La condamnation à mort du seigneur de Salles, de sa femme, de son régisseur

La condamnation à mort de Nicolas de Pichard, ci-devant seigneur de Salles, de sa femme et de son régisseur Jean Clerc

 

À la veille de la Révolution, la paroisse de Salles avait pour seigneur un personnage éminent «Le haut et Puissant seigneur» Nicolas Pierre Pichard, président à Mortier au Parlement de Bordeaux.

Alors âgé de 54 ans, le président Pichard avait grande allure. Plus grand que la moyenne – il mesurait 1 m 75 – il possédait un profil aquilin, un re­gard noir sous des sourcils noirs mais une chevelure maintenant grisonnante. Comme la plupart de ses collègues, le président Pichard appartenait à une vieil­le famille de parlementaires bordelais. Son père avait été conseiller, comme ses grands pères, Pichard et Combabessouze. Il était né, en effet, le 12 novembre 1734 du mariage de Messire Pierre de Pichard, conseiller au Parlement et de dame Anne de Combabessouze. Son grand père, Nicolas de Combabessouze avait été son parrain et selon l’usage de notre pays, lui avait donné son propre prénom.

Au décès de son père, survenu à Bordeaux en 1746, Nicolas Pierre de Pi­chard était beaucoup trop jeune pour occuper la charge laissée vacante au Parle­ment. Il n’avait que 12 ans. Cependant sa carrière parlementaire fut exception­nellement rapide. Le 26 mai 1760, dans sa 26ème année, il devenait Avocat géné­ral au Parlement et président à Mortier.

Il épousa une parisienne beaucoup plus jeune que lui, demoiselle Marie Joséphine Adélaïde Le Breton que le premier registre du conseil municipal de Salles nous présente comme une femme belle et jolie, brune au nez bien fait, front grand et visage ovale. Le certificat de résidence qui décrit ainsi Mme Pichard lui donne 20 ans de moins que son mari. En fait, cet écart était de 18 ans seule­ment. Mme Pichard donna le jour à une fille Marie Adélaïde, née à Bordeaux le 26 janvier 1769 et à un fils qui ne survécut pas à ses parents.

La famille Pichard habitait habituellement le magnifique hôtel sis 44 rue du Mirail à Bordeaux. Cependant, de Pâques à la Toussaint, on passait la belle saison à la campagne, soit à Saucats, soit au Château Lafitte ou même au Château de Salles où l’on amenait une partie de la nombreuse domesticité.

Le président Pichard avait hérité de son père et de son grand père les Baronnies de Saucats et Le Barp que la famille avait achetées en 1675. Mais il devait en quelques 20 ans se constituer un énorme patrimoine immobilier qui allait faire de lui un des premiers propriétaires fonciers de Guyenne. Plus spécia­lement, il acheta successivement plusieurs seigneuries de notre région : Belin le 10 novembre 1761, Salles le 6 novembre 1764, Lugo le 27 mars 1765, qu’il revendit d’ailleurs peu après.

Lors de l’assemblée des trois Ordres, préparatoire aux États Généraux, qui se tint à Bordeaux le 9 mars 1789, le président Pichard était seigneur des maisons nobles de Coutet et de Lafitte – le grand cru du Médoc déjà célèbre -seigneur haut justicier de Pauillac, Salles, Belin et Beliet ; comme ses père et grand père, il était baron de Saucats et Le Barp. Outre ces fiefs et terres nobles, il possédait aussi en roture un très grand nombre de terres et vignobles en Borde­lais, Réolais et Bazadais, tellement même qu’il était surnommé « le grand vigneron ».

Pour administrer ces fiefs et divers domaines, le président Pichard avait dans chaque seigneurie son Juge et son Procureur d’office, mais ces officiers de justice avaient toute latitude pour exercer leurs fonctions et il n’avait de ce côté aucune préoccupation. Par contre, le président Pichard était en liaison constante avec les régisseurs qui s’occupaient de ses propres terres, de leur exploitation et de la commercialisation des récoltes. C’est ainsi qu’il avait à Salles un collabora­teur remarquable en la personne de Jean Clerc. Suivant de très près ces activités agricoles, le président Pichard se tenait au courant du prix de ses résines de Salles du cours de la laine, du prix du bois et des vins et il donnait aux uns et aux autres des directives précises. Il apportait dans son administration un grand souci de méthode et d’organisation. C’est précisément parce que la correspondance de Jean Clerc avait été soigneusement classée et conservée que le procès put s’ouvrir, et entraîner l’exécution de Jean Clerc, du président et même de Mme Pichard, qui n’était vraiment pour rien dans ces correspondances d’affaires.

On ignore l’importance des ressources que le président Pichard pouvait percevoir dans ses fonctions parlementaires. D’ailleurs il existe en général très peu d’informations sur les épices versées aux membres du Parlement. Par contre, la déclaration des revenus du président établie, le 20 mai 1794, par son fondé de pouvoir à Bordeaux nous donne toutes précisions sur le revenu des propriétés : Le vignoble de Lafitte rapportait net : 29 780 livres, le vignoble de Blanquet à St-Estèphe : 1 404 livres, le vignoble de Lhorte à St-Laurent du Médoc : 1 951 livres Soit au total plus de 33 000 livres, soit 330 millions d’anciens francs. Et bien après : Saucats 6 500 livres, Salles 4 218 livres, Belin 436 livres, Béliet 473 livres, Léognan 292 livres, St-Médard 550 livres, Cadaujac 640 livres, dans le Réolais (Blagnac, Loupiac, Fontet, Guibardan, Floudés) : 6 700 livres, dans le Bazadais (Bomme, le château de Peyraquey, Roaillan, Fargues) : 2505 livres Au total plus de 53 000 livres de revenus net. À noter aussi que le montant de la vente de la récolte du château Lafitte s’élevait à 75 000 livres. Cependant, outre les charges d’exploitation dont il a été tenu compte dans les chiffres ci-dessus, le président Pichard supportait le poids d’un endettement énorme de 340 000 livres. C’est en effet grâce à des emprunts que le président Pi­chard avait constitué son patrimoine. Ainsi, contrairement à l’opinion habituelle­ment admise, la notion de dettes n’était pas également infamante dans tous les milieux de la société du XVIIIe siècle.

Cet exemple rapproché de celui des Durfort de Civrac, les importants voisins de la seigneurie de Certes montre que l’aristocratie n’hésitait pas à em­prunter des sommes énormes et, ce qui est bien plus étonnant encore, elle trouvait les fonds nécessaires dans un système économique où le réseau financier n’exis­tait pratiquement pas.

 

LE MARIAGE DE MARIE ADELAÏDE

En ce début d’année 1789, alors que la préparation des États Généraux allait bon train, le président Pichard se trouva soudainement placé devant des difficultés familiales qui allaient le préoccuper au plus haut point.

Sa fille Marie Adélaïde venait d’avoir 20 ans et ce ne fut pas un anniver­saire épanoui et heureux. La demoiselle Pichard souffrait de langueur. Un méde­cin fut appelé. Après un entretien avec la jeune fille il diagnostiqua, sans le moin­dre doute, la cause du mal : Marie Adélaïde était amoureuse. Ce diagnostic ne surprit pas outre mesure les Pichard. Le président connaissait les sentiments de sa fille pour Maxime de Puységur. Mais l’éventualité de ce mariage ne lui plaisait pas et il avait jusqu’alors manifesté son hostilité et son refus. Pour comprendre le comportement du président à l’égard de sa fille, il faut rappeler que deux ans plus tôt, il avait perdu son unique fils, décédé au château Lafitte en 1786. Ce jeune fils François Jean de Pichard, déjà conseiller au Parlement lui aussi était mort sans postérité. Profondément atteint dans son affection, le président Pichard envisa­geait avec inquiétude l’avenir de l’immense patrimoine qu’il était parvenu à cons­tituer. Très certainement depuis le décès de son fils, le président Pichard son­geait à choisir un gendre dans ce milieu de parlementaires auquel il appartenait, qui serait aussi comme lui-même un homme de la terre. Ce gendre serait son successeur.

Or, Maxime de Puységur n’était ni bordelais, ni parlementaire, et il ne pos­sédait pas le moindre fief en Guyenne. Il était colonel et avait déjà 36 ans. Le président se résigna à ce mariage. Le 17 février, il signa chez Dufaut, son notaire de Bordeaux, le contrat de mariage de sa fille. Une chose incroyable se passa, à laquelle on pouvait d’ailleurs s’attendre. Le président ne donna aucune dot à sa fille. Il lui constitua toutefois sa succession, ce qui voulait dire qu’elle n’était pas déshéritée. Madame Pichard, par contre constitua à sa fille un tiers de ses biens présents et à venir. Cependant, le président donnait à sa fille et à son gendre une pension annuelle de 8 000 livres, le logement et la nourriture ; mais il ne donnait ni les domestiques ni les chevaux. En cas de mésentente, les jeunes époux percevraient une pension de 15 000 livres. Ce fut la seconde formule qui fut rete­nue.

Le président eut été peut-être en difficulté pour verser comptant une dot qui appropriée à son rang et à sa fortune aurait dû s’élever entre 80 000 et 100 000 livres. Peut-être aussi pensait-il que Puységur n’avait pas les qualités requises pour gérer une dot importante. Le contrat de mariage étant signé, il était grand temps de sortir Marie Adélaïde de sa langueur et de lui administrer le remède conseillé par la Faculté. On la maria dans les huit jours.

Les Pichard renoncèrent à une grande manifestation mondaine dans leur hôtel de la rue du Mirail. On ne choisit pas d’avantage le château Lafitte ou celui de Salles, mais celui de Saucats, le plus ancien fief de la famille. Le 24 février 1789, Marie Adélaïde de Pichard épousait Messire Jacques Maxime Paul de Chastenet, comte Maxime de Puységur, chevalier de Saint-Louis, colonel attaché au régiment de Monsieur, Frère du Roi, et fils du défunt Marquis de Puységur, lieu­tenant général des Armées.

Le mois suivant, le 29 mars le président Pichard et son gendre participaient à l’Assemblée des Trois Ordres, lui-même à titre de possesseur de fief, Puysé­gur à titre de comte, ne possédant pas de fief. Ils retrouvèrent là leur voisin François Amanieu de Ruat, Captal de Buch et lui aussi conseiller au Parlement. Il y avait là également Cyprien de Verthamon, qui représentait sa mère Marie de Caupos, veuve du Premier président Martial de Verthamon, vicomtesse de Biscarrosse, Baronne de Lacanau et d’Andernos, seigneuresse des Prévotés de Parentis, St-Paul et Ste-Eulalie en Born. L’autre grand voisin, le comte de Civrac, seigneur de Certes, c’est-à-dire de Mios, Biganos, Audenge, et aussi d’une moi­tié du Barp était absent, il se trouvait à Pondichéry où il allait mourir peu après. Enfin on rencontra probablement les délégués du Tiers venus de Salles : Pierre Plantey, marchand, Jean Dubourg, laboureur, Étienne Bédouret, boulanger, Arnaud Dumeste, marchand. Ainsi commença l’année 1789.

 

LA VIE INSTABLE DES PICHARD DE 1790 A FIN JANVIER 1794

En mai 1790, le couple Pichard quitta Bordeaux. Il n’y revint jamais. Jusqu’à la fin janvier 1794, il mena une vie instable, se transportant successi­vement à Luchon, Toulouse, Paris et Saint-Germain où il fut arrêté. Or, le président Pichard était une importante personnalité de Bordeaux où était situé son domicile ainsi que le centre de ses activités et intérêts. Cette absence fut suspecte. Le président Pichard fut considéré comme émigré et il fut traité comme tel malgré ses protestations énergiques et répétées.

Pourquoi donc le président Pichard prit-il un risque aussi important et pourquoi fit-il en sorte de ne jamais regagner son domicile bordelais ?

Les documents des Archives de Bordeaux ou de Paris n’apportent à cette question aucune réponse claire. Peut-être le président Pichard était-il désireux de prendre quelque distance par rapport à ce milieu où il était très connu et qui pou­vait lui devenir hostile. Il ne semble pas cependant, que le président Pichard ait eu à redouter une réelle hostilité des populations placées sous sa dépendance seigneuriale. Peut-être pensait-il que l’éloignement de Bordeaux était de nature à faciliter une émigration éventuelle où il aurait retrouvé les nombreux jeunes nobles qui avaient quitté le territoire national. Mais, pas plus que François Belcier, seigneur d’Ares qui lui aussi allait être exécuté, le président n’émigra.

En fait, il apparaît comme à peu près certain que la santé défaillante de Madame Pichard et du président lui-même fut la constante préoccupation du cou­ple. Pendant trois ans et demi, de station thermale en station thermale, de change­ment d’air en changement d’air, le couple Pichard chercha un remède qu’il ne trouva pas.

Nous connaissons l’emploi du temps de la famille Pichard pendant cette période grâce aux certificats de Résidence que le président adressait réguliè­rement au District de bordeaux, et grâce aussi aux interrogatoires subis le 28 janvier 1794 par le président et le 17 mai par Mme Pichard à la veille de leur pro­cès.

Donc, fin mai 1790, reprenant ses habitudes estivales, le couple Pichard partit dans les Pyrénées prendre les eaux à Bagnères-de-Luchon. Il y resta quatre mois. Au lieu de revenir à Bordeaux, où l’air ne devait pas être favorable, le couple passa l’automne et l’hiver dans ses «campagnes». En mai 1791, nouveau départ pour Luchon où l’on arriva le 5 juin, accompagné cette fois par Maxime de Puysé­gur et son épouse. Naturellement la famille Pichard ne voyageait pas seule. La domesticité l’accompagnait.

Un événement grave et lourd de conséquences eut lieu pendant ce séjour d’été. Profitant de la proximité de la frontière espagnole, Maxime de Puységur émigra. Le séjour prit fin le 18 octobre 1791. Cette fois encore au lieu de ren­trer à Bordeaux, le couple Pichard s’arrêta à Toulouse où il arriva trois jours plus tard ; il y passa l’hiver.

À son tour, Mme de Puységur émigra. Elle rejoignit son mari en Espagne promettant de rentrer dans les quatre mois. Évidemment, elle n’en fit rien. Au cours de son procès, le président Pichard fut formellement accusé de compli­cité dans le départ de son gendre et de sa fille, il se défendit avec la plus grande vigueur, l’accusation étant d’une extrême gravité. Madame Pichard, accusée elle aussi, se défendit en rappelant, comme son mari qu’il n’était pas possible d’être responsable d’un gendre de 40 ans et d’une fille de 22 ans.1

Mais le président eut le tort de déclarer qu’il avait versé à sa fille 12 500 livres sur la pension qu’il lui devait. Cet aveu que l’accusateur public allait inter­préter à sa manière était catastrophique.

Lorsqu’arriva le printemps 1792, les Pichard quittèrent Toulouse et-cette fois encore ne rentrèrent pas à Bordeaux. Le 10 avril, ils se fixèrent à Paris, rue des St-Pères. Ils y restèrent une année. Au printemps 1793, les Pichard prirent les eaux à Forges-les-Eaux et le 27 mai, ils s’installèrent enfin à St Germain-en-laye, dans l’espoir que le «bon air» de St Germain-en-Laye,2 rétablirait la santé de Mme Pichard, menacée, pensait-on, d’un cancer et éviterait une opéra­tion.

Tout au long de ces périples, le président conserva un contact étroit avec ses agents, adressa d’innombrables certificats de résidence. C’est au cours de ce printemps 1793 que le président apprit le séquestre de ses propriétés et notam­ment de Lafitte, sous le prétexte qu’il avait émigré. Ses vives protestations, ses témoignages ne servirent à rien. En janvier 1794, le président et Mme Pichard furent arrêtés à St-Germain. Les dernières épreuves allaient commencer.

 

JEAN CLERC

Le président Pierre Nicolas de Pichard était une figure parfaitement repré­sentative de ce milieu de parlementaires grands propriétaires terriens. Jean Clerc, lui-même par ses origines, son éducation, ses activités, pouvait représenter tout aussi parfaitement la bourgeoisie des marchands de La Teste, Salles ou Bordeaux. Si les textes parisiens le désignent sous le nom de Jean Clerc, son véri­table nom de famille était Leclerc.

Il était né à La Teste en 1755, du mariage du Sieur Gabriel Clerc, lieutenant à la patache, puis marchand, et de la demoiselle Marie Peyjehan qui avait eu lieu en 1751. Ces Peyjehan étaient une de ces très anciennes et notoires familles du Captalat que les frères Blanchard-Dignac citent dans leur ouvrage, consacré à l’État Civil de La Teste.

À travers la correspondance que Jean Clerc adressa au président Pichard, on voit se profiler une personnalité assez exceptionnelle, étonnante par sa compé­tence et par la qualité de ses observations et des ses exposés. Cet homme savait manier la langue française avec précision et clarté et son style était celui d’un hom­me d’affaires de notre temps. Il appartint très tôt à la franc-maçonnerie, comme plusieurs bourgeois et curés de nos paroisses particulièrement évolués. Et cette appartenance leur donnait quelque fierté sans doute, puisque systématiquement leurs signatures s’accompagnaient de trois points alignés, signe caractéristique de la franc-maçonnerie.

Dès sa majorité, son père lui laissa toute liberté d’orienter sa vie à sa guise et c’est ainsi qu’en 1780 il l’autorisait à se marier librement, sans autorisation, et avec qui bon lui semblait. Dans le contexte social et les mœurs de l’époque, c’était là une marque de confiance exceptionnelle. En 1780, Jean Clerc, se trouvait à Dunkerque, lorsqu’il reçut cette autorisation de mariage.

En 1782, il rentrait à Bordeaux, où il exerça ses activités commerciales, rue du Poisson Salé, partie de la rue Ste-catherine, située entre la rue du Loup et le cours d’Alsace Lorraine. C’est à Bordeaux, qu’il connut Jeanne Ménesplier qui habitait aussi dans la même paroisse Ste-Eulalie. À vrai dire, on peut se demander ce que faisait alors à Bordeaux cette jeune fille de Salles, âgée de 22 ans, parfaitement lettrée elle aussi et née dans une des plus anciennes et importantes familles de marchands et de notables. L’origine des Ménesplier à Sal­les se perd en effet dans le passé. En 1605, on lit dans le rapport de visite de l’ar­chevêque que les trois premières familles du pays sont les Ménesplier, les Dumora et les Cazauvielh, les deux premières ayant droit perpétuel de sépulture dans l’église. Un des personnages les plus marquants de la famille fut le notaire Jean Ménesplier, mort en 1700, ancêtre direct de Jeanne.

Les jeunes gens se marièrent donc, non dans les paroisses de La Teste ou de Salles, mais à Bordeaux, à Ste-Eulalie. Ce mariage eut lieu le 18 novembre 1782. Il avait été précédé par un contrat établi le 9 octobre par le notaire Dugarry. Les dots étaient élevées. Jean Ménesplier donnait à sa fille un ensemble de propriétés situé à Salles évalué 6.000 livres. Jean Clerc se constituait 3 000 livres. Au total l’équivalent de 90 millions d’anciens francs.

Selon un usage en vigueur, dans l’aristocratie et la bourgeoisie, Jean Ménesplier s’engageait à loger et nourrir les jeunes époux chez lui à Sangues3 De fait, Jeanne Ménesplier donna le jour à une fille Jeanne Leclerc, née à San­gues, quelques mois plus tard. Ultérieurement Jean Clerc s’établit à Lugo, tout en conservant ses activités de régisseur des domaines du président Pichard à Salles et Belin. C’est en qualité de régisseur qu’il établit les correspondances funestes qui allaient déclencher le drame.

 

LA FUNESTE CORRESPONDANCE DE JEAN CLERC

Du début de l’année 1792 jusqu’au milieu de l’année 1793, Jean Clerc adressa au président Pichard, plusieurs lettres et comptes rendus concernant la gestion de Salles et Belin. Il y faisait part de ses réflexions. Cette correspondance allait constituer le chef d’accusation essentiel contre le président, Madame Pichard et Jean Clerc lui-même.

Jean Clerc avait reçu, en février 1792, un pouvoir du président, lui donnant mandat pour assigner au Tribunal tous ceux qui porteraient atteinte à ses droits dans ses propriétés de Salles, Belin et Béliet. Une lettre de ce mois fut versée au dossier. Jean Clerc y disait notamment : «Les têtes à Salles, sont plus exaltées que jamais. Peu s’en est fallu que hier on ait pillé tous les greniers du quartier de Sangues du nombre desquels est celui de mon beau père et cela par ordre du Maire qui prétend qu’on est obligé de vendre tous les grains qu’on a, afin de pourvoir aux besoins d’un peuple affamé. »

Le 24 mars, de cette même année, il rendait compte d’un procès qui s’était ouvert contre Cazauvielh, du Pujau, au sujet du droit de bac qui était aboli. Et il ajoutait : « Le Sieur Maire de Salles est toujours dans son opinion incendiaire et prétend qu’il faut tout sacrifier au premier coup de fusil. Jugez des progrès que ces propos peuvent faire dans un pays où l’on se prétend libre de ne devoir désormais rien payer. Tout cela n ‘est pas amusant et on ne saurait y tenir. Je suis chargé de vous mander qu’on désirait acheter toutes vos propriétés sur le devis de deux experts.

Attendons avec patience que le temps réforme les mœurs des gens égarés, qu’ils puissent sentir l’erreur dans laquelle on les plonge. Il est bien à désirer que cela soit sous peu ».

Le 29 janvier 1793, après avoir exprimé ses vœux, Jean Clerc reprend ses comptes rendus sur l’état des esprits et sur ses activités. C’est ainsi qu’il annonçait que les résines seraient entièrement vendues en mars et que leur cours était fixé entre 14 et 15 livres le quintal. Il ajoutait : « Les pertes que nous venons de faire par le ju­gement rendu par quelques têtes exaltées ne nous prépare rien moins que de grands malheurs. Dieu veuille que chacun rentre dans ses droits et rétablisse l’ordre.» Dans le même temps, un certain Gratiolet adressait à Pichard une lettre qui aurait dû alerter celui-ci : « Je dois vous confier encore sous le grand secret que les 48 sections de Paris ont donné des ordres à leurs commissaires d’arrêter tous les ci-devant nobles, émigrés ou non, et les prêtres réfractaires, Je tiens cette information d’un citoyen de la section où je suis, Faites y attention. »

Enfin, le 12 juillet 1793, Jean Clerc adressait au président Pichard qui avait élu domicile au Petit Hôtel de Rohan, 100 rue des Ursulines à St-Germain-en-Laye un nouveau compte rendu où il disait : « Personne au monde n’a vu avec plus de peine que moi le scellé qu’on a posé chez vous ; on ne tardera pas sans doute à en faire de même de tous vos biens ce qui m’oblige à mettre en lieu de sûreté 482 livres de laine qu’ont produit vos troupeaux de laquelle avec celle de Saucats, on vous offre les plus hauts prix ». Suivent de longues explications com­merciales et la précision que la laine se négocie entre 90 et 200 livres le quintal. Le président commit la fabuleuse imprudence de ne pas écouter les conseils qui lui étaient prodigués par Gratiolet, et de surcroît, de conserver soigneusement les correspondances ci-dessus. Elles furent saisies. Il allait par cette inconséquen­ce, être à l’origine du drame.

 

L’INCULPATION DU PRÉSIDENT ET DE MADAME PICHARD

Le président Nicolas Pichard était « a priori » suspect. Il l’était doublement : d’une part en effet il était noble, d’autre part, il avait été président à Mortier au Parlement de Bordeaux et ce Parlement s’était fait une réputation mauvaise entre toutes depuis le 20 février 1790, jour où le procureur général Dudon avait pronon­cé un sévère réquisitoire contre les désordres et les fauteurs de troubles. Il dé­nonçait les excès comme « les premiers fruits d’une liberté publiée avant la loi qui devait en prescrire les bornes ». En fin d’année 1793, il y eut une perquisition au domicile du président à St-Germain. Ses papiers, spécialement les correspondances que Jean Clerc avaient écrites – dans le même état d’esprit que celui que le procureur Dudon avait manifesté – furent saisis.

Le président Pichard subit son premier interrogatoire – qui eut lieu le 8 nivôse An II (28 janvier 1794) Le Comité de Sûreté Générale de la Convention Nationale avait donné mandat au Comité de Surveillance Révolutionnaire du Dis­trict de la Montagne Bon Air de procéder à l’interrogatoire de Nicolas Pichard et de procéder à un nouvel examen de ses papiers. L’interrogatoire porta sur quatre points :

– sur son emploi du temps depuis 1791,

– sur ses rapports avec son gendre émigré,

– sur le titre de président qu’on lui avait encore donné après la suppression du Parlement,

– sur sa correspondance enfin.

Nicolas Pichard donna le détail de son emploi du temps depuis le mois de mai 1790. Il parla du départ de son gendre en Espagne malgré tous les efforts qu’il avait faits pour l’en dissuader et l’en empêcher. Il affirma qu’il ne lui avait adressé aucune correspondance ni aucun fonds. Il n’avait remis à sa fille que la pension prévue par son contrat de mariage. En second lieu, il précisait qu’il ne se donnait pas la qualité de président, mais que cet ancien titre lui était donné par courtoisie dans les correspondances de ses hommes d’affaires. De plus, il déclara qu’il n’avait aucune fréquentation quelconque et n’entretenait aucune cor­respondance autre que celle des affaires. Pour terminer, il rappela que depuis le départ de sa fille, il versait sa pension au Receveur de Bordeaux, il signa le procès-verbal d’interrogatoire avec les trois commissaires qui l’avaient interrogé. Le procès-verbal et la correspondance saisie furent adressés au Comité de Sur­veillance Générale à Paris. Nicolas Pichard et son épouse furent alors incarcérés.

Madame Pichard fut interrogée quatre mois après son incarcération, exac­tement le 28 floréal (17 mai) . Ses déclarations confirmaient celles de son mari.

Le président prépara lui-même sa défense. Avec l’aide de son secrétaire, suivant ses habitudes méthodiques, il constitua un dossier précis et complet. Chacune de ses affirmations était accompagnée d’une pièce justificative. La pièce essentielle du dossier était en effet un mémoire de six grandes pages rédigé par son secrétaire, car il n’était plus en état d’écrire lisiblement. Dans les premiè­res lignes de ce document, le président Pichard faisait état de sa mauvaise santé et de la goutte dont il souffrait. Il rappelait son âge et sa détention en maison de santé, obtenue grâce à une des rares facilités laissées aux détenus.

Après un rappel de son emploi du temps, il fit porter l’essentiel de sa démonstration sur ses rapports avec son gendre, rappelant les conditions du ma­riage auquel il s’était résigné, son hostilité au départ de son gendre et de sa fille. Un voisin attesta même les mauvais rapports du gendre et du beau-père. Bref, le président, qui avait senti les difficultés de sa situation, fit le maximum pour montrer l’impossibilité morale d’une quelconque bienveillance à l’égard de son gendre. Le dossier contenait 14 pièces justificatives, telles que :

– certificats de résidence,

– attestation de versements des contributions patriotiques de 3.000 livres cha­cune à Bordeaux et à Pauillac,

– certificat médical du docteur qui avait recommandé de traiter Marie Adé­laïde par un mariage,

– certificat de la section de la Fontaine Grenelle où il avait résidé, attestant qu’il avait prêté serment de fidélité à la Nation.

Peut-être avec un dossier aussi sérieusement constitué, le président pouvait-il espérer un acquittement. Mais le dossier des correspondances de Jean Clerc était là, pesant et accablant4.

L’accusation allait totalement ignorer le dossier de défense du président Pichard5. Le 8 messidor, soit le 26 juin, le président et Mme Pichard furent trans­férés de la prison de la Montagne Bon Air à la prison de la Conciergerie à Paris, attenante au Tribunal. Ils devaient en repartir 4 jours plus tard, pour prendre le chemin de l’échafaud.

 

L’ARRESTATION DE JEAN CLERC

Nous ne savons rien de précis sur les débuts de la période révolutionnaire à Salles, de 1789 jusqu’au milieu de l’année 1792. Le registre municipal a dispa­ru. Mais nous savons cependant comment Salles entra dans le régime républi­cain.

Là, comme ailleurs, les bourgeois prirent leurs responsabilités. Michel Girodeau, notaire, le gendre de la fameuse Jeanne Villetorte, devint commandant de la Gar­de Nationale du Canton de Belin et Maire de Salles. Le passage du régime royalis­te au régime républicain n’alla pas sans difficultés, car on restait royaliste dans la plupart des familles. C’est ainsi que le 3 mai 1793, un an après le début des évé­nements, le Procureur de la Commune, Bédouret, stigmatisa les Cazauvielh qui conservaient les fleurs de lys gravées au fronton de leur porte. Jean Cazauvielh, officier municipal, refusa d’abord d’enlever cet emblème mais, après réflexion accepta de se soumettre. Pierre Cazauvielh, par contre, refusa tout net et accueil­lit avec de grandes projections d’ordures les soldats que le conseil avait envoyés. Après nouvelle réquisition de Bédouret, Pierre Laville, « soldat défenseur de la Garde Nationale » et six soldats enlevèrent les fleurs de lys. Dans la famille de Jean Clerc ou plutôt chez les Ménesplier, ses beaux parents, l’idée républicaine ne pénétrait pas d’avantage.

En avril précédent, en effet on constatait que l’effectif de 8 volontaires pour les fonctions de « soldat défenseur » n’était pas atteint. Il en manquait deux ; le con­seil les choisit parmi les garçons (célibataires) de 18 à 40 ans et désigna Pierre Ménesplier et Martin Dufaure, qui n’en furent nullement flattés. Les deux élus trouvèrent la parade. Ils se marièrent immédiatement. Le 26 avril, Pierre Ménes­plier épousa Marguerite Cazauvielh, fille de Pierre Cazauvielh et de Françoise Dupuch. Martin Dufaure épousa Marie Laulan. Le lendemain matin, Michel Girodeau qui les avait mariés, apprit aux jeunes époux que la manœuvre n’avait pas réussi. Le Conseil les avait désigné à nouveau comme « soldats défenseurs de la patrie ». L’idéal républicain fut ainsi inculqué aux gens de Salles. Mais la Terreur approchait. Le 18 mai 1794, le Comité de Sûreté Générale de la Conven­tion Nationale ordonnait l’arrestation de Jean Clerc, auteur des lettres saisies à Saint-Germain. Il fut arrêté le 30 mai, afin d’être traduit devant le Tribunal Révolutionnaire de Paris. Le décret du 16 avril de la Convention envoyait en effet à ce seul Tribunal les contre-révolutionnaires. La correspondance de Jean Clerc ne manifestant pas le moindre enthousiasme pour les idées nouvelles, il était donc contre-révolutionnaire.

Le lendemain 31 mai, il était écroué au Palais Brutus à Bordeaux, anciennement Palais de l’Ombrière, la vieille forteresse où siégeait l’ancien Parlement. Le 3juin, Jean Clerc était transféré à Paris. Son inculpation fut jointe à celle de Nico­las et de Mme Pichard. Tous les trois allaient être livrés au terrible Antoine Quentin Fouquier, l’accusateur public du Tribunal Révolutionnaire, que nous désignons aujourd’hui sous le nom de Fouquier-Tinville.

 

L’ACTE D’ACCUSATION ET LE JUGEMENT

L’accusation et le jugement n’avaient pas un caractère individuel mais collectif. Les accusés étaient groupés par 20 / 25. Un même acte d’accusation était établi pour tous les accusés qui n’avaient en général rien de commun entre eux ils passaient en groupe devant le Tribunal.

Antoine Quentin Fouquier « accusateur public du Tribunal Révolutionnaire éta­bli à Paris par décret du 10-3-1793, sans aucun recours du Tribunal de cassation », formula donc, le 11 messidor de l’an II, un acte d’accusation contre les personnes suivantes :

1 – François Toulan, libraire 33 ans, demeurant à Bordeaux.

2 – Nicolas Pichard, 61 ans, né à Bordeaux, demeurant Montagne Bon Air, ex-noble, ex-président à Mortier au ci-devant Parlement de Bordeaux.

2bis – Marie Joséphine Adélaïde Le Breton, femme Pichard, 43 ans, née à Paris, demeurant Montagne Bon Air

3 – Jean Clerc, 39 ans, né à La Teste, avant la Révolution régisseur pour Pi­chard et depuis cultivateur demeurant à Lugo.

4 – Jean Masson,31 ans, capitaine d’artillerie

5 – Nicolas Taillepié, 51 ans, cultivateur

6 – Noël Taillepié, 32 ans, perruquier

7 – Victor Laguepierre, 50 ans, artiste sculpteur

8 – Robert Vuiber, 51 ans, Juge à Rethel

9 – Jean B. Rocourt, 38 ans, imprimeur

10 – Jean Louis Mérot, 38 ans, ex-curé

11 – François Dubois, 36 ans, tonnelier

12 – Georges Verchambe, 54 ans, ex-procureur

13 – Guillaume Lagondie, 46 ans, cultivateur

14 – Marie Thérèse de Feuquière, 46 ans, ex-marquise

15 – Pierre Caillet, 41 ans, ouvrier menuisier

16 – Marie Catherine Pâtissier, 58 ans

17 – Etienne Nicolas Houler, 42 ans, boulanger

18 – Marie Anne Ferrand, 25 ans, marchande mercière

19 – Charles Lairaut-Sauvage, 25 ans, enseigne de vaisseau. Ainsi sur ces 21 accusés, il y avait 4 femmes et 3 nobles.6

Concernant les trois personnages qui nous intéressent ici, Fouquier déclarait : « Pichard ex-noble et président à Mortier au ci-devant Parlement de Bordeaux, ennemi né d’une révolution qui a anéanti le despotisme parlementaire, a favo­risé tous les projets qui ont été formés contre la liberté et la souveraineté du peuple français ; on le voit surtout en 1791 se rendre de Bordeaux à Luchon avec sa femme, sa fille et son gendre pour faire émigrer celui-ci qui passa en Espagne. Peu de temps après, Pichard a encore fait émigrer sa fille à qui il a fourni des fonds comme il en convient en disant, dans son interrogatoire qu’il a réglé à sa fille la pension qu’il lui devait, attendu qu’elle n’avait pas de dot et que ce n’était qu’une pension viagère. Il parait constant qu’il a entretenu des intelligences et correspondances avec sa fille, son gendre et on ne peut plus douter qu’il ne leur aye fait passer des moyens de subsister. Aussi, Pichard souffrait-il qu’on lui prodigât perpétuellement, même en 1792, son ancien titre de Monsieur le président, tant il comptait sur la contre révolution qui devait le «remettre dans ses fonctions. »

Tel est le mot à mot de l’acte d’accusation contre le président Pichard. Le dossier de défense avait été complètement écarté et l’accusation n’était qu’un assemblage d’affirmations, de suppositions, de probabilités, ne reposant sur aucune preuve ou référence.

L’accusation contre Mme Pichard, était un pur verbiage désinvolte : « Quant à la femme Pichard, il convient d’observer qu’elle a concourru à tous les actes contre révolutionnaires de son mari. Tout leur est commun. Elle ne l’a pas quitté, elle l’a secondé dans toutes ses actions comme elle l’a accompagné dans tous ses voyages. » En d’autres termes, son crime était d’être l’épouse du président Pichard.

L’accusation de Jean Clerc suivait celle du président. Elle reposait exclusivement sur les correspondances saisies à Saint-Germain, et était rédigée comme suit par Fouquier : « Leclerc, homme d’affaires de Pichard, était digne par sa haine pour la Révolution d’avoir sa confiance. Ses lettres à Pichard prouvent que leurs principes et leurs sentiments étaient communs. » À la suite de cette introduction, les diverses correspondances citées plus haut, étaient recopiées. La dernière lettre concernait la vente des grains réquisitionnés.

Fouquier concluait son réquisitoire contre Jean Clerc : « Ainsi, Pichard faisait accaparer les grains pour affamer les citoyens. »

Après l’accusation portée contre Jean Clerc, venaient celles des 17 autres inculpés.

Fouquier concluait l’ensemble du réquisitoire : « D’après l’exposé ci-dessus, l’accusateur public adresse la présente accusation contre les sus nommés pour s’être déclarés les ennemis du peuple soit en entretenant des correspondances et intelligences avec les ennemis intérieurs ou extérieurs de la République pour leur fournir des secours en hommes et argent soit en provoquant par des écrits imprimés ou à la main l’avilissement de la représentation Nationale et le rétablis­sement de la royauté…

En conséquence, l’accusateur public requiert qu’il lui soit donné acte de l’ac­cusation portée par lui. »

 

LE PROCÈS

Le procès n’était plus qu’une formalité. Il fut bref. Le lendemain matin a 10 heures, les 20 accusés furent jugés ; le 20e de la liste d’accusation, Charles Lairaut était absent. Cette fois c’était donc Mme Pichard qui était la dernière du groupe.

Le tribunal était composé d’un président et de deux juges. Le jury comprenait 7 membres. Les accusés déclinèrent leur identité l’un après l’autre, leur domicile et lieu de naissance. On entendit 6 témoins de l’accusation. Il n’y avait ni avocat, ni plaidoiries et les opérations durèrent quelques minutes. Cinq accusés furent acquittés : Laguepierre, Rocourt, Dubois, Caillet, Houlier. Comme il n’y avait pas de demi-mesure, les 15 autres accusés furent tous condamnés à la peine de mort. Et le jugement se terminait par ces mots : « Le tribunal ordonne qu’à la diligence de l’accusateur public le présent jugement sera exécuté dans les 24 heu­res, sur la place de la Barrière de Vincennes. »

Les condamnés passèrent dans la salle des toilettes, voisine de la salle du Tri­bunal. On leur coupa les cheveux. Ils passèrent la porte du guichet du greffe et se retrouvèrent dans la petite cour du Mai donnant sur l’actuel Boulevard du Palais qui prolonge le boulevard Saint Michel. Alors ils montèrent dans des charrettes qui prirent la direction de Vincennes. Une heure plus tard, Jean Clerc et les derniers seigneurs de Salles avaient cessé de vivre. Ce drame eut lieu dans la journée du 30 juin 1794.

 

ÉPILOGUE

Après l’exécution de Jean Clerc, Jeanne Ménesplier était veuve avec trois jeunes enfants. Elle se remaria et ce fut le début d’un de ces étonnants puzzles généalogiques dont les bourgeois de Salles avaient la spécialité.

Elle se remaria, en effet à Arnaud Cazauvielh également veuf et dont la famille s’était déjà manifestée au début de la Révolution. Cet Arnaud est à l’ori­gine des Cazauvielh de Belin et notamment il fut l’arrière grand-père du député Maire René Cazauvielh.

Jeanne Leclerc, fille aînée de Jeanne Ménesplier fut mariée à son tour à un autre Arnaud Cazauvielh, le neveu de son beau père, et cet Arnaud fut tout à la fois aubergiste et l’un des maires de Salles les plus importants. Jeanne Leclerc est la grand-mère du défunt Gustave Cazauvielh, député-maire.

Enfin le Dr René Cazauvielh devint le gendre et successeur de Gustave. La boucle était refermée. C’est ainsi que s’est perpétuée l’innombrable descendance du malheureux Jean Clerc.

Les choses allèrent tout autrement dans la famille Pichard. En application de la législation concernant la saisie des biens des condamnés et immigrés, les immenses propriétés du président furent vendues aux enchères après avoir été évaluées quatre millions de francs de l’époque. Seule la propriété de Salles ne trouva pas preneur.

Après la chute de Robespierre, les Puységur rentrèrent en France. Marie Adélaïde de Pichard rentra en possession de son domaine de Salles, le 18 frimaire de l’an X. C’était le seul « débris » du patrimoine de son père. Elle décéda sans enfant, deux ans plus tard, en désignant son mari comme son héritier. Ainsi dis­parut la vieille famille Pichard.

Maxime de Puységur reprit sa carrière militaire, fut adjoint au Maire de Bordeaux, se remaria et sa descendance conserva la propriété de Salles jusqu’à la fin du siècle. Si le nom du président Pichard et ceux de ses prédécesseurs sont tombés dans l’oubli, celui de Puységur reste présent dans les mémoires. Les Puy­ségur reprirent en effet le procès séculaire qui depuis le Moyen Age opposait les seigneurs du lieu à la population au sujet des droits de pacage dans les landes seigneuriales.

C’est cette affaire des droits de pacage qui est encore connue de nos jours sous le nom de « Procès Puységur ».

Pierre LABAT

 

SOURCES

Archives Départementales de la Gironde Période Révolutionnaire – Série Q – Domaines archives des notaires

Archives Municipales de Salles premiers registres pour la période révolutionnaire

Archives Municipales de La Teste-de-Buch

Archives Municipales de Bordeaux État-Civil – registres de catholicité

Archives Nationales à Paris Dossier Pichard w 400 – 927

Archives de Paris et de la Seine

 

1. La décision de Maxime de Puységur et de son épouse tombait sous le coup du décret de l’Assemblée Législative du 9 novembre 1791 qui rendait les émigrés passibles de la peine de mort et de la confiscation de tous leurs biens.

2. Cette ville portait d’ailleurs le nouveau nom de « Montagne Bon Air »

3. Quartier de Salles

4. Le président ne fit jamais aucune allusion à Jean Clerc

5. Aucune pièce quelconque concernant la défense de Mme Pichard et de Jean Clerc n’a été trouvée

6. La rédaction de l’acte d’accusation terminée, Fouquier constata qu’il y avait 20 noms pour 21 person­nes inculpées ; on avait oublié Mme Pichard. On rajouta le nom de celle ci en interligne avec le numéro 2 bis et son acte d’accusation fut écrit en marge de l’acte.

 

Extrait du Bulletin n° 13-14 du 3e et 4e trimestres 1977 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du pays de Buch.

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