Gabelous en pays de buch (2.1)

MICHEL BOYÉ

GABELOUS EN PAYS DE BUCH

(1790-1914)

BASSIN ET OCÉAN SOUS SURVEILLANCE

 

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DEUXIÈME PARTIE

L’ACTION DOUANIÈRE.

FAITS MARQUANTS

 

 

CHAPITRE I

1793-1815

DOUANIERS EN ARMES OU SOLDATS ? (117)

 

Le 21 janvier 1793, Louis XVI montait à l’échafaud, dressé Place de la Révolution. Cette exécution vint s’ajouter aux inquiétudes que suscitait, au sein de l’Europe des Rois, la politique d’annexions que pratiquait la Convention. La victoire de Valmy, le 20 septembre 1792, avait servi de détonateur. Le 24 septembre, les Sardes évacuaient la Savoie qui demandait, par la voix du syndic de Chambéry, son rattachement à la France. Le 29 septembre, Nice était prise et pillée par les troupes françaises. Le 3 octobre, l’évêché de Bâle était occupé et une République indépendante de Rauracie était proclamée. Sur le Rhin, le général Custine, qui avait déjà pris Spire, s’emparait de Worms, le 5 octobre. Le surlendemain, après le retrait prussien et autrichien, le territoire national était libéré. Mais il ne s’agissait que du premier acte.

Le 27 octobre, Dumouriez envahissait la Belgique. Après la victoire de Jemmapes (6 novembre), les troupes françaises entraient à Bruxelles le 14 novembre et à Liège le 29. Entre-temps, le 19 novembre, la Convention s’arrogeait le droit d’intervenir partout où les peuples voudraient recouvrer leur liberté. Dix jours plus tard, l’Angleterre protestait contre ce décret. Ce fut le 24 janvier 1793 que les relations diplomatiques furent rompues. Vingt années de conflits allaient en découler.

En effet, après l’annexion de la Savoie (27 novembre 1792) et de Nice (31 janvier 1793), il ne restait plus à la Convention qu’à déclarer la guerre à l’Angleterre et au Stathouder de Hollande. Ce fut chose faite le 1er février. D’autres ruptures suivirent ; l’Espagne, la plupart des princes de l’Empire Germanique, les Etats italiens – à l’exception de Gênes et de Venise -, le Portugal et la Russie rejoignirent la Prusse, l’Autriche, l’Angleterre et la Hollande pour lutter contre la France expansionniste des régicides.

Face à cette « première coalition », la Convention votait, le 24 février 1793, une levée de 300 000 hommes pour défendre l’intégrité du territoire national, en particulier les frontières « naturelles » nouvellement conquises. Mais les frontières maritimes n’étaient pas absentes des préoccupations des Conventionnels. C’est ainsi qu’un décret du 22 janvier 1793 avait nommé trois commissaires pour l’inspection des côtes depuis Lorient jusqu’à Bayonne : Joseph Niou, ingénieur de la marine et membre de la Convention, Trullard, ingénieur et député de la Côte-d’Or (118) et Jean-Baptiste Mazade, représentant de la Haute-Garonne ; il fallait mettre en défense le littoral.

 

I – LA DÉFENSE DES CÔTES

Depuis plusieurs mois, ce souci était largement partagé dans le département de la Gironde. Déjà, le 2 juin 1792, M. de Gestas, maréchal de camp commandant la IIème Division Militaire à Bordeaux, avait donné l’ordre d’installer une fortification sur la rive méridionale du Bassin d’Arcachon pour interdire la passe d’entrée sud.

« L’emplacement fut choisi par M. de Bazignan, capitaine d’artillerie, sur la côte sud, à une dizaine de kilomètres environ de l’entrée du Bassin ; il était séparé du bourg de La Teste à vol d’oiseau par treize kilomètres de dunes boisées et de dunes blanches où la marche était difficile. Le lieu s’appelait La Roquette… On aménagea une plateforme au sommet de la petite dune : elle devait accueillir une batterie de six pièces de 24. » (119)

 

Les douaniers tenus à l’écart –

Le 20 février 1793, le directeur des douanes de la République, Jacques-Philippe de Gercy, soucieux d’apporter sa contribution à l’oeuvre commune de défense, fit part de ses propositions aux administrateurs girondins. Pourquoi ne pas créer deux postes importants à La Teste et Arès ?

« … Je vous soumets la possibilité d’établir un poste de 100 préposés à La Teste et un autre du même nombre à Arès : ils garderont les deux entrées du Bassin d’Arcachon ; leur service sera lié par une brigade à cheval de 5 hommes qui est établie à Certes.

« Je puis même stationner dans le Bassin d’Arcachon un bâtiment armé de 8 canons et de 20 hommes d’équipage. (120)

« Ces postes réuniront à leur surveillance contre toute introduction frauduleuse la garde des côtes qui est dans ce moment d’une bien autre importance. (Ils) y suffiront ; vos côtes sont défendues par la nature qui les rend inabordables à toute entreprise majeure. De petits corsaires seuls peuvent tenter une descente : encore n’est-ce que dans la partie de Mimisan, qui n’est pas comprise dans l’arrondissement de votre département et dans celle de La Teste. Je connais la côte par l’habitude que j’ai de la défendre.

« Cet ordre de choses économisera des frais considérables à la nation, car les préposés sont payés et sont mieux payés que des volontaires nationaux. Il ne s’agira que de pourvoir à ce qu’ils soient armés, logés et qu’ils trouvent du pain.

« Leur organisation serait celle que vous adopteriez et quant à la défense de la côte, en cas d’attaque, vous les mettriez sous les ordres d’officiers que vous proposeriez à cet effet… ». (121)

Mais au Directoire du département l’heure était à la méfiance vis-à-vis du citoyen Gercy qui, en septembre 1791 déjà, avait demandé pour « les préposés à la police du commerce extérieur » l’autorisation d’endosser « l’uniforme de garde national » (122) et qui, maintenant, souhaitait voir ces préposés armés. Aucune suite ne fut donc donnée aux propositions du 20 février 1793.

Aussi, lorsque, portée par des courriers, se répandit, à partir du 5 mai 1793, à travers les Landes et sur le littoral sud-girondin la – fausse – nouvelle « que les Anglais sont entrés cette nuit sur nos côtes, à Messanges, au nombre de 40.000 hommes », l’effervescence gagna, de proche en proche, tous les conseils généraux des communes landaises et du Pays de Buch, les gardes nationales et les bataillons de volontaires, le district de Bordeaux et le Directoire du département de la Gironde, mais épargna la direction des douanes de Bordeaux.

Les « préposés à la police du commerce extérieur » ne furent pas mis en alerte. Il est vrai que M. de Gercy avait alors un souci plus immédiat : le sort de ses subordonnés, réquisitionnés le 18 mars, regroupés en un bataillon baptisé Bataillon de l’Espérance et envoyés en Vendée pour mettre à la raison les rebelles. (123)

En fait de flotte ennemie qui aurait croisé au large de Messanges et débarqué les troupes anglaises, avant de remonter le long du littoral gascon, il ne s’agissait que de bâtiments de commerce français pris en chasse par deux corsaires ennemis ; ils avaient gagné le large dès que leurs proies s’étaient trouvées sous la protection de la batterie de la Roquette. Le 9 mai, on se rendit à l’évidence : le « pays » n’avait pas été menacé et les édiles, surmenés par plusieurs nuits d’insomnie et des harangues enflammées, purent prendre un repos bien mérité.

 

Le recours aux douaniers –

Le 24 octobre 1793, une nouvelle alerte maritime éclata. « Il parroissoit une flotte composée de dix sept et dix huit gros vaisseaux sur la cotte, vis-à-vis Hourtins, Bas-Médoc, et on pensoit que c’est une escadre ennemie ayant des desseins hostiles sur nos contrées ». L’information, colportée par un citoyen d’Andernos, fut prise très au sérieux par le conseil général de La Teste-de-Buch où le procureur de la commune, Baleste-Marichon, suspectant « le résultat horrible des manoeuvres des conspirateurs de la Gironde et une suite de la trahison qui a mis le port de Toulon à la disposition des ennemis de la République », proposa une mise « en état de défense » de toute la côte. Il fallait « faire repentir à ces vils Anglais » d’avoir projeté une invasion. (124)

A cet effet, il fut décidé que toutes les troupes de la garnison de La Teste partiraient pour la batterie de la Roquette. Pour la côte nord, qui semblait la plus menacée, Baleste-Marichon, qui menait les débats en l’absence du maire Jean Fleury, suggéra d’y envoyer en inspection « six marins expérimentés tels des maîtres de barque reconnus les plus instruits », à charge pour eux de rendre compte aux municipalités les plus proches des manoeuvres des navires suspects.

Et, nécessité faisant loi, la lieutenance des douanes de La Teste fut mise à contribution. Alors qu’ils avaient été ignorés par les autorités en mai 1793, en octobre les douaniers découvrirent avec satisfaction, dans des circonstances pourtant similaires, qu’ils avaient regagné l’estime de leurs concitoyens. Les Bougès, instruits de l’action du Bataillon de l’Espérance ne les regardaient plus comme des suppôts de l’Ancien Régime, et l’attitude des nouvelles autorités départementales, sur lesquelles s’alignaient tout naturellement les municipalités soucieuses d’assurer leur avenir, jouait désormais en leur faveur.

Que firent donc les préposés du Bassin d’Arcachon en octobre 1793 ? Leur chef, « le citoyen Boisson (fut) requis de tenir la tillole des douanes prête à transporter » sur la côte nord du Bassin d’Arcachon les six marins expérimentés que devait sélectionner le commis d’administration des classes de la Marine, le sieur Sère. Pour l’expédition « des courriers extraordinaires aux représentants du peuple en séance à Bordeaux », le conseil général de La Teste, ne souhaitant pas mettre à contribution ses administrés, réquisitionna la brigade à cheval des douanes de Certes qui dépendait, elle aussi, du lieutenant Boisson.

Enfin, « l’instruction pour les six marins qui (devaient aller) sur la cote à la découverte des batimens ennemis » précisait qu’ils « pourront requérir le poste de douanes établi au Ferret pour leur prêter main forte contre les maîtres de pariage qui refuseroient de donner les tilloles », soit pour aller d’un point de la côte à un autre, soit pour revenir à La Teste. Le poste des douanes de La Teste ne disposait plus que d’une seule embarcation ; aussi était-il impératif que les six capitaines renvoient « la pinace des douanes nationales » dès leur débarquement « au lieu appelé Piquey lieu central du Bassin d’Arcachon ».

Maîtres de barque et douaniers remplirent leurs missions respectives avec diligence. Et le 25 octobre au soir, le conseil général de la commune de La Teste dut – une nouvelle fois – se rendre à l’évidence : « Il est notoire que l’alerte donnée avant-hier n’est qu’une fausse nouvelle et que notre point n’est plus en danger ». Il ne l’avait jamais été !

A la batterie de la Roquette, la garnison reprit ses habitudes : « assister de son belvédère aux poursuites et abordages » qui mettaient aux prises les bâtiments de commerce français et les frégates anglaises… sans pouvoir intervenir » (125). Pris en chasse par les corsaires de Sa Majesté britannique, auxquels ils ne pouvaient toujours échapper, les capitaines de caboteurs et parfois même les pêcheurs abandonnaient leur bord et se réfugiaient dans les dunes, tandis que leur bâtiment venait s’échouer sur la côte, ce qui n’empêchait pas, lorsqu’ils le jugeaient bon, les Anglais de mettre les chaloupes à la mer pour venir piller la cargaison.

Une dernière fausse alerte eut lieu le 19 floréal An VI (8 mai 1798). Ce jour-là, Pierre Fouet, garde-magasin et commandant de la Roquette – et futur douanier – crut reconnaître une frégate anglaise dans le bâtiment qui venait « de s’affaler sous le vent en face » de la batterie. Il s’agissait en fait de frégate de la République, La Franchise, capitaine Guillotin.

Ironie de l’histoire, lorsque les Anglais, qui avaient déjà réussi à tirer quelques coups de canon sur le fortin le 7 fructidor An VII (24 août 1799), débarquèrent pour de bon le 4 janvier 1807, ils furent d’abord pris pour des Français. Quand le caporal des canonniers et ses hommes, descendus sur la plage dans l’intention d’acheter du poisson, s’aperçurent de leur méprise, ils s’enfuirent à l’abri des dunes. Les Anglais pénétrèrent dans la Roquette et l’incendièrent après avoir encloué les quatre pièces de 36 qui s’y trouvaient. Quand la colonne de secours arriva sur les lieux, la frégate anglaise L’Impérieuse, avait déjà gagné le large.

Et les douaniers ? Ils continuaient à assurer la surveillance de la côte pour lutter contre la fraude et surtout, la guerre se poursuivant et les naufrages se multipliant, pour éviter le pillage des bateaux échoués. Déjà, le 8 mai 1793, « le lieutenant principal des douanes Barthélémy Boisson » avait préposé « quelques citoyens pour la garde et la conservation des objets relatifs au bâtiment ou à la cargaison » et fait « mettre à terre une partie des appareaux et quelques planches dépendantes de ladite cargaison » du brick Le Modeste, pourchassé par un corsaire anglais (126).

 

II. LA GUERRE AUX ANGLAIS ET AUX CONTREBANDIERS 

Entre 1793 et 1815, si les préposés ne purent guère se mettre en évidence dans la défense de la côte sud, il en fut tout autrement au nord du Bassin d’Arcachon, où avait été établie au Ferret, fin 1807-début 1808, une « batterie pour battre la passe nord ». Mais les circonstances avaient changé, l’image du douanier aussi qui, fonctionnaire en armes, participait désormais aux luttes impériales.

Le 12 avril 1810, le commissaire de la Marine du quartier de La Teste était informé que La Cécile, de Lorient, venant de Bayonne avec un chargement de matières résineuses avait fait côte le 10, vers sept heures du soir, vis-à-vis de Lège, par suite de chasse d’un bâtiment ennemi » (127). Aussi décida-t-il de se rendre sur les lieux. Le 15 avril, raconta-t-il, « vers 8 heures du matin, faisant continuer le déchargement de cette goélette, que le capitaine espérait de remettre à flot dans la nuit, nous aperçûmes dans le S.O. à toute vue un bâtiment qui courait sur la terre…

« A 5 heures du soir nous reconnûmes que ce bâtiment était un cutter ennemi bien armé qui d’après sa manoeuvre nous fit présumer vouloir venir à terre pour s’emparer de la goélette et de son chargement. En effet ce bâtiment arriva sur la terre à 5 heures et demie et vint mouiller à deux portées de fusil de la goélette naufragée. Alors le brave capitaine Méchec, quoiqu’il n’eut que de la poudre qui avait été mouillée dans l’échouement et seulement sept gargousses et quelques cartouches parut néanmoins vouloir les employer pour se défendre. Il fit charger en ma présence les deux canons qu’il avait à bord, ainsi que les espingoles et les fusils, et hissa son pavillon, dans l’espoir de faire croire à l’ennemi que le navire naufragé était un bâtiment de l’Etat armé en guerre.

« L’ennemi commença cependant de tirer un coup de canon à la goélette qui lui riposta. Alors je fis rassembler sur la côte tous les ouvriers [qui avaient réquisitionnés pour sauver le chargement] auxquels je fis prendre des bâtons qu’ils portoient comme des fusils, afin de persuader à l’ennemi que nous étions armés et capables de l’empêcher d’exécuter le projet qu’il paroissoit avoir de venir à terre. Cependant il continua sa canonnade sur la goélette et sur les hommes qui étaient sur la plage… ».

Sur et autour de La Cécile, les munitions diminuaient. Le cutter mit à l’eau deux péniches, « portant environ 35 hommes » qui se dirigèrent sur le bâtiment échoué. Le capitaine Méchec et le syndic des marins Dubos, restés seuls à bord, sautèrent à l’eau pour regagner la plage. Les Anglais, maîtres de la goélette, tournèrent bientôt ses canons sur le campement des ouvriers et prirent ensuite pied sur le rivage, obligeant les Français à se sauver dans les dunes.

Pendant la nuit, malgré le mauvais temps, les marins d’Albion tentèrent, mais en vain, de remettre à flot La Cécile et rembarquèrent, à 4 heures du matin, en emportant toutes les voiles et le gréement du navire. Peut-être par dépit d’avoir échoué dans leurs tentatives de s’emparer de la goélette, ils avaient brisé quelques tonneaux de goudron et de résine. Aussi, lorsque la garde nationale, rassemblée sans grande précipitation par le maire d’Andernos (128), parvint sur la côte, l’ennemi avait disparu.

Le déchargement de la cargaison reprit mais le 18 avril, le cutter réapparut « à la pointe du jour, courant sur la terre, pour mouiller vers 7 heures du matin à une demi-portée de canon de la goélette ». La mer ne lui permit pas d’envoyer une péniche à terre. Il prit la bordée du large après avoir tiré quatre coups de canon. Mais ce n’était que partie remise. Revenu à 11 heures, le cutter mit une péniche à la mer, non sans avoir auparavant expédié quelques boulets. L’embarcation ennemie ne put débarquer soldats et marins qui, parvenus à une demi-portée de fusil de la terre, furent accueillis par un feu nourri. Non seulement les ouvriers avaient été armés, à la demande du commissaire de la Marine, mais épaulés par quelques gardes nationaux de Lège que le maire Ducamin avait envoyés, ils étaient encadrés par le capitaine Méchec, le syndic des marins Dubos et le lieutenant des douanes Bédouret que secondait le préposé Dubern. Au bout de deux heures de fusillade, les assaillants renoncèrent. L’incendie de la goélette et de sa cargaison avait été évité.

Les ouvriers s’activèrent de nouveau. Le 20 avril, les marchandises furent considérées comme sauvées et mises sous la protection « de deux gardiens » dans l’attente de leur vente fixée au 26 avril. A son arrivée à La Teste, craignant un retour de l’ennemi, le commissaire de la marine demanda au capitaine Lacroix, commandant les troupes stationnées dans le bourg, l’envoi de douze militaires au lieu du naufrage « avec toute la célérité possible ».

Précaution utile mais tardive. Le 21 avril au matin, le lieutenant des douanes de Lège, Jean Bédouret, arrivait au quartier de La Teste pour avertir que la veille au soir, à 8 heures, une corvette anglaise avait envoyé deux péniches à terre dont l’équipage avait mis en fuite les gardes de la cargaison. Les fuyards avaient couru donner l’alerte à Lège, où venait d’arriver le détachement militaire ; celui-ci devait se mettre aussitôt en route pour la côte, guidé par le capitaine Méchec et le syndic Dubos.

Au même moment, les préposés des douanes de Lège, patrouillant sur le rivage aux abords de l’épave de La Cécile, arrêtaient trois marins anglais, survivants du naufrage de l’une des péniches de la corvette anglaise, submergée par un coup de mer au moment d’aborder la plage. Les marins anglais prisonniers furent conduits à La Teste, où ils furent interrogés par le commissaire de la Marine en présence du maire testerin, Frédéric Turgan. Et tandis que les gendarmes emmenaient les trois prisonniers – dont un, William Cappt, se prétendait américain – vers Bordeaux, les douaniers, ne perdant pas de vue le règlement, réclamaient « les 12 francs qui leur (étaient) alloués pour frais de capture » ! (129)

Deux ans plus tard, cette même brigade des douanes de Lège faisait à nouveau parler d’elle (en bien), en participant activement à la “ guerre ” contre les Anglais et à la répression de contrebandiers.

Elle apporta d’abord un concours remarqué à un capitaine courageux (130). Le 19 avril 1812, le chasse-marée Le Jean Placide, construit à La Teste en l’an XIII et jaugeant 35 tonneaux, propriété des frères Dalis, quittait Saint-Trojan pour regagner son port d’attache. Pris en chasse par un lougre anglais à la hauteur du Porge, essuyant cinq coups à boulet et à mitraille, Le Jean Placide fut jeté à la côte par son capitaine, le maître au petit cabotage Jean Lemâle, soucieux de ne pas se laisser arraisonner. Quand son bâtiment eut touché le fond entre Le Porge et Lège, Jean Lemâle fit mettre le canot à la mer et gagna la plage avec tout son équipage – deux matelots et un mousse, abandonnant à regret son navire à la rapacité de l’ennemi.

Dans la nuit, la brigade à cheval des douanes de Lège, au grand complet, arriva sur les lieux. Lemâle n’hésita pas un instant. Dans l’eau jusqu’à la ceinture, il entraîna son équipage et les douaniers à l’assaut de son chasse-marée, où les Anglais se laissèrent prendre sans opposer de résistance. Tandis que les hommes du Jean Placide s’octroyaient quelque repos mérité dans les dunes, les cavaliers douaniers conduisirent les neuf prisonniers à Lège.

Au lever du jour, Jean Lemâle constata une agitation singulière sur son bateau. Un nouveau détachement anglais s’était installé à bord. Un matelot partit chercher de l’aide au bourg proche. A midi, arrivèrent le lieutenant des douanes Dehillotte-Ramondin, un de ses préposés et deux hommes dont le syndic des gens de mer d’Arès. Nouvel assaut, nouveau succès. Comme l’écrit Jacques Ragot, “ les douaniers furent considérés comme les héros de l’affaire ”, au grand dam du capitaine Lemâle, de son équipage et du syndic des gens de mer, si bien que le Préfet dut remettre les choses au point.

Les cavaliers de Lège tendirent ensuite un traquenard aux contrebandiers bordelais et arésiens qui attendaient au début de l’été 1812 un débarquement de marchandises anglaises ; c’est ainsi que le 30 juin, Bédouret et ses hommes saisissaient trente quintaux versés sur la côte par le navire anglais Le Jubilé et procédaient à l’arrestation du négociant Louis Vignon, réceptionnaire des ballots.

Mieux. Le 16 juillet, ils avaient la surprise de voir réapparaître le bâtiment de Sa Gracieuse Majesté. Ils envoyaient les signaux convenus dont ils avaient eu connaissance et réussissaient, après une échauffourée, à appréhender trois des cinq marins anglais qui étaient venus à terre en toute confiance. (131)

Si après cette action, les gabelous légeois ne furent pas acclamés par les populations, nul doute que leur hiérarchie bordelaise sut apprécier à sa juste valeur leur contribution à la cause impériale qu’entendait affermir le Blocus Continental.

On ne peut donc que regretter, pour une meilleure connaissance de l’action douanière en Pays de Buch, au cours des dernières années de l’Empire, la destruction totale des archives de la Direction des Douanes de Bordeaux et la disparition, partielle, des archives de la Marine, puisque le Registre de correspondances du quartier de La Teste n° 5 (1er janvier 1812/17 août 1814) manque à l’appel.

 

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NOTES

(117) Extrait revu et complété du catalogue de l’exposition La Douane de Bordeaux sous la Révolution (1789-1793), présentée par le Musée des Douanes en 1989.

(118) Voir J. Tulard, J.-F. Fayard et A. Fierro, Histoire et dictionnaire de la Révolution française (1789-1799), p. 1127

(119) J. Ragot, Les batteries défendant les passes du Bassin d’Arcachon, dans Actes du 103è Congrès national des Sociétés savantes, 1979, p. 412-413.

(120) Il s’agissait vraisemblablement du “ batiment de force ” testerin signalé en 1790, que servaient 21 hommes et qui avait dû être désarmé.

(121) B.M. Arcachon. Fonds Rebsomen, volume 17, p. 11 (copie d’un document des Archives Départementales de la Gironde, série L).

(122) A.D. Gironde, 12 L 35.

(123) Voir M. Boyé, La Douane de Bordeaux… , p. 141-154.

(124) A.D. Gironde, 4 L 150.

(125) J. Ragot, article cité, dans Actes du 103è Congrès national des Sociétés savantes, 1979, p. 418 et ss.

(126) B.M. Arcachon, Fonds Rebsomen, volume 17.

(127) Le récit de cet épisode a été retranscrit par André Rebsomen d’après les archives de la Marine (B.M. Arcachon).

(128) Ce qui ne l’empêcha pas d’emprisonner le syndic d’Arès, Elie, “ sous prétexte qu’en entendant battre la générale il ne s’était pas rendu à la mairie ; or le syndic avait été en service toute la nuit d’après les ordres du commissaire de la marine ”, qui ordonna sa libération !

(129) Deux jours plus tard, trois autres Anglais – “ deux officiers et un homme ” – étaient arrêtés sur la côte de Mimizan par des préposés des douanes, conduits à Mimizan, puis à La Teste, enfin à Bordeaux. Il s’agissait de marins du cutter qui avait canonné La Cécile, avant de prendre en chasse un bâtiment français (La Victoire de Fécamp ?) qui s’échoua dans les brisants ; une péniche avait alors été mise à la mer pour s’en emparer mais le canot anglais avait été renversé par un coup de mer et seuls trois de ses occupants avaient pu rejoindre la terre.

(130) Pour plus de détails sur cet épisode, voir J. Ragot, De la Leyre au Cap-Ferret, Arcachon, 1980, p. 229-230.

(131) Pour plus de détails sur cette affaire de contrebande, voir M. Boyé, La Douane de Bordeaux…, p. 105 à 120.

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