seront explorés : l’institution douanière en Pays de Buch, les missions qu’elle devait y assumer, enfin les hommes – du moins une partie d’entre eux – qui composèrent cette Douane du XIXè siècle.

 ’ai évoqué dans un autre ouvrage (7) la question des sources douanières, en grande partie détruites par les éléments ou les hommes, et la difficulté qui s’ensuit pour “ reconstruire ” l’histoire de la Douane, y compris dans ses composantes régionales. Les matériaux de cette étude, malheureusement partielle, ont donc été patiemment rassemblés sur quelque vingt années, au gré d’articles, d’expositions ou de conférences. C’est dire que, pour le bonheur des historiens futurs, les lignes qui suivent n’ont d’autre ambition que d’ouvrir la voie.

La Teste-de-Buch

21 septembre 1999

 

PREMIÈRE PARTIE

L’ORGANISATION DOUANIÈRE :

UN SIÈCLE DE TRANSFORMATIONS

 

CHAPITRE I

LES DOUANES NATIONALES

(1790-1800)

 

L’Administration des Douanes est née, officiellement le 1er mai 1791, des travaux de la Constituante. Sa création s’intégrait dans un vaste processus de réformes, engagé dès la fin de l’année 1789, et procédait d’un large débat sur la suppression des droits de traite perçus dans l’intérieur du royaume, le reculement des douanes aux frontières et l’établissement d’un tarif uniforme.

Après avoir constitué le thème favori des économistes et des physiocrates au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, le reculement des barrières aux frontières du royaume allait-il être enfin effectif ? Après avoir été au centre des préoccupations de Colbert, de Turgot, de Trudaine et, à la veille de la Révolution, de Calonne, la liberté du commerce deviendrait-elle vraiment totale ? En ce temps de bouillonnement intense, tant des idées que des revendications, cette liberté si souvent réclamée était désormais à l’ordre du jour. (8)

Même dans ce bout du monde que constituait alors le Pays de Buch, piqueté de marécages et menacé par l’avancée des sables, entrouvert toutefois sur l’extérieur par le détestable camin bougès et les sinistres passes, la bourgeoisie commerçante ne manqua pas de saisir l’opportunité qu’offrait la rédaction des Cahiers de Doléances, à La Teste notamment, pour dire tout le mal qu’elle pensait des entraves qui affectaient le négoce… et de l’omnipotence de la Ferme Générale. Mieux, elle réussit à se faire entendre à Bordeaux ; dans le Cahier général des demandes du Tiers-Etat de la Sénéchaussée de Guienne, clos le 6 avril 1789, fut ainsi adoptée la doléance suivante : “ la communauté de La Teste, celle de Parentis, Biscarosse et d’autres dans les landes demandent la libre circulation de leurs denrées, le droit de fabriquer des sels et de les vendre en exemption des droits en conséquence d‘un privilège accordé par Louis treize ”. (9)

En attendant que la Constituante ne se penchât sur la fiscalité du sel, le rapporteur du Comité du commerce et de l’agriculture, le député lyonnais Goudard, devait clairement résumer le débat désormais circonscrit au commerce extérieur et dégager l’option qui l’emporterait dans les termes suivants : « Votre Comité, Messieurs, avait une grande question à examiner ; celle de savoir si l’on devait prononcer une liberté indéfinie. L’intérêt des fabriques, celui des finances l’ont décidé pour une conservation des droits à l’entrée et à la sortie du royaume » (10).

 

I – LA RÉGIE DES DOUANES NATIONALES

 Deux textes fondamentaux consacrèrent la politique ainsi adoptée :

– le décret des 30 et 31 octobre 1790 (loi du 5 novembre 1790) « qui ordonn(ait) l’abolition des droits de traite dans l’intérieur du royaume, à compter du 1er décembre 1790, et leur remplacement par un tarif unique et uniforme » ;

– le décret du 1er décembre 1790 « qui fix(ait) les bases d’après lesquelles le tarif des douanes sera(it) réglé ». (11)

Promulgué par la loi du 15 mars 1791, le premier tarif « unique et uniforme » que la France ait connu devait être appliqué par une nouvelle administration qui se mettait progressivement en place depuis la fin 1790, sous l’impulsion de sept anciens fermiers généraux : Denis-Henri Fabus de Vernan, Pierre-Éloy Doazan, Gilbert-Georges d’Épinay de Montcloux, Perseval de Frileuse, Jacques Paulze fils, Adam-Antoine Parcelle de Saint-Christau et Jean-Jacques Marie de Verdun, bientôt éliminés et remplacés par trois fonctionnaires de la Ferme Générale : Vivent Magnien, Jean-Baptiste Collin et Jean-Louis Balthazar Chaslon.

Pour marquer la rupture avec l’Ancien Régime mais aussi pour répondre aux voeux de l’opinion publique, la Constituante avait en effet décrété que « la liquidation et le recouvrement des droits inscrits au tarif (seraient) confiés à une Administration d’Etat, directement aux ordres du gouvernement et composée d’employés salariés par celui-ci » (12).

Cette décision capitale, en consacrant l’abandon de la pratique de l’affermage de l’impôt à des sociétés financières, condamnait la Ferme Générale, « l’hydre aux cent têtes » qui, unanimement dénoncée dans les cahiers de doléances, devait une large part de son impopularité à la gabelle du sel.

Testerins, Gujanais et Cazalins n’avaient pas été les derniers, ni les moins vigoureux pour sonner la charge contre la Compagnie en “ représentant ” au Roi dans l’article 4 de leur Cahier “ qu’un magasin à sel établi provisoirement à Lateste par la ferme générale (était) la ruine du commerce ”. Et avec une exagération toute gasconne, ils n’avaient pas manqué de considérer les méthodes de travail des agents de l’Adjudicataire “ illégales ” et “ clandestines ” au point de les qualifier de “ percécutions ” ! Mieux ! Alors que la Guyenne était province rédimée, c’est-à-dire exempte de gabelle, ils avaient estimé qu’ils vivaient la fin d’une époque : en effet, “ ils voy(ai)ent avec le plus grand effroi la nouvelle gabelle s’établir parmi eux ”. (13)

Le 20 mars 1791, les Constituants résilièrent donc le bail passé avec Jean-Baptiste Mager le 8 mai 1786. Mais pour établir la nouvelle et indispensable administration douanière, constituée en régie – système cher à Montesquieu -, ils ne furent pas contraints d’innover.

“ La Ferme Générale disposait à peu près partout, d’une part de fonctionnaires supérieurs : directeurs, contrôleurs généraux, inspecteurs tout à fait capables d’organiser localement le nouveau service, d’autre part de « gardes », avec leur encadrement de type militaire, qu’on pouvait d’un trait de plume débaptiser et rebaptiser « préposés à la police du commerce extérieur ». C’est ce qui fut fait, en conformité d’ailleurs avec la volonté de l’Assemblée, puisque celle-ci allait décréter, en mars 1791, que « pendant le cours de trois années… il ne pourrait être nommé comme employé dans les nouvelles administrations des finances, que des personnes qui justifieraient avoir été précédemment employées au service de la nation dans les administrations dont la suppression ou la réduction aurait été ou serait décrétée.

“ On retint comme sièges des directions des Douanes, celles des grandes villes frontalières et des ports maritimes où étaient déjà implantés des directeurs des fermes. On eut, de surcroît, la sagesse de ne point changer les hommes et de leur faire confiance pour utiliser au mieux les moyens localement disponibles ” (14).

Certes. Mais en relisant la charge que constitua le Cahier de doléances testerin contre les agents de la Ferme Générale, on peut cependant s’interroger si le simple fait de leur faire endosser un nouveau statut d’une part, de les rebaptiser d’autre part, effaça réellement les rancoeurs accumulées et l’animosité des populations.

Il fallut parallèlement adapter les structures et ajuster le personnel de la Ferme Générale à la situation nouvelle qui découlait non seulement de la suppression des barrières intérieures mais aussi de l’abolition, tant attendue, de la gabelle du sel (21 mars 1790) puis de celle, controversée, du monopole et du droit sur les tabacs (17 mars 1791). La « nationalisation » de la Ferme Générale devait se concrétiser par une réduction de près de la moitié de ses effectifs qui furent ainsi ramenés à quelque 15 000 agents.

Comment furent répartis les nouveaux « préposés à la police du commerce extérieur » ? Le décret du 23 avril 1791 (loi du 1er mai 1791) adopta les conclusions du Comité du commerce et de l’agriculture d’une part, des Comités des contributions et des finances d’autre part, dont Goudard – toujours lui – se fit le rapporteur.

« … C’est le royaume de France qu’il faut garder, c’est la contrebande qu’il faut empêcher ; il est reconnu que la circonférence sur laquelle il faut former des établissements protecteurs parcourt environ 1518 lieues, à savoir : 895 lieues de côtes et 623 lieues de frontières de terre.

« On a calculé que pour se mettre en état de pourvoir à la sûreté de toutes les perceptions, de satisfaire à toutes les facilités qu’il faut donner au commerce, il était nécessaire d’établir un bureau par deux lieues (…) ; leur nombre seul est utile à connaître ; il se porte à 714. Les comités ne croient pas qu’il y ait rien d’exagéré dans cette première disposition. C’est dans ces bureaux que seront distribués 1668 employés, ce qui n’en donne pas trois pour chaque bureau ; mais ils seront répartis selon l’utilité dont ils doivent être, et suivant les besoins du service.

« Indépendamment de ces bureaux dans lesquels les préposés sont sédentaires, il est nécessaire de pourvoir à la police du commerce extérieur, de se mettre, par une grande surveillance, en état de s’opposer à la fraude et à la contrebande, de repousser ainsi, vers les bureaux de perception, tout ce qui chercherait à s’en écarter ; il a donc été nécessaire d’établir des postes, de former des brigades, tant à pied qu’à cheval ; on s’est arrêté à cette mesure qui ne paraît pas surpasser les besoins ;à savoir : d’établir un poste de huit hommes par lieue de côtes dont la mer forme une première défense avec le secours de quelques bâtiments, chaloupes ou bateaux armés, et deux postes de 6 hommes chacun par lieue sur les frontières de terre, afin de pouvoir former une double ligne pour s’opposer à la contrebande qui serait plus facile s’il n’y avait qu’un seul poste à franchir. D’après ces données, il résulte que le nombre des postes à établir est de 1775, les préposés qui les forment sont commandés par 163 capitaines généraux, et présentent avec le service de mer et des rivières un ensemble de 13 284 préposés.

« … Ces 714 bureaux de perception et ces 1775 postes de préposés à la police du commerce extérieur exigent une surveillance continuelle et d’autant plus grande, qu’ils sont placés sur l’extrême frontière à l’étranger ; elle sera confiée à 63 inspecteurs ambulants des douanes et à 12 inspecteurs sédentaires dans douze des principales douanes… » (15).

Restait enfin à doter la nouvelle régie de l’outil juridique indispensable au bon exercice de ses missions : un code. Le 22 août 1791 était promulguée la loi portant le « nouveau code des traites ». Ce premier code des douanes reprenait l’essentiel des principes formulés dans l’Ordonnance de février 1687, sur le fait des cinq grosses fermes. Ainsi confirmait-il à la Régie les prérogatives exorbitantes dont jouissait la Ferme Générale : droit de saisir les marchandises, droit d’arrêter les véhicules, droit d’opérer des visites domiciliaires, mais, en contrepartie, il supprimait les tribunaux d’exception en cas de fraude et faisait entrer les affaires douanières dans la compétence des juridictions ordinaires, les tribunaux de district nouvellement créés.

La Régie des Douanes Nationales héritait donc de la Ferme Générale ses bâtiments, son personnel, ses méthodes et son cloisonnement en deux services distincts : les bureaux (service sédentaire) et les brigades (service actif).

 

II – LA RÉORGANISATION DE LA DIRECTION DE BORDEAUX

Comment fut vécue cette “ révolution ” administrative en Guyenne ? Comment les transformations prônées par les Constituants furent-elles ressenties et mises en vigueur dans la direction des Fermes de Bordeaux, alors la première direction du royaume ? Qu’advint-il du dispositif qui quadrillait le Pays de Buch qui nous intéresse au premier chef ?

Il va sans dire que le directeur Jacques-Philippe de Gercy (16) avait suivi avec une attention toute particulière, depuis son bel hôtel de la Place Royale, l’enchaînement des événements et des décisions qui venait de conduire de la Ferme Générale à la Régie des Douanes Nationales. Rallié loyalement, semble-t-il, au nouvel ordre des choses (17), M. de Gercy devint tout naturellement le premier directeur des douanes de Bordeaux. A l’inverse de bon nombre de ses collègues, il bénéficiait d’une situation privilégiée : n’avait-il pas déclaré, le 31 août 1789, qu’il était « le seul directeur du royaume dont les bureaux fussent en activité ? » (18)

La direction des Fermes de Bordeaux comptait pourtant à l’époque près d’un millier d’agents répartis en une soixantaine de bureaux et environ cent brigades. Si à l’annonce des événements parisiens, les « douanes » avaient été illégalement supprimées aux frontières du royaume « dans tous les lieux limitrophes de Bayonne et du Pays de Labour », dans la circonscription bordelaise rien n’avait changé et ne paraissait devoir changer, du moins jusqu’à la loi du 5 novembre 1790.

A ce moment-là, il devint évident qu’il fallait supprimer les bureaux situés à l’intérieur du royaume ainsi qu’un certain nombre de brigades éloignées de la frontière – en attendant la vague de licenciements provoqués par la suppression du monopole du tabac (19). Congédia-t-on pour autant tous les agents qui pouvaient être – théoriquement – considérés en surnombre ? Le fait est moins sûr.

En effet, le 18 mars 1793, M. de Gercy adressait aux administrateurs du directoire du département de la Gironde la lettre suivante :

« Citoyens administrateurs, ma direction comprend 898 préposés ; 400 d’entre eux pourront être mis à votre réquisition, sans que le service dont je suis chargé en souffre, vu la situation du commerce par rapport à notre guerre maritime. Les préposés des douanes conformément à la loi du 6 septembre dernier, ont remis les fusils de calibre qui leur appartenoient ; ils ne sont armés aujourd’hui que de ceux des municipalités ou de leurs capitaines.

« Il sera heureux pour eux de donner de plus en plus des marques de leur dévouement à la chose publique. Aussitôt que je vais avoir pris les renseignements nécessaires pour vous entretenir sur ce point avec une connoissance parfaite des choses, je me rendrai auprès de vous pour prendre vos ordres… » (20).

Il s’agissait alors de former un corps de volontaires pour combattre « les factieux » en Vendée et les douaniers de la direction de Bordeaux allaient constituer bientôt le Bataillon de l’Espérance (21).

Ainsi, au début de l’année 1793, la circonscription bordelaise aurait compté 898 préposés. Ce chiffre conséquent doit être rapproché de l’effectif de la direction des Fermes de Bordeaux pendant le bail Nicolas Salzard (1780-1786), ultime donnée connue pour l’Ancien Régime : les employés des Fermes, le directeur Denis-Henri Fabus de Vernan compris, étaient alors au nombre de 891 (22). La réduction de près de 50 % opérée parmi le personnel de la Ferme Générale, au plan national, pour constituer les bureaux et les brigades de la Régie des Douanes Nationales, n’avait donc pas touché les services de M. de Gercy, ou, si elle avait été envisagée, ses conséquences avaient été dans la réalité pour le moins négligeables.

Est-ce à dire que le statu quo prévalut et que les structures mises en place par la Ferme Générale, dans le Pays de Buch notamment, se perpétuèrent sous des appellations nouvelles ? Bien évidemment, non.

A la veille de la Révolution, du moins au début du bail Mager (1786-1787), la direction des Fermes de Bordeaux était divisée en quatre départements principaux (ou contrôles généraux) d’inégale importance : Bordeaux, Blaye, Libourne et Langon. Les contrôleurs généraux avaient pour fonction de surveiller, sur le terrain, tous les services – bureaux et brigades – de leur circonscription. Les brigades étaient regroupées territorialement en huit capitaineries générales (appelées quelquefois inspections), au nombre desquelles figurait celle de La Teste-de-Buch, et les bureaux en huit arrondissements de bureaux des traites, dont celui de La Teste-de-Buch.

Au bureau principal de La Teste, se trouvaient rattachés les bureaux subordonnés de Beliet et Salles, le magasin à sel de La Teste depuis le second semestre 1783 et, s’il faut en croire une carte insérée dans le manuscrit intitulé « Nottes sur la direction de Bordeaux » (23), le grenier à sel de Castelnau en Médoc. Mais peut-être s’agit-il d’une erreur du cartographe car dans le rapport annuel d’activité du receveur de La Teste pour 1780-1781, Castelnau n’est nullement mentionné (24). Remarquons enfin qu’au cours de la deuxième moitié du XVIIIè siècle, La Teste avait vu ses compétences réduites, avec la perte de Belin, transféré dans le ressort du bureau principal de Langon entre 1756 et 1760, tandis que Mios, vraisemblablement créé pour capter une partie du trafic de Belin, disparaissait définitivement des comptes en 1769 ; c’est ce qui explique les effectifs somme toute limités de La Teste à la veille de la Révolution : quatre agents (un receveur, un contrôleur, un visiteur et un commis aux expéditions). (25)

Quoi qu’il en fût, il ne fait aucun doute que la loi du 5 novembre 1790 entraîna la disparition des services sédentaires de Beliet et Salles ; quant à la loi du 21 mars 1791, elle obligea le bourgeois de Gujan Bernard Baleste-Marichon de Marcq à ne plus se présenter comme le « régisseur du grenier à sel de La Teste » et elle provoqua la fermeture de l’établissement médocain. Quant au receveur des traites testerin, il dut changer de titre pour s’appeler désormais « receveur des douanes nationales » : il s’agissait du rouennais Jacques-Etienne Havet, arrivé à La Teste au printemps 1782, d’abord pour assurer l’intérim du titulaire Guillaume Desbiey, alors incarcéré à Bordeaux, ensuite pour lui succéder à son décès en juin 1785. (26)

Mais Havet ne conserva pas son « rang » : alors que La Teste-de-Buch avait été « bureau principal des traites », dans la nouvelle organisation, issue du rapport Goudard, il rétrogradait et devenait « bureau des douanes ». Ne subsistaient en effet dans la direction de Bordeaux, divisée en quatre inspections (Blaye, Bordeaux, Libourne, Pauillac), que trois recettes principales : celles de Blaye, de Bordeaux – à laquelle fut rattaché l’office de La Teste – et de Libourne.

La situation des brigades implantées dans le Pays de Buch est plus difficile à appréhender. A la veille de la Révolution, le capitaine général des Fermes qui résidait à La Teste avait sous ses ordres de nombreuses unités, dont certaines avaient été récemment renforcées.

 

A La Teste même, se trouvaient implantées :

– Une importante « patache » dont les trois fractions, déterminées par une instruction de septembre 1782 rédigée par le fermier général en tournée M. de Montcloux, assuraient surveillance et contrôles en trois points – le corps de garde de la marque (à l’entrée du port testerin ?), au Moueng (27) et au Pilat (« à l’embouchure du bassin »). Cette brigade était composée “ d’un capitaine, un lieutenant, six employés, deux patrons et six matelots ”, soit au total 16 hommes, alors qu’en 1777 elle n’en comptait que six (28) ! Elle devait être équipée d’au moins deux embarcations, dont une pinasse (29).

– Une division à cheval chargée “ d’exercer les débitants de La Teste, Gujan, Mestrat, Le Tech, Cazeaux et Sanguinet conformément à l’instruction de mars 1779, de faire de fréquentes ambulantes jusqu’au passage de Lamothe afin d’arreter les sels qui pourroient venir en fraude des droits des marais de Certes, de faire des courses sur la route de Biscarosse pour y visiter les bouviers et empêcher qu’ils ne portent dans cette partie du sel de fraude ”. Ces cavaliers devaient par ailleurs se transporter “ à toutes les foires et assemblées par rapport aux colporteurs ” soupçonnés de débiter du faux tabac. Cette division à cheval était de facto condamnée par les réformes de la Constituante.

Le dispositif répressif était complété par les divisions à cheval d’Audenge et de Salles, les pataches de Comprian et de Lanton, les sous-brigades de Mimizan et de Biscarrosse et – semble-t-il – par des unités à Arès, les Argentières et Cazaux (30). Si ce déploiement de moyens traduisait les préoccupations majeures de la Ferme Générale sur les bords du Bassin d’Arcachon – le faux tabac et le faux sel -, en quelques mois il devait devenir caduc avec la redéfinition des missions de la nouvelle Régie des Douanes Nationales.

En 1790, une première réorganisation du dispositif douanier concerne en même temps le Médoc, le Pays de Buch et le Pays de Born dont les brigades sont alors réparties entre deux capitaineries : l’une à Soulac, l’autre à Bias – La Teste en ce domaine encore se trouvait rétrogradée.

Dépendirent désormais du capitaine de Soulac, douze brigades de six hommes : Soulac, Hourtin, Sainte-Hélène, Carcans, Lacanau, Le Porge, Arès, Andernos, Lanton, Biganos, Le Teich et Gujan. Obéirent au capitaine de Bias : la patache de La Teste équipée de deux pinasses et forte de dix-neuf hommes et les vingt-et-un agents du « bâtiment de force », tous sous les ordres directs d’un lieutenant principal, et neuf brigades de six hommes (Cazaux, Sanguinet, Biscarrosse, Parentis, Gastes, Sainte-Eulalie, Saint-Paul en Born, Mimizan et Bias) (31). La nouvelle douane tissait une véritable toile d’araignée. Peu de communes du Pays de Buch passaient au travers de ses mailles.

Enfin, en cette année 1790, bien qu’ »abandonnée » par son capitaine, la commune de La Teste qui accueillait alors une quarantaine de douaniers – chiffre qu’il faut rapprocher de la population totale qui dépassait à peine 2300 habitants – hébergeait surtout un inspecteur qui avait la haute main sur les capitaineries de Soulac et de Bias.

 

 III – LES TURBULENCES RÉVOLUTIONNAIRES

 es événements politiques et les contraintes budgétaires mirent à mal cette organisation douanière originelle, du moins dans sa composante “ active ” – les brigades. Les documents manquent malheureusement pour savoir ce que fit M. de Gercy après le décret du 23 avril 1791 qui prévoyait de rétablir un contrôle (ou capitainerie) à La Teste de Buch.

En effet, une dénonciation (32), que l’on peut toutefois dater de la fin 1792, nous apprend que La Teste-de-Buch était alors devenue le siège d’une lieutenance de 60 douaniers ! Soulignons incidemment que le scribe anonyme n’avait pas saisi les subtilités structurelles que pouvait contenir l’épithète “ principale ” accolée en 1790 à la lieutenance en question ou confondait capitainerie et lieutenance.

Sa révélation chiffrée amène cependant une interrogation : S’agit-il exclusivement d’agents affectés à La Teste (ils n’étaient jusqu’alors que 41 ou 47 si l’on intègre Cazaux (33), lieutenant principal compris) ou doit-on rapprocher cet effectif du total de 94 agents qui constituaient la capitainerie de Bias moins de deux ans auparavant ? Dès lors, cette réduction, si réduction il y eut, était-elle due aux démissions, aux départs à la retraite, aux destitutions prononcées pour ne pas avoir satisfait au serment civique prescrit par la loi du 12 août 1792 ? Autant de questions toujours sans réponses.

Les « nouveaux » douaniers et leur directeur étaient toujours considérés par le plus grand nombre comme des suppôts de l’Ancien Régime. C’est en vain que le 20 février 1793 M. de Gercy proposa aux autorités du département, méfiantes au point d’avoir désarmé les brigades des douanes, d’établir un poste de 100 préposés à La Teste et un second de même importance à Arès, reliés par une brigade de 5 cavaliers installés à Certes et renforcés par un bâtiment équipé de 8 canons avec 20 hommes d’équipage pour surveiller le Bassin d’Arcachon – le “ bâtiment de force ” armé sur la Petite Mer de Buch en 1790 (34). Il est vrai qu’avec la Convention, les restrictions aux échanges – inaugurées par la Constituante dès juin 1791 et confortées par la Législative – étaient multiplées au point d’engager le pays dans une véritable dictature économique. Les douaniers, déjà chargés de lutter contre les exportations de grains, de farines et l’évasion des capitaux, se trouvaient désormais mis à contribution pour s’opposer aux sorties d’armes et de denrées de première nécessité (35).

Face à l’hostilité de l’opinion publique, les préposés à la police du commerce extérieur – tel était leur véritable titre -, durent par la force des choses se consacrer exclusivement au dédouanement des marchandises et à la répression de la contrebande. Mais sur le Bassin d’Arcachon, où les fraudes traditionnelles sur le sel et sur le tabac n’avaient plus d’existence légale, leur double et véritable raison d’être se trouvait lourdement hypothéquée par la situation de crise économique que traversaient depuis plusieurs mois le pays et le Pays de Buch en particulier : “ les négociants éprouvaient de grandes difficultés à se ravitailler par terre ou par mer. Les Landes, le Gers, la Bretagne, la Vendée, comme le reste de la France, craignaient la disette et leurs habitants s’opposaient instinctivement, déjà, à tout enlèvement de grains ” (36).

Dans ce climat tendu, rares furent par conséquent les douaniers qui, en Pays de Buch, participèrent de manière active à la vie politique. Ils ne furent que deux et – remarque qui n’est pas sans importance – ce furent deux “ estrangeys ” (Raymond Bourdelé, dit Bordellé (37), à Andernos, et dans une moindre mesure Jacques-Etienne Havet (38), à La Teste) qui s’impliquèrent au plan municipal. Le premier, adversaire malheureux d’Henri Sescouse, fut élu procureur dans la première municipalité andernosienne ; quant au second, il fut un membre influent du Club des Amis de la Constitution, puis de la Société Populaire constituée en exécution de la loi du 26 vendémiaire an III, opportunisme politique qui ne l’empêcha pas d’être expulsé de la maison Verthamon – actuelle mairie de La Teste – où il avait établi la recette des Douanes (39).

Vraisemblablement pour rasséréner des Bougès à la haine tenace, les agents des douanes nationales, toujours désarmés, furent laissés à l’écart pour la défense des côtes, à l’ordre du jour dès le mois de mars 1793, y compris lors de l’alerte du 5 mai quand on crut que 40.000 Anglais avaient débarqué à Messanges (40). Pourtant, leur cadres avaient prêté serment en grande pompe, à La Teste, le 14 avril 1793 !

“ … Ce jour […], à l’issue de la messe parroissiale, le Conseil général de la commune, assemblé au lieu ordinaire de ses séances, auprès duquel se sont rendus les fonctionnaires publics civils et militaires résidans dans la commune, en vertu de l’invitation qui leur avait été faite par le corps municipal, pour assister à la cérémonie qui doit se faire ce jour, d’après les dispositions ordonnées par le conseil général, par sa délibération du 8 courant à l’occasion de la trahison du ci-devant général Dumouriez.

“ Se présente devant le conseil général le citoyen Pontac fils aîné, lieutenant de la compagnie des grenadiers, chargé par le commandant en chef de la Garde Nationalle de la Teste de lui annoncer que les troupes sont rassemblées au champ de mars, conformément à la réquisition de la municipalité – Et de suite, le conseil général, suivi des fonctionnaires publics se rend au champ de mars en corps ; et après avoir parcouru les rangs des troupes assemblées, il se place en ordre à un bureau placé dans le centre du cercle. Avant d’annoncer le motif du rassemblement, le procureur de la commune fait lecture d’une lettre qui lui a été crite par le citoyen maire, resté chez lui pour porter ses derniers secours à sa mère expirante […]. Ensuite le procureur de la commune fait lecture de la loi du 3 avril présent mois qui déclare Dumouriez traitre à la patrie et le met hors la loi […].

“ La lecture finie, il prononce un discours qu’il adresse aux citoyens de la commune, et particulièrement aux citoyens armés, par lequel il invite les uns et les autres à redoubler de zèle et à faire, s’il est possible, preuve nouvelle de civisme pour maintenir l’unité et l’indivisibilité de la République, la liberté et l’égalité et ajoute que le conseil général de la commune a adopté la mesure de renouveller ce serment sacré en présence de tous les citoyens de la cité et des gardes nationales et troupes armées pour ne laisser aucun doute sur son civisme, même dans les circonsatnces les plus critiques […], qu’ensuite le conseil général recevra le même serment de la part des troupes, et individuellement de tous les fonctionnaires publics civils et militaires résidans dans la cité… ”. (41)

Ainsi, quand vint le tour des fonctionnaires, passèrent devant le bureau des édiles : le commis d’administration des classes de la Marine, le trésorier des Invalides de la Marine, le juge de Paix et ses deux assesseurs, le receveur des droits d’Enregistrement, le directeur de la poste aux lettres et le courrier, le curé de la paroisse, trois officiers des douanes nationales – Havet, Catali et Boisson -, le trésorier de la commune fermant la marche. A chacun, le président par interim du conseil général testerin, Bénazet, posa la question rituelle : “ Jurez-vous d’être fidèle à la République une et indivisible, de maintenir la liberté et l’égalité ou de mourir à votre poste en les défendant ? ” et chacun, en levant la main, répondit : “ Je le jure ! ” (42). On ne saurait douter que ce spectacle grandiose dut émouvoir la foule mais il n’écarta pas les menaces de disette et les douaniers durent attendre encore pour voir l’activité du port testerinreprendre la vigueur espérée.

De toute évidence, le 14 avril 1793, l’inspecteur des douanes de La Teste était absent de la résidence ou le poste avait déjà été supprimé. En supposant que le greffier testerin, Dubos fils aîné, ait respecté le protocole, Havet étant le receveur, Boisson n’étant que lieutenant ou au mieux lieutenant principal, Catali devait avoir rang de capitaine ou de lieutenant principal ; était-ce lui qui avait la haute main sur les brigades du Bassin ?

Quelques mois plus tard, l’opinion, informée de l’irréprochable comportement des douaniers en Vendée, était retournée. Il en allait de même des autorités départementales qui avaient fini par autoriser l’Administration des Douanes à procéder au peuplement – certes limité – des étendues désolées de la presqu’île du Cap-Ferret : au cours de l’été – selon toute vraisemblance – de cette année critique que fut 1793, un poste y avait en effet été implanté (43). Jusqu’alors, l’administration douanière, omniprésente sur les rives sud et est du Bassin, ne s’était guère hasardée au sud de la ligne Le Grand Crohot/Arès. En quelques semaines, la donne avait donc changé.

Qui plus est, après l’échec de la « rébellion girondiste » et la reprise en mains de Bordeaux par les représentants de la Convention Baudot et Ysabeau, le Comité de Surveillance constitué le 18 octobre 1793 ne mit nullement en doute le loyalisme des “ préposés à la police du commerce extérieur ” éprouvé non seulement en Vendée mais en bien d’autres occasions, notamment lors de décisions d’embargo mis sur des navires étrangers (44) ; rares furent ceux qui furent inquiétés (45). Cette continuité des (nouvelles) autorités départementales incita tout naturellement les municipalités à se tourner vers les services douaniers en cas de nécessité. C’est ce que fit celle de La Teste-de-Buch lorsque, le 24 octobre 1793, une nouvelle alerte maritime éclata (46).

Mais le 16 décembre 1793, la régie des douanes était démantelée. Les services douaniers, regroupés en inspections commerciales, passèrent dans le département des Affaires Etrangères. Bureaux et unités du Pays de Buch dépendirent désormais de l’inspecteur commercial de Pauillac Jean-Baptiste François Louvard-Pontlevoy. Réforme de circonstance mal préparée : en avril 1794 (29 germinal an II), les Finances récupéraient les douanes et un an plus tard, en avril 1795, était organisée l’Agence des douanes. Les directions de province furent alors rétablies et, en octobre 1795, la régie renaissait de ses cendres.

Au cours de ces vicissitudes, les effectifs avaient été globalement amputés. Un des rares documents retrouvés, pour cette période critique de l’histoire douanière du Pays de Buch, néglige l’implantation des brigades et n’indique que la présence d’un bureau des douanes à La Teste, avec à sa tête un receveur qui percevait 1500 francs d’appointements annuels (47). En 1797, au plan national, la régie vit ses effectifs légèrement augmenter et passer de 12 040 à 12 308 agents : il fallait faire face aux abus qui n’avaient pas manqué de se multiplier, mais surtout aux changements qu’avaient entraînés les agrandissements territoriaux de la République. La direction de Bordeaux ne fut pas – semble-t-il – concernée ; le commerce international était malade, atteint par le blocus anglais et les ports n’avaient plus guère de trafic.

La situation n’était pas pour autant désespérée… du moins si l’on se réfère à la prolifération des fêtes publiques républicaines, certes imposées par la loi mais organisées en cette fin du XVIIIè siècle par les municipalités, avec la participation symbolique (volontaire ou obligatoire ?) de la Douane. Les registres municipaux en portent témoignage ; le 20 mars 1798 (30 ventôse an VI), à Audenge, ce fut la Fête de la Souveraineté du Peuple menée par douze vieillards et quatre jeunes gens, en présence du lieutenant des douanes Blandeau et de deux de ses cavaliers, Urgel Darrieux et Jean Pessale, tandis que le 29 avril 1798 (10 floréal an VI), on célébra à La Teste la Fête des époux, en musique, avec deux jeunes épouses fleuries et enrubannées de tricolore et leurs époux, accompagnés de tout ce que la commune comptait de fonctionnaires d’autorité, dont le receveur des douanes nationales ! (48)

Deux événements, à l’aube du XIXème siècle, allaient marquer cependant tous les douaniers : d’abord, l’adoption de la loi qui devait permettre à de vieux fonctionnaires de jouir enfin de leur retraite dont la caisse avait été créée en 1768 ; ensuite le coup d’Etat du 18 brumaire qui allait porter au pouvoir l’homme qui ferait de la Douane un rouage essentiel de l’appareil d’Etat.

 

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(1) Cet élément nautique (ou brigade de surveillance maritime), rattaché à la Direction Interrégionale des Douanes de Nantes, a été officiellement supprimé le 17 décembre 1999.

(1 bis) Le camion-radar d’Arès aété supprimé.

(2) Michel Boyé, Bordeaux et la rive sud du Bassin d’Arcachon : deux siècles d’histoire et de projets, dans Bordeaux porte océane et carrefour européen (Congrès du Cinquantenaire de la Fédération Historique du Sud-Ouest = F.H.S.O.), Bordeaux, 1999.

(3) Voir les actes du colloque du Cap-Ferret (juin 1999), Le littoral gascon et sa vocation balnéaire, S.H.A.A., 1999 et notamment le texte de Jean-Jacques Taillentou, Aux origines des stations balnéraires dans les Landes (1840-1940).

(4) Malgré de multiples recherches la localisation de ces cinq postes, bientôt réduit à deux (Le Moulleau et le Moueng), n’a pu être précisée. Mais étaient-ils sur le territoire actuel d’Arcachon ? Il convient en effet de souligner qu’au moment de la réunion du 8 mai 1856 la paroisse d’Arcachon que l’on pouvait imaginer devenir la future commune d’Arcachon souhaitée par certains comprenait la presqu’île du Cap-Ferret.

(5) M. Boyé, Il y a cent ans : la Douane à Arcachon, dans Bulletin de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon (= B.S.H.A.A.) n° 51 (1er trim. 1987), p. 11 à 22.

(6) Voir infra annexe 3.

(7) M. Boyé, La Douane de Bordeaux. Un lieu des hommes [= La Douane de Bordeaux …], éd. F.H.S.O., Bordeaux, 1999.

(8) Voir Jean-Claude Boy, L’Administration des Douanes en France sous l’Ancien Régime, 1976 et Jean Clinquart, La Douane et les douaniers, 1990

(9) M. Boyé, La préparation des Etats généraux en Pays de Buch, dans B.S.H.A.A n° 58 (4è trim. 1988), p. 3-14.

(10) Cité par J. Clinquart, L’Administration des Douanes en France sous la Révolution, 2ème édition, Neuilly-sur-Seine, 1989, p. 26.

(11) Collection des Lois et Règlements des Douanes Françaises.

(12) Loi du 5 novembre 1790.

(13) Cayer des doléances des habitants de La Teste chef-lieu du Captalat de Buch, dans B.S.H.A.A n° 58 (4è trim. 1988), p. 17-33.

(14) J. Clinquart, ouvrage cité, p. 94.

(15) Cité par J. Clinquart, ouvrage cité, p. 98-99.

(16) Alain d’Anglade, Jacques-Philippe de Gercy, dernier directeur des Fermes du Roi à Bordeaux (1753-1796), dans Revue Historique de Bordeaux, 1954, p. 211 et ss.

(17) M. Boyé, De la Ferme Générale à la Régie des Douanes Nationales : l’exemple bordelais (1789-1793), dans Révolutions en Aquitaine, F.H.S.O., 1990, p. 223 à 239.

(18) A.M. Bordeaux, D 217.

(19) A.D. Gironde, 3L 251 (voir notamment la réclamation du sieur Reynaud en date du 27 septembre 1792).

(20) A.D. Gironde, 3L 270.

(21) Musée des Douanes, La Douane de Bordeaux sous la Révolution (1789-1793), p. 34 à 44.

(22)A.M. Bordeaux, Ms 218 à 221 (Nottes sur la direction de Bordeaux) ; tome 1 : brigades, tome 2 : traites, tome 3 : tabacs, tome 4 : objets généraux.

(23) Ibid. Voir aussi M. Boyé, Le magasin à sel de La Teste (1784-1790) dans B.S.H.A.A. n° 89 (3ème trim. 1996), p. 41 à 51.

(24) A.M. Bordeaux, Fonds Delpit 77.

(25) M. Boyé, Les Fermes du Roy à La Teste-de-Buch dans les années 1780, dans B.S.H.A.A. n° 25 (3è trim. 1980), p. 1-7.

(26) M. Boyé, L’affaire Combes, dans B.S.H.A.A. n° 37 à 39 (3è trim. 1983, 4è trim. 1983 et 1er trim. 1984).

(27) Lieu-dit que borde aujourd’hui une partie de l’actuel port de plaisance d’Arcachon.

(28) A.D. Gironde, C 1454 (lettre de G. Desbiey à l’intendant de Guyenne Dupré de Saint-Maur).

(29) Voir infra, p. 18. Dans le descriptif donnant le fonctionnement de la patache, il n’est mentionné en effet qu’une pinasse attachée au poste du Moueng ; or, il est par ailleurs indiqué que les agents du poste du Pilat (deux employés, un patron et deux matelots) “ seront tenus d’accompagner tous les batiments jusqu’au Mouing et de faire des croisières vers l’embouchure ”. Comment auraient-ils pu le faire sans embarcation ?

(30) A.M. Bordeaux, Ms 218.

(31) A.D. Gironde, série L (Extrait de l’état des frais de régie arrêté par MM. les Administrateurs des Douannes Nationales le 13 9bre 1790).

(32) A.D. Gironde, 13 L 23.

(33) Les ouailles de la “ paroisse ” de Cazaux avaient en effet demandé à être intégrées à la “ commune ” de La Teste ; ils avaient été accueillis sans difficultés. Autres temps, autres moeurs.

(34) B.M. Arcachon, Fonds Rebsomen. Voir deuxième partie.

(35) M. Boyé, Les éphémères inspections commerciales de Blaye et de Pauillac (1793-1795), dans L’estuaire de la Gironde de Blaye à Pauillac, F.H.S.O., 1995, p. 135 à 153.

(36) Fernand Labatut, La Révolution à La Teste (1789-1794), p. 111.

(37) Né à Port-Sainte-Marie (Lot-et-Garonne) le 20 novembre 1750, R. Bourdelé prit sa retraite comme sous-lieutenant à cheval des douanes (avant 1811), étant alors en poste à Hourtin (A.N. F 12 2013).

(38) Voir IIIè partie.

(39) F. Labatut, ouvrage cité, p. 171.

(40) M. Boyé, Alertes en Pays de Buch, dans B.S.H.A.A. n° 61 du 3ème trimestre 1989, p. 14 à 24.

(41) A.D. Gironde, 4 L 149.

(42) Ibid.

(43) Voir M. Boyé, Les gabelous sur la presqu’île (1843-1940), dans Le littoral gascon et sa vocation balnéaire, p. 147-148.

(44) Voir M. Boyé, La Douane de Bordeaux…, p. 78 et 88-89.

(45) A. Vivie, dans Histoire de la Terreur à Bordeaux, ne cite que : de Gercy (acquitté), Lebrun (exécuté le 16 nivôse an II), Benoit-Fargeau (acquitté), Fortuné Sticotti, commis aux Douanes (acquitté), Pierre Trimoulet, commis à Libourne (8 jours d’emprisonnement) et Jean-Baptiste Roujol, receveur des douanes de Libourne exécuté le 4 novembre 1793.

(46) Voir IIè partie.

(47) Musée des Douanes, Fonds Leducq (direction de Bordeaux).

(48) Pierre Labat, Les fêtes Républicaines, il y a deux cents ans et Fête de la souveraineté du peuple français à Audenge le 30 ventôse an VI, dans La dépêche du Bassin, août 1999.

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