La Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon

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La Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon

 

Son existence fut brève : créée en février 1837, en décembre 1846 elle était dissoute.

L’ingénieur des travaux publics Brémontier, à qui l’on doit la fixation des dunes littorales, écrivait dans un rapport à la fin du XVIIIe siècle : « Il est peu de personnes qui n’aient entendu parler des landes de Bordeaux ; il en est beaucoup qui ont été trompées dans leurs spéculations sur le produit de leur culture et qui n’ont appris à les apprécier que par une expérience qui a toujours été funeste au plus grand nombre.

Des gens hardis, de leur cabinet de Paris, sans avoir des connaissances locales et sans examiner les difficultés, osent proposer des ouvrages qui peuvent ensevelir les fortunes les mieux établies et ruiner un nombre infini de particuliers séduits par l’appât d’un gain imaginaire ».

Les fondateurs de la Compagnie d’Arcachon connaissaient-ils ce texte ? Nous n’en savons rien, mais l’auraient-ils connu, il est vraisemblable qu’ils n’en auraient pas tenu compte, pas plus qu’ils n’ont tenu compte des précédentes tentatives de mise en culture, tant l’immensité des landes girondines était créatrice de mirages.

 

1761

Le marquis de Civrac, seigneur de Certes et d’Audenge, concéda 240 000 arpents de lande, répartis entre les paroisses d’Audenge, Biganos et Mios, à une Compagnie Moriencourt et Salignac. Ce fut un échec. Salignac dut s’enfuir à l’étran­ger et le marquis de Civrac engager un procès pour récupérer ses biens. L’expérience aurait pu le rendre plus circonspect : il n’en fut rien. Son procès gagné, il concéda de nouveau ses terres à une Compagnie Roth, dont l’existence fut encore plus brève que la première, puis à une Compagnie créée par Gaillard de Beauchamp. La signa­ture de ce dernier figure au bas d’un acte, daté du 27 Juin 1779, traitant de l’élec­tion d’un syndic de fabrique dans la paroisse de Mios, mais de sa compagnie, il ne reste aucune trace sur le terrain.

 

1766

À l’exemple du seigneur de Certes, le captal de Buch concéda 40 000 jour­naux de lande répartis entre les paroisses du Teich, de Gujan, La Teste et Cazaux à un sieur Nézer, de nationalité suisse. L’expérience dura trois ans à peine. Nézer mourut le 8 avril 1770, déclaré failli et ruiné.

La tentative du marquis de Civrac a pu être ignorée des fondateurs de la Compagnie d’Arcachon mais il est impossible que celle de Nézer l’ait été car c’est sur les landes que celui-ci avait entrepris de défricher qu’ils se fixèrent.

Ces landes ayant été vendues par le captal au sieur Nézer ne furent pas confisquées sous la Révolution et passèrent régulièrement aux héritiers de Nézer, des Suisses. Après plusieurs années d’une succession difficile, vers 1828, elles étaient devenues la propriété d’un notable bordelais d’origine suisse, M. Gaullieur-L’Hardy et d’un parisien, M. Bessas-Lamegie.

L’un et l’autre essayèrent de tirer partie de leur acquisition. Bessas-Lamegie créa une compagnie de dessèchement, Gaullieur-L’Hardy monta « une usine de fer » pour exploiter les gisements de « garluche », le minerai de fer local, qui se trouvaient en divers endroits de ses landes sous une faible épaisseur de sable. Mais tous les deux se heurtèrent aux gens du pays pour lesquels ils n’eurent dans leurs écrits que paroles arrières, les jugeant bornés et opposés à tout progrès.

De toute évidence, la vocation de ces landes sablonneuses était plus fores­tière que culturale. Gaullieur-L’Hardy et Bessas-Lamegie l’avaient parfaitement compris et auraient voulu semer des pins. Malheureusement, ils avaient contre eux la baillette de 1550.

Le captal Frédéric de Foix, en 1550, avait concédé la propriété utile de toutes ces landes à la communauté des trois paroisses de La Teste, Gujan et Cazaux pour la dépaissance de leurs troupeaux. Toutefois était prévue une clause permet­tant au seigneur de reprendre ce qu’il avait concédé si se présentait à lui un acqué­reur se proposant de transformer ces landes en terres à blé.

Cet acquéreur se présenta deux cents plus tard ; c’était le sieur Nézer, mais dans le traité que M. de Ruat, le captal de 1766, passa avec lui, il était stipulé que ces landes n’étaient vendues que pour être mises en culture et que si elles n’étaient pas mises en culture, les habitants continueraient à bénéficier sur elles du droit de pacage. Les habitants ayant des parcs à moutons devaient céder la place au sieur Nézer, mais pouvaient parfaitement les transporter dans les zones où des défriche­ments n’avaient pas encore été entrepris. Des semis forestiers étaient donc exclus. Gaullieur-L’Hardy et Bessas-Lamegie, successeurs de Nézer, se trouvaient soumis aux mêmes conditions. Pour ne plus voir les troupeaux d’autrui sur leurs terres, il aurait fallu qu’ils les défrichassent sur toute leur étendue en même temps. À deux propriétaires, cela présentait de tels frais que l’entreprise n’était guère pos­sible.

Mais pendant que les deux propriétaires de la plaine de Cazaux se débattaient au milieu des difficultés que leur créaient les municipalités de La Teste et de Gujan à propos du pacage et de l’extraction du minerai, un sieur Boyer-Fonfrède, avocat à Bordeaux, poursuivait un projet de canal navigable du Bassin d’Arcachon à Mimizan. Le 5 mai 1832, Gaullieur-L’Hardy cédait à l’avocat la bande de terrain nécessaire entre le lac de Cazaux et le Bassin pour faire passer le canal. Le 1er Juin 1834, le roi Louis-Philippe signait la loi autorisant Boyer-Fonfrède à créer et ex­ploiter ce canal et le 2 Juillet 1834 était constitué à Paris la compagnie chargée de cette création et ensuite de son exploitation sous le nom de « Compagnie d’ex­ploitation et de colonisation des landes de Bordeaux ». Parmi les commanditaires, on relevait les plus grands noms de France : Caraman, Montesquieu, Luynes, La Rochefoucauld, Montmorency.

L’explication de la présence de ces aristocrates nous est donnée par le vicomte d’Izarn-Freissinet1 : « La révolution de 1830 expulsa en quelques jours, de toutes les places, les royalistes qui les occupaient. Il se trouva tout à coup sans existence et sans carrière une foule d’hommes intelligents, habitués aux affaires et jouissant de l’estime publique ; quand la tempête se fut un peu calmée, plusieurs eussent pu reconquérir les postes dont ils avaient été expulsés, mais ils furent arrêtés par des scrupules d’honneur et de fidélité que toutes les opinions doivent admirer. Cependant, l’activité de ces royalistes s’est recherchée des issues ; un grand nombre d’entre eux se sont jetés dans des entreprises particulières où leur loyauté et leur intelligence les ont fait admettre avec empressement… ».

Hennequin, ancien chef de bureau au ministère de la Marine, tenait à peu près le même langage2 : « La France doit se féliciter de la tendance des hautes classes de la Société à contribuer aux entreprises industrielles…. après avoir exercé, pour la plupart, de grands emplois sous l’Empire et la Restauration, ils ont pensé que ce serait encore servir le pays que d’apporter, dans les entreprises agricoles surtout, leurs connaissances et leurs sentiments innés d’honneur et de probité ».

Le bruit que fit à Paris dans ces milieux l’annonce de la création de la « So­ciété d’exploitation et de colonisation des landes de Bordeaux » suscita un intérêt certain. Bessas-Lamegie, qui était maire du l0e arrondissement, ne dut pas se priver de faire connaître que lui et Gaullieur-L’Hardy possédaient là bas des immen­sités incultes que le futur canal devait traverser, si bien que, trois ans après la So­ciété du Canal, se constituait, à Paris également, une autre société portant le nom de « Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon ».

En 1840, la Compagnie comptera cent soixante-neuf actionnaires ; parmi ceux-ci, les noms suivants :

Duc de Montmorency

de Chavaudon de Droup

Conte de Laforest-Divoine

Cistemes de Vinzelle

Vicomte Goupy de Beauvolers

de Colonia

Baron de Coulanges

Comte de Cariolis d’Espinouse

Comte de Blacas-Carros

M. Charles d’Arbel

Comtesse d’Amandre

Comte Louis de Divonne

Marquis d’Anglade

Mme Duvernay de Gamache

Mme de Bazonnières

Esmangart de Bournonville

Baron de Blacas-Carros

Espivent de Ville-Boisnet

Baron de Blair

Marquis d’Estampes

Bonnefoi de MontBasin

Duchesse de Fitz-James

Comte de Bonneval

Gouvignon de Bazonnières

Bourgeois de Beauvière

Abbé de Genoude

Vicomtesse de Boussières

Comtesse de Gimel

M. Jean-Jacques de Bure

Mme Pinchinat de Guilleville

Comte de Boury

Mlle d’Hastel

Comte de Carbonnières

Baron d’Haussez

Baron de Carbonnières

Mme Huot de Goncourt

Baron de Chabannes

Comte de Jocas

Marquis de Ranty

M. de Sainte Marie

Marquis de Salvert

Comte de Siguier

Charles de Thury

Mlle de Viella

Comte d’Yzam de Freissinet

Vicomte d’Yzarn de Freissinet

Gaston de Montmorency, prince de Robecq

Mme de Manne

Marquis de Mazan

Comtesse Michel

Marquis d’Oysonville

M. de Pinteville-Cernon

Comte Auguste de Puységur

Marquis de Quiqueran

Baron Seillière

M. de Vaudreuil

M. de Laboire

Comtesse de Latour

Vicomte de Laîtré

Comte Lepelletier d’Aulnay

Comtesse de l’Epinay

Vicomte de PEpinière

Vicomte de l’Espine

Duc de Lorge

Comtesse de Mailly-Couronnel

M. de Marpon

Comte de Menou

Comte de Montagu

Baron de Pignol

Comte de Poix

Vicomte de Quabeck

Baronne Robert

Comte Hippolyte de Solage

Vicomte de Vivans

La « Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon » aurait du s’appeler plus exactement « Compagnie agricole et industrielle de La Teste et de Gujan », les terres à exploiter se trouvant principalement sur ces deux communes. Mais qui, à Paris en 1837, aurait pu dire dans quel département se trouvaient La Teste et Gujan ? Par contre, on situait mieux sur la carte le Bassin d’Arcachon. Voilà pourquoi la Com­pagnie prit le nom d’Arcachon qui n’était à l’époque que le nom du Bassin, la sta­tion balnéaire actuelle n’existant pas encore.

 

1837 – CRÉATION DE LA COMPAGNIE

Les 3 et 4 Février, à Paris, devant Maîtres Fremyn et Thiac, notaires, l’acte de constitution de la Compagnie fut signé par :

– Marie-François Alexandre, comte de Blacas-Carros, propriétaire, chevalier de la Légion d’honneur et de Saint Jean de Jérusalem, demeurant à Paris, 19 rue de la Planche.

– Paul-Émile Wissocq, ancien élève de l’École Polytechnique, demeurant à Paris, 38 rue Taitbout.

– Pierre-Euryale Cazeaux, ancien élève de l’École Polytechnique, demeurant à Paris, 88 rue de l’Université.

– Auguste Bessas-Lamegie, chevalier de la Légion d’honneur, maire du 8e arron­dissement de la ville de Paris, et Mme Charlotte Baulay, son épouse, demeurant ensemble à Paris, 33 rue du Bac, agissant solidairement entre eux.

– Louis-Eusèbe-Henri Gaullieur-L’Hardy et dame Françoise-Coralie Garnier, son épouse, demeurant à Bordeaux, agissant solidairement entre eux.

Les trois premiers fondateurs apportaient leur participation en espèces : 50 000 francs chacun. Les deux couples apportaient les 11 674 hectares qu’ils possédaient dans les communes du Teich, de Gujan et de La Teste, plus 914 hectares dans la commune de Sanguinet dont, selon eux, cette dernière s’était indûment emparée par suite d’une confusion faite par le cadastre avec une partie du territoire de la commune du Teich et une partie du territoire de la commune de Sanguinet3. Ces hectares devaient entrer sous forme de parts dans le capital social qui était divisé en 1 600 actions d’une valeur de 5 000 francs chacune, donnant un intérêt annuel de 5 %. Messieurs de Blacas, Wissocq et Cazeaux se chargeaient de la gestion de la Compagnie. Ils formaient à eux trois un Conseil de Gérance dont la présidence était conférée à M. de Blacas par ses deux collègues. Le siège du conseil était fixé à Paris, où devaient se réunir également les assemblées générales et siéger les com­missions. Chaque gérant avait droit à des émoluments fixés à 8 000 francs par an et payables mensuellement à partir du 1er Février 1837.

 

ORGANISATION ADMINISTRATIVE

Une assemblée générale, réunie à Paris dans la deuxième quinzaine de fé­vrier, décidait souverainement. En faisait partie tout actionnaire détenteur d’au moins quatre actions. La direction était assurée par le conseil de gérance dont la gestion était contrôlée par une commission de surveillance de sept membres choisis, lors des assemblées générales, parmi les porteurs d’actions nominatives et élus à la majorité absolue des voix sociales présentes.

Un conseil de contentieux, composé de sept avocats, deux notaires, un avoué auprès de la Cour Royale, un avoué de première instance et un avoué agréé, était à la disposition du conseil de gérance qui pouvait se faire aider en outre par un conseil d’arts et manufactures et un conseil d’agriculture, tous les deux de dix à quinze membres chacun, choisis par les directeurs-gérants. Les membres du con­seil d’agriculture devaient être également membres de la Société royale d’agri­culture de Paris ou être connus pour leur expérience en agriculture.

Les membres de la Commission de surveillance et des divers conseils, pré­sents aux réunions, percevaient des jetons de présence.

 

ORGANISATION SUR LE TERRAIN

La propriété de la Compagnie était divisée en cinq directions et quatre sous-directions.

La direction la plus importante par son étendue fut confiée au Comte de Bonneval, les quatre autres le furent à M. de Mazan, au baron de Blacas, au comte de Puységur et au baron de Pignol. Les quatre sous-directeurs étaient le baron de Chabannes, le marquis de Salvert, M. de Marpon et le Comte de Fraissinet.

Il était enfin prévu des subdivisions de 20 à 100 hectares, des petites fermes ou métairies de 5 à 10 hectares pour les familles des employés de la Compagnie non cultivateurs. Quant aux manœuvres agricoles, ils devaient disposer d’un logis avec jardin.

Dans l’esprit des directeurs-gérants, l’ensemble du personnel, directeurs, sous-directeurs, colons devaient être « unis entre eux par un lien qui en empêchant toute mesure partielle qui pourrait être nuisible » établirait « un harmonieux en­semble par l’application des méthodes de culture et par le choix des produits, sans détruire pourtant la liberté d’action que chacun d’eux devra avoir dans l’exploitation qui lui aura été confiée ». C’est pourquoi chaque directeur et sous-directeur choisissaient lui-même « dans ses relations… ses principaux travailleurs dignes de confiance ».4

Les conditions faites aux directeurs par la Compagnie étaient les suivantes :

– défricher, mettre en cultures, amener des colons, faire la récolte moyennant 230 francs par hectare

– la première récolte appartenait à la Compagnie, moins 5 % si toutes les obliga­tions avaient été remplies5.

– la seconde récolte était à moitié

– au bout de trois ans, si la direction était en pleine culture, les directeurs préle­vaient sur la moitié revenant à la Société une prime de 10 francs par hectare.

– une somme de 25 000 francs était avancée à la direction principale, de 15 000 francs aux quatre autres, pour leur permettre l’achat de bestiaux, instruments aratoires, etc.. ces sommes devant revenir finalement à la Compagnie sous forme de cheptels.

Ce contrat était valable pour neuf ans, aux termes desquels la Compagnie se trouvait libre d’imposer de nouvelles conditions.

Des contrats analogues étaient passés avec les sous-directeurs et les colons « de diverses classes ».

 

LES ILLUSIONS

« La plaine de Cazaux présente une couche de bonne terre de un à trois pieds de profondeur… Les pluies de l’hiver que reçoit cette épaisse couche s’infiltrent de manière à lui communiquer une humidité féconde » écrivait Hennequin6. Ce n’était pas l’avis de M. Clemenceau, vice-président de la Société d’agriculture de la Gironde : « Pendant l’hiver, le sol constamment humide est si froid que la ger­mination ne peut se développer. Si les semences échappent au froid de cette saison, les pluies des premiers jours de printemps les noient et les gelées tardives de cette époque de l’année viennent détruire en partie ce qui existe. Aussitôt que le soleil prend de la force, la surface réchauffée transmet sa chaleur jusqu’au sous-sol d’où elle réagit sur les racines des plantes et ravage souvent ce qui avait échappé au froid et à l’humidité. »6

Pour faire pousser de l’herbe sur ces terres de sable, les bergers (un mouton à l’hectare) procédaient à des incinérations périodiques. Les cendres donnaient pendant deux ou trois ans un peu de fertilité au sol, puis il fallait recommencer car les eaux de pluies et celles provenant des débordements du lac de Cazaux lessi­vaient le sable et, la pente étant sud-nord, entraînaient l’humus vers le Bassin d’Arcachon.

Autour des bourgs, le sol était le même, mais là, abondamment enrichi de fumier animal, il donnait effectivement deux récoltes par an. Certains propriétaires même n’élevaient des moutons que pour avoir du fumier. Cependant; combien de moutons aurait-il fallu pour fournir de l’engrais aux milliers d’hectares de la Compagnie ? D’autre part, si 1’on supprimait les terres de parcours pour les mettre en cultures, plus de moutons. Alors ?

Alors, on pensa au « coup ». Sous ce terme du gascon local était désigné la boue que les gens du pays allaient récolter, à marée basse, sur ces parties du rivage du Bassin, couvertes d’herbes marines qu’on appelait « prés salés », mais les gérants durent convenir7 que « malheureusement le transport en est coûteux et, comme il faut aller le chercher avec des charettes lorsque la mer est basse, on est soumis à des conditions… qui, compliquées avec les distances à parcourir, ne permettent l’usage du « coup » que dans les champs voisins de la plage ». Un espoir cependant : le «coup», amené aux diverses directions au moyen de chalands navigant sur le canal de la Hume à Cazaux. Hélas ! C’était là encore une vue de l’esprit. Le «coup» suffi­sait aux Testerins et aux Gujanais pour fumer leurs vignes, le « coup » de tous les prés salés du Bassin n’aurait pas suffit à la Compagnie pour fumer ses terres.

Sur le canal de navigation, un droit de prise d’eau fut accordé par ordonnance du roi du 3 juillet 1838, non pas à la Compagnie, mais au sieur Bessas-Lamegie, un de ses fondateurs. Du coup, on rêva de prairies irriguées sur près de 3 000 hec­tares, sans penser que l’eau ne suffisait pas mais que chaque année il fallait aussi épandre du fumier que l’on n’avait pas.

Messieurs de Mazan et de Marpon prônaient la sériciculture. En 1841, ils avaient 500 000 pieds de mûriers en pépinière. Ces mûriers ne donneraient de nour­riture aux vers à soie que dans cinq ou six ans. Cela n’inquiétait pas ces messieurs car ils avaient estimé ce laps de temps nécessaire pour « porter les vues et les habi­tudes de la population vers l’industrie séricicole ! »8. Mais en 1844, des habitants de Gujan9 leur rappelèrent qu’ils n’avaient pas le droit de planter de forêts, fut-ce de mûriers, et les « péchouneyres »10 du pays ne se transformèrent pas en magnanarelles.

Que d’autres projets encore ! Une entreprise de fabrication d’huile de résine serait confiée à une compagnie dirigée par le baron de Blair, ancien sous-préfet de Saverne. Un haut-fourneau serait créé au Teich et une discussion byzantine s’en­gagea pour savoir si le foyer serait alimenté avec les racines de bruyère provenant des défrichements ou s’il valait mieux brûler celles-ci sur place pour enrichir le sol de leur cendre.

Messieurs Gaulon et Bégon de la Rouzière se proposèrent pour créer une féculerie. On leur donna aussitôt une sous-direction.

À La Hume, une usine à résine fut mise en service alors que la Compagnie ne pouvait planter de pins sur le territoire des communes de La Teste et de Gujan11 et ne disposait de pignadas que sur une petite partie de la commune du Teich. Elle comptait, il est vrai, sur la résine des nouvelles forêts semées pour fixer les dunes mobiles, mais l’ensemencement n’était pas terminé et dans les semis anciens, le nombre de pins gemmables était réduit.

En 1838, dans une direction, on réussit à faire pousser des carottes d’une telle grosseur qu’on décida d’en envoyer des spécimens au conseil de gérance à Paris. À l’assemblée générale du 25 février 1839, ces carottes furent citées comme un signe d’heureux présage. Aucun actionnaire présent n’eut l’idée de plaisanter au sujet de ces carottes ; pourtant, dans un avenir proche, ils allaient tous, avec la meilleure bonne foi du monde, être bel et bien « carottés ».

 

PHILANTHROPIE

Les membres du conseil de gérance étaient des hommes altruistes. L’un des trois, le polytechnicien Euryale Cazeaux, appartenait au saint-simonisme : « Cu­rieuse époque où les polytechniciens étaient philanthropes et les banquiers socia­listes, où les philosophes défrichaient les landes et lançaient l’industrie »12.

Comme si la bureaucratie de la Compagnie n’était pas suffisamment lourde, lors de l’assemblée générale de février 1838 fut mis sur pied un « comité de co­lonisation » dont le but était d’offrir « aux jeunes hommes appartenant aux familles distinguées des chances d’avancement et de fortune, enfin un avenir en harmonie avec leurs goûts et leur position sociale ». Ces jeunes gens, dont le nombre était fixé provisoirement à vingt, seraient admis gratuitement auprès des directeurs comme aspirants ou sous-directeurs. On organiserait pour eux à La Teste des cours de mathématiques, géologie, zoologie, etc. Ils constitueraient la « pépinière » des futurs chefs de colonisation des terres de la Compagnie.

Deux ans après, à l’assemblée générale extraordinaire de janvier 1840, il fut décidé de lancer avant la fin de l’année une « colonie d’enfants trouvés », dirigée par des religieuses, qui auraient leur chapelle et où les enfants apprendraient à devenir les « valets laboureurs » et les « maîtres valets » de la Compagnie. Voyant encore plus grand, l’assemblée générale du 14 janvier 1841 envisagea la création d’un « Institut agronomique et colonial » pour des jeunes gens appartenant à des familles « distinguées ». On ne négligeait donc ni les pauvres, ni les riches, mais le cours des choses ne permit à aucune de ces œuvres sociales, pas plus qu’aux vers à soie, d’éclore sur les landes de La Teste et de Gujan.

 

LIQUIDATION DE LA COMPAGNIE

Elle fut déclarée dissoute par sentence des arbitres et juges en matière com­merciale le 21 décembre 1846, sentence rendue exécutoire par ordonnance du pré­sident du Tribunal de Commerce de Paris, le 22 décembre. Euryale Cazeaux fut nommé liquidateur. Six mille six cents hectares environ de terrain, divis et indivis, furent mis en vente le 22 décembre 1847 à la criée du Tribunal de Première Ins­tance de la Seine en 119 lots. Le montant de l’adjudication s’éleva à 1 331 161 francs 24 centimes, chaque hectare revenant en moyenne à 237 francs 95, plus les frais.

Une décision judiciaire, en 1872, ordonna un deuxième série de ventes pour terminer la liquidation. Comment en était-on arrivé là ?

Le 28 mai 1843, le ministre de l’Intérieur écrivait au préfet de la Gironde qu’une demande de secours venait de lui être adressée en faveur de la Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon et il lui demandait son avis. Le préfet se retour­na vers M. Allègre, président du Comice agricole, qui exploitait un grand domaine à Arès, commune d’Andemos. Allègre répondit le 18 juin 1843 : «. .. Les gérants de la Société MM. Comte de Blaças, Wissocq et Cazeaux … sont des hommes honorables respectés dans le pays.

L’entreprise était vaste, laborieuse ; elle aurait exigée une expérience con­sommée de la part des gérants, en agriculture et en administration agricole ; ils ont pu l’acquérir, mais au début ils ne l’avaient pas.

Deux systèmes se présentaient pour l’exécution du plan de la Société. L’un consistait à confier le défrichement complet à des entrepreneurs ordinaires avec garanties réelles, l’autre à remettre ces travaux à des personnes appartenant à la classe nobiliaire, qui se présentaient et qui offraient la garantie de leur nom. Les gérants se décidèrent pour ceux-ci.

Malheureusement, ces personnes étaient presque toutes étrangères à la culture des terres ; celles qui en avaient une idée l’avaient acquise aux dépens de leur for­tune.

Le motif de cette préférence de la part des gérants était celui-ci : ils espé­raient, en traitant avec des personnes titrées ou appartenant à la classe nobiliaire mécontente, placer facilement les actions de la Société dans les faubourgs Saint-Germain et en province. Ce fut une erreur, une erreur fatale à la Compagnie. Ces collaborateurs ne lui ont apporté que l’incapacité agricole et le dénuement, etc. »13.

En 1844, alors que la faillite de la Compagnie était en vue, au conseil général de la Gironde, le 8 septembre, le conseiller Johnston déclara que les habitants de La Teste saisissaient « toutes les occasions de combattre les entreprises utiles à leur pays ». Baleste-Marichon, conseiller général du canton de La Teste, lui répliqua : « qu ‘aucun obstacle n’avait jamais été suscité par ses compatriotes aux deux com­pagnies des Landes et d’Arcachon, que seulement, dans leur bon sens et leur expé­rience, ils avaient blâmé leur mode d’administration et la direction imprimée à leurs travaux ; l’événement n’avait que trop justifié leurs prévisions »14.

Deux ans après la dissolution de la Compagnie, une communication intitu­lée : Tableau analytique des entreprises faites sur les landes de Bordeaux fut présen­tée à l’Académie royale des sciences, arts et belles lettres de Bordeaux. En ce qui concerne la Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon, l’auteur, M. Darrieux, concluait : « Pendant les quatre années suivant leur défrichement, le rapport des terres payait à peine les frais de culture. Pendant ces quatre années, il aurait fallu :

– simplifier le rouage de l’administration,

– restreindre le nombre des employés,

– diminuer les traitements,

– ne pas permettre que les intérêts des actions fussent payés par le capital social,

– moins bâtir, défricher avec plus de retenue,

– ne pas créer de prairies hors de proportion avec les moyens de les entretenir. Après six ou sept années d’existence, la Compagnie n ‘avait fait que dépenser et rien recueilli ».15

 

APRÈS LA DISSOLUTION DE 1846

Le comte de Blacas-Carros voulut poursuivre et créa une « Compagnie ouvrière de colonisation » qui entreprit la culture du riz dans une partie de la zone irrigable. Là aussi, ce fut un échec. La plaine de Cazaux redevint de la lande à moutons. Certains propriétaires de lots acquis en 1847 tentèrent de semer des pins mais ils furent attaqués en justice par les propriétaires de troupeaux invoquant la baillette de 1550.

Alors que dans les communes voisines les landes se couvraient de jeunes fo­rêts à la suite de la Loi de 1857, voulue et promulguée par l’empereur Napoléon III, les landes de La Teste et de Gujan demeuraient de la lande. Ce n’est que tardive­ment, à la fin du XIXe siècle, quand les communes et les propriétaires comprirent qu’un cantonnement du droit de pacage était la seule solution, que la plaine de Ca­zaux devint forêt. La Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon n’y fut pour rien.

Le réseau de canaux d’irrigation créé par elle ne contribua que dans une faible mesure à l’assainissement du sol. Les quatre principaux canaux d’irrigation, en effet, étaient orientés ouest-est, c’est-à-dire en travers de la pente ; seules les rigoles sud-nord, qui les reliaient entre eux, purent être utilisées après reprofilage pour éva­cuer les eaux de pluie vers le Bassin.

La plaine de Cazaux cessa d’être inondée en hiver grâce avant tout à la Com­pagnie d’exploitation et de colonisation des Landes de Bordeaux, la compagnie du canal, qui obtint par ordonnance du roi du 27 novembre 1836 l’abaissement du niveau du lac de Cazaux, la fixation d’un niveau légal, et dont le canal de naviga­tion absorba les crues du lac et les évacua sur le Bassin.

Sur le terrain, les traces de l’ancien réseau d’irrigation et quelques noms de lieu : Bonneval, Montmorency, Marpon, Chabannes, le Pas du Maquis, Sainte Marie, rappellent à de rares initiés le souvenir de la Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon.

En 1963, la ville d’Arcachon a donné à l’une de ses places le nom d’Euryale Cazaux. Hommage justifié si l’on considère que la raison sociale de la Compagnie contribua à faire connaître le nom d’Arcachon dans les milieux aristocratiques et bourgeois où se recrutaient ses actionnaires, mais incomplet, car on ne voit pas pourquoi le Comte de Blacas et Paul-Emile Wissocq n’y ont pas été associés, faisant partie du triumvirat au même titre qu’Euryale Cazaux16.

Jacques RAGOT

 

1. « Coup d’œil sur les landes de Gascogne et leurs compagnies » par le Vte d’Izarn-Freissi­net (1837)

2. Notice sur la Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon.

3. La Compagnie fera un procès à la commune de Sanguinet devant de Tribunal de Mont-de-Marsan et le perdra.

4. Rapport à l’assemblée générale du 15 Février 1838

5. Les 230 francs par hectare n’arrivant pas à couvrir les dépenses faites par les directeurs, il fut décidé à l’assemblée générale de 1839 de leur abandonner le quart de la première récolte

6. Lettre au Préfet du 4 avril 1849 A.D.G. 7 M 640

7. Procès-verbal de l’assemblée générale du 30 janvier 1840

8. Procès-verbal de l’assemblée générale de février 1844

9. Délibération du conseil municipal de Gujan du 11 avril 1844

10. Péchouneyre : porteuse de poissons

11. Le 18 février 1840, le conseil municipal de La Teste rejette des propositions avantageuses de la Compagnie, telles le pavage des rues, la construction d’un marché et d’une caserne de gendarmerie, en échange du droit de parcours « pour rester fidèle à la baillette de 1550 » et le 20 février, elle s’oppose à un semis de pins de 5.000 hectares.

12. M. Bernard Chenot : « Séance publique annuelle de l’Académie des Sciences Morales et Politiques du 7 décembre 1981 »

13. A.D.G. 7 M 640

14. « Le Mémorial Bordelais » du 9 septembre 1844

15. Recueil des actes de l’Académie des sciences, arts et belles lettres de Bordeaux – année 1849

16. On constate sur les correspondances et documents signés par les trois gérants que la signature d’Euryale Cazaux figure la dernière après celle de Wissocq, le comte de Blacas-Carros, président du conseil de gérance, signant le premier.

 

Extrait du Bulletin n° 32 du 2e trimestre 1982, de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

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