La distribtion des prix au lycée d’Arcachon en 1945

La distribution des prix au Lycée d’Arcachon, le 11 juillet 1945

Extraits du discours prononcé par M. AUBA, professeur agrégé des lettres1

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Aux premiers jours d’octobre 1939, notre Lycée nouvellement créé s’ouvrit; la guerre avait commencé. Dans une « villa » de la ville d’hiver tièdement blot­tie au milieu des arbres, il offrait aux enfants parisiens qui avaient dû aban­donner leur capitale, menacée par les convoitises ennemies et par les dangers des bombardements aériens, la possibilité de goûter encore aux joies de l’huma­nisme. Hélas ! quelques mois plus tard, l’immense vague motorisée, qui avait déferlé sur la France entière, se chargeant de ruines et de deuils, venait battre jusqu’à notre contrée, et, la rage au cœur, les Arcachonnais virent parader dans leurs rues l’ennemi. Plus de quatre ans, il est resté. Il aurait été bien superficiel ou bien coupable celui qui n’aurait pas senti, sous le décor immuable de la vie, les changements terribles ; la tyrannie, se voulant éternelle, tentait d’étouffer la voix des hommes libres ; et, bassement, l’ambitieuse lâcheté se cou­chait devant le maître, on cherchait à entraîner en Allemagne nos camarades pour qu’ils forgent des armes à l’ennemi et, dans les chaudes nuits d’été, erraient les voitures de la Gestapo acharnée à traquer les patriotes.

Je voudrais vous dire les luttes qu’ont choisi de mener quelques-uns de vos camarades, les douleurs de leurs familles. Peut-être n’auriez-vous point pensé que, dans notre ville, en apparence épargnée, il y eût tant de souffrances et de deuils. Encore en oublierai-je sans doute. Mais il ne s’agit point ici de dresser un palmarès; quel droit en aurions-nous ? Ceux à qui nous donnons notre admi­ration sont bien au-delà de nos vaines rivalités et de nos ambitions mesquines ; tous, ils communient dans une rayonnante fraternité, nous ne pouvons que nous incliner devant leur courage avec piété et reconnaissance. Mais devant eux, mes chers amis, n’allez point rester immobiles et glacés, comme devant des hom­mes d’une autre taille et d’une autre espèce, ils furent vos camarades pareils à vous, non point des saints, — des enfants avec leurs qualités et leurs tra­vers, leur espièglerie et leur gentillesse. Mais ils furent visités par l’Esprit, et un jour ils partirent sur les grands-routes de peine et de joie. A leur suite, ils nous appellent, pour que nous, les vivants, ne soyons pas des « déserteurs », mais des compagnons marchant d’un même élan.

Michel GAUCHER-MARGUERITE fut, en Seconde et en Première, l’élève de notre établissement ;certains de vos frères l’ont eu comme camarade de travail et de jeu. Petit-fils de Paul Marguerite, arrière-petit-fils du général Margue­rite, qui s’illustra lors de la charge héroïque et désespérée de Sedan, où il fut mortellement blessé, c’était un garçon doux, toujours prêt à se dévouer pour les centres qui, en 1940, accueillaient nos réfugiés. Il était distingué, et un esprit superficiel aurait pu craindre de trouver, en ce jeune homme racé, un excessif raffinement. Mais le véritable éducateur savait vite découvrir, sous cette fine délicatesse, une forte volonté d’âme. Engagé volontaire au 2e bataillon de choc, il est tombé pour la France à Masseveaux, en Alsace, le 29 novembre 1944,à l’âge de 20ans.

C’est en Lorraine, à Gravelotte, qu’est tombé, à l’âge de 22 ans, André LAPEYRADE. Vous connaissez bien sa mère. Chaque jour, depuis des années, vous la voyez dans votre Lycée accomplissant patiemment, laborieusement, sa besogne, glissant timidement parmi nous s’intéressant à chacun de vous, con­naissant vos succès et vos échecs, s’associant à vos peines et vos joies, fidèle­ment attachée de tout son cœur à notre établissement, prête à donner sans compter son travail et son temps pour les mille tâches qu’exige la vie maté­rielle de notre maison. Il ne nous a point surpris que son fils, héritier de ces humbles, mais magnifiques vertus, fût un des combattants qui permirent la libération glorieuse de Paris, puis s’engageât pour poursuivre dans l’Est la lutte contre l’ennemi. Le 18 novembre 1944, il fut volontaire pour participer à une patrouille de liaison avec une unité américaine encerclée depuis plusieurs jours. Au retour de sa mission, brillamment accomplie, il sauta sur une mine. A Mme Lapeyrade, nous voulons redire toute notre admiration pour son fils et la part que nous prenons à sa peine immense.

M. PINNEBERG, dont la fille est notre élève, appartenait à la race de ces imprimeurs qui croient à la dignité de leur métier ; il l’exerçait comme un sacer­doce, plein de vie, d’activité, faisant des projets hardis pour arriver à des « im­pressions » plus fines et plus belles, refusant de galvauder son art en le met­tant au service de la perfidie et de l’erreur; il ne consentit point à travailler pour les Allemands, mais se lança immédiatement dans l’action clandestine, préparant des brassards et des journaux, participant aux parachutages, qui, non loin de nous, trompant la surveillance ennemie, nous donnaient, près de Marcheprime, les armes libératrices. Arrêté en juin 1944, dans le train qui l’amenait vers la déportation, il ne se laissait point abattre, mais savait récon­forter ses compagnons en de longues conversations où il leur contait les secrets de sa science, les mystères de la photographie en couleur ; en pleine misère, il prenait encore sur sa portion minime pour soulager un camarade plus malheureux que lui ; mais, vaincu par le travail harassant et la maladie, il a dû finalement entrer dans une de ces infirmeries d’où l’on ne sortait pas, et il est mort au camp de Melk, le25janvier1945.

Avec anxiété, nous continuons à tourner nos regards vers les camps de déportés, quêtant les nouvelles d’êtres chers, dont nous sommes coupés. Dans cette attente douloureuse, nous voudrions être près de ceux qui souffrent : de Mme et Mlle DUPUY-PARROT, depuis plus d’un an dans la peine, du Docteur MONOD, qui, refusant de se laisser vaincre par l’inquiétude, chaque jour se donne davantage à toutes les œuvres généreuses.

Terrible incertitude qui nous poursuit encore, nous l’avons connue pendant près de cinq années, quand toutes les lois divines et humaines étaient bafouées. Dès 1940, votre surveillant général, M. LOWENBERGER était classé comme juif, et M. TEBOUL devait quitter sa chaire de mathématiques, bientôt réduit à se cacher dans Paris sous de faux noms. En vain, dans nos classes, nous procla­mions la grande fraternité humaine et sur les murs de votre salle de Première éclatait le cri immortel d’Antigone : « Je suis née non pour la haine, mais pour l’amour. » ; l’humanité, pour certains, n’était plus qu’un bétail à exploiter et à maltraiter, et l’on marquait quelques-uns de vos camarades d’un signe que l’on voulait infamant ; un matin, deux d’entre eux, Robert et Simone BLANN, avaient disparu de notre Lycée ; de justesse, dans la nuit, ils avaient réussi à fuir, évi­tant l’arrestation, tandis que leurs parents partaient pour les tortures des camps de Pologne.

Chaque jour nous mettait en contact avec la souffrance de nos frères,nous faisait toucher du doigt le tréfonds du malheur. Quelques survivants, tel M. PFIHL, le frère de votre camarade, revenaient nous parler de l’horreur des camps de déportés. Comment, ensuite, nous laisserions-nous bercer par des illusions fades ? Vous avez fait, dans votre jeunesse, la plus cruelle expérience de la méchanceté humaine. « Que ceux qui veulent parler justement de l’hom­me pèsent d’abord dans Oradour ce qui s’oppose à la venue de l’homme. » Mais, au milieu de la misère, vous avez vu surgir,rayonnante, la grandeur.

Loin de vous décourager, l’immensité de la tâche doit stimuler vos efforts. Le pire serait que vous vous laissiez prendre par une certaine malhonnêteté ambiante, un goût honteux des combinaisons faciles, un désir envahissant de satisfaire un égoïsme mesquin, au mépris de la justice et de la charité. Rejoi­gnez, d’un grand coup d’aile, la générosité, la pureté, le courage, cette patrie de la jeunesse, de l’éternelle jeunesse qui n’a point d’âge. C’est dans cette patrie que viennent de vivre les pères, les frères de plusieurs d’entre vous, M. YON, M. MOMBET, M. BERMOND, M. FIAMMA, M. ROQUEBERT, M. SABATIER, M. DULAS, M. LABAT, M. PUJOS, et deux de vos professeurs, M. LAFON et M. VIDEAU ; de leurs camps de prisonniers, ils avaient fait des modèles de charité, et, dans cette nudité terrible, ils avaient su découvrir le prix des valeurs essentielles, du sacrifice et de l’amour.

Quel élan chez vos camarades passés en Afrique du Nord pour participer à la reconquête du sol français, de GRACIA, BRONDEAU et CARDINAL, griève­ment blessé à une jambe, à la suite de l’explosion d’une mine et toujours ani­mé d’un courage magnifique ! Quel enthousiasme chez nos jeunes du « maquis ». CAZAUVIELH, chez nos aviateurs CADUFF, CASTETS ! Quelle joie chez tous ceux qui, dans l’ardeur d’août, s’armaient dans la forêt des Abatilles, traquaient l’ennemi en fuite, le harcelaient tout l’hiver dans les patrouilles nocturnes du Médoc, jusqu’au jour où il dut s’avouer vaincu ; ils surgissaient, ces volontaires, de toutes les classes de la société, de tous les coins de notre ville, et, dans cette révolte lumineuse contre la tyrannie, tous ceux de notre lycée se retrou­vaient avec émotion et fierté ; professeurs : M. MAURICE, M. ESCARPIT, M. CLUSEAU, M. CAMBAU ; élèves : CACHET, VERSPIEREN, IBANEZ, MARCEL et Mau­rice CAILLE. Comme notre amitié, née parmi les livres se fortifiait, prenait de l’éclat,au grand souffle du risque et de la vie !

Sans doute, des images glissent-elles dans votre esprit, images de cinq années de souffrances, de misère, de médiocrité, d’héroïque grandeur trouant les ténè­bres, jusqu’au jour où, dans un embrasement magnifique, dans une joie rayon­nante des cœurs, le sol de la patrie fut libéré et l’ennemi abattu. Ces images, pourtant, mes chers amis, je ne voudrais point que vous les rattachiez à un passé révolu. Les hommes qui ont lutté de toutes leurs forces, parfois jusqu’au sacri­fice suprême, sur les champs de bataille traversés d’obus et dans l’effrayante nuit de la clandestinité, ne les considérez pas comme des aînés magnifiques sans doute, mais appartenant à des temps périmés, comme si leurs récits étaient simplement bons à charmer vos heures de repos, en vous donnant le frisson de l’épouvante et de d’admiration. Entre eux et vous, comment un abîme se creuserait-il ? Vous êtes frères, leurs combats sont vos combats, les enne­mis sont loin d’être complètement abattus, ils sont les mêmes : la haine, la méchanceté, la médiocrité, l’égoïsme, la veulerie ; les armes n’ont point changé : l’effort, le courage et l’oubli de soi. Comment empêcher la guerre sinon « en donnant à la paix tant de hauteur et d’altitude que les mirages de la guerre et ses vertus s’évanouissent comme dans un songe » ?

L’héroïsme que vos camarades ont montré hier, il faut le déployer aujourd’hui dans la paix, en des combats quotidiens innombrables et magnifiques pour que naisse une France nouvelle et un monde plus beau.

1. Texte communiqué par M. C. GUILBAUD

 

Publié dans le Bulletin n° 12 de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon du 2e trimestre 1977

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