La paroisse de Gujan avant la Révolution (3)

La paroisse de Gujan avant la Révolution

 

Troisième partie

Les dates marquantes de l’histoire de Gujan

 

D’ABORD, LES ANNÉES OBSCURES

Avant le XVe siècle, le nom de Gujan n’apparaît que rare­ment sur des actes. Il s’agit le plus souvent de reconnais­sances féodales qui n’apprennent rien sur la population .

Ainsi, en 1274, Arnaudin de Bares, chevalier, tuteur du jeune captal Pierre Amanieu de Bordeaux, encore mineur, reconnaît au nom de son pupille tenir en fief du roi d’Angle­terre, duc d’Aquitaine, tout ce qu’il possède en Pays de Buch. Il doit pour ce qu’il tient du roi-duc à Mestras, Mestrasson, Capsus, lieux de la paroisse de Gujan, un « demi soldat » et une lance d’exporle1.

Mais Pierre Amanieu ne possède pas la totalité des biens dans la paroisse, puisque le 22 mars 1274, Gaillard de Lamothe de Buch, damoiseau, reconnaît tenir du roi-duc les moulins qu’il possède dans la paroisse de Gujan2.

Vingt-six ans plus tard, en 1300, Pierre Amanieu, dans son testament signé le 20 mai, lègue une rente de vingt-cinq livres bordelaises au prieuré de Comprian pour l’entretien d’une chapelle dans l’église du prieuré. Cette rente sera pré­levée sur les revenus qu’il perçoit dans le village de Mes­tras3.

Le 13 avril 1311, Bertrand de Goth, évêque d’Agen, oncle de cet autre Bertrand de Goth, devenu pape sous le nom de Clément V, donne à son neveu Raymond-Guillaume, tout ce qu’il a hérité de sa mère, la marquise d’Illac, dans le diocèse de Bordeaux, en particulier à La Teste, Gujan et Le Teich. Le 27 avril, il fait donner lecture de l’acte de donation à tous ses tenanciers pour qu’ils s’engagent à reconnaître son neveu comme leur seigneur. (A.H.G. Tome XIII, page 37)

On ne sait sur le captalat de Buch pendant la guerre de Cent ans seulement que les captaux furent fidèles à leur serment de vassaux et servirent loyalement et bravement le roi d’Angleterre. Après la bataille de Castillon (1451), qui vit la victoire finale des Français, tous leurs biens furent confis­qués par le roi de France.

Profitant de la circonstance, le sire d’Albret, dont la famille, depuis la mort de Jean III de Grailly (1376) revendi­quait le captalat de Buch, essaya de s’en faire reconnaître seigneur. Ses agents vont de paroisse en paroisse demander aux habitants de reconnaître leur maître, comme le captal.

Dans le « Rolle des paroisses du Pays de Buch qui ont prêté serment à Monsieur d’Albret, comte de Dreux », Gujan figure à la suite de Certes, Le Porge, Lanton, Andernos, Comprian et Cazaux4.

Mais le Sire d’Albret ne réussit pas, sauf en ce qui con­cerne la seigneurie de Certes et nous arrivons à la première date marquant dans l’histoire de Gujan.

 

1468 – LA BAILLETTE DE BASE CONCERNANT LA FORÊT USAGÈRE

Après la mort de son père Charles VII, le roi de France Louis XI avait rendu aux captaux de Buch leurs biens, con­fisqués après la bataille de Castillon (1451), en raison de leur attachement à la couronne d’Angleterre. Le captal Jean de Foix était alors rentré d’exil.

Il arrivait, sous le régime féodal que, lorsqu’un seigneur succédait à un autre, le nouveau « remit en sa main » ce que ses prédécesseurs avaient concédé. Après une absence de dix ans, il était inévitable que pour réaffirmer ses droits, le captal restauré ne remit en cause les concessions passées, ainsi s’explique l’interdiction faite par Jean de Foix aux habi­tants des trois paroisses d’entrer dans sa « Montagne », d’y faire « hobre de gemma et de rousina » et de prendre « fusta »5.

Il y eut des tractations que les distances et les difficultés de communications rendirent longues, le captal ne résidant pas à La Teste. Elles aboutirent le 10 octobre 1468. Jean de Foix étant venu faire un séjour dans sa forteresse de La Teste, les représentants de Gujan : Guilhem de Castanlh dit de Notes, Meujon de Forthon dit de Ferron, Pey-Richard Gaillot, Dubernet, Helies de Maynon, Lombart de Mesple, avec ceux de La Teste, se rendirent auprès du seigneur et lui dirent :

– qu’il ne pouvait y avoir de personnes plus pauvres et plus maigres qu’eux ;

– qu’ils ne pouvaient trouver vie et aliments ;

– qu’ils étaient lourdement grevés de charges envers lui ;

– que si l’usage de la « Montagne », d’où ils tiraient la plus grande de leurs ressources et qui assurait leur exis­tence leur était retiré, ils n’avaient plus qu’à quitter le capta­lat pour aller vivre ailleurs.

Ils lui dirent, en outre, que les captaux, ses prédécesseurs, leur avaient toujours accordé liberté et franchise dans la « Montagne » qu’en particulier Monseigneur son père, der­nièrement allé de vie à trépas, leur avait donné le droit de faire gemme et résine, de prendre le bois mort et le bois à équarrir, moyennant une redevance de vingt ardits par kas de gemme et résine et qu’ils avaient toujours cette charte. Ils montrèrent alors leur parchemin au seigneur, en l’assurant qu’ils étaient toujours ses hommes et sujets, prêts à tous ses commandements et mandements.

Jean de Foix trouva la requête de ses sujets « juste et pleine de raison » et leur donna satisfaction. La rente de vingt ardits, fixée sous son père, ne fut pas augmentée, mais Jean de Foix tint à préciser qu’il n’agissait pas sous la pres­sion de ses sujets, mais que c’était de sa part acte de « bona, pura, agradath et délibéra voluntat ».

Cette Baillette enregistrée le jour même devant témoins, au château de La Teste, par Raymond Ayquard, clerc du dio­cèse de Bordeaux, est le document de base qui établit les droits des habitants de la commune de Gujan-Mestras sur la forêt usagère de La Teste-de-Buch.

 

1535 – GASTON III DE FOIX CONFIRME LA BAILLETTE DE 1468

À propos d’une affaire de « droit de guet », le captal Gaston III, dit Le Boiteux, interdit aux habitants l’entrée de la « Montagne ».

La garde du château seigneurial, suivant la coutume féo­dale, devait être assurée par les sujets du seigneur. Pour ne pas perdre leur temps à monter la garde et pour se libérer de cette prestation, ceux-ci payaient un droit, dit de guet, avec l’argent duquel le seigneur faisait assurer la garde par des hommes d’armes à sa solde. À la suite d’une augmen­tation du droit, les habitants avaient dû manifester leur mau­vaise humeur et Gaston III avait répliqué en leur interdisant la « Montagne ».

Le 3 novembre 1535, Gaston III se trouvant en son châ­teau de La Teste, les représentants des paroisses de Gujan et de La Teste, « se retirèrent devant le dit seigneur et lui remontrèrent leur pauvreté » disant que « sans l’entrée de la dite montagne ils ne pouvaient vivre ». Puis ils lui remirent une supplique en sept points.

Après l’avoir « vue et fait voir à son conseil », considé­rant la pauvreté de ses sujets, Gaston III se déclara d’accord et apposa sa signature au bas de la supplique et déclara qu’il serait fait « instrument » aussitôt que son contenu aurait été approuvé par les habitants de chaque paroisse réunis en assemblée capitulaire.

Les deux assemblées capitulaires eurent lieu le même jour (3 novembre) à Gujan et à La Teste, devant le même notaire qui consigna sur l’acte les noms de tous les présents et les fit suivre presque tous du « chaffre » ou sobriquet des porteurs. Ces sobriquets, gascons pour la plupart, nous mon­trent que dans ces deux petites paroisses du captalat, si l’on était pauvre, on n’en était pas pour autant dépourvu d’esprit.

Les présents étaient moins nombreux à Gujan qu’à La Teste, mais leurs « chaffres » aussi pittoresques :

– Pey Deycard, dit « Dou clerc » : fils du clerc, clerc de notaire, espérons-le, et non d’église.

– Guilhem de Castaing, dit « Pochot » : la petite poche (?).

– Jean de Mesple, dit « Fou faus » : le faux, le traître.

– Amanieu Deycard, dit « Du pénin » : du « petit bout ».

– Ricard des Camps, dit « Caydot » : « cayedo », ouver­ture d’un fenil par où l’on faisait tomber le foin. Ricard des Camps devait avoir une grande bouche toujours prête à engloutir.

– Ricard de Bernet, dit « Pite » : « la pointe », en géné­ral pointe de clocher. Ricard ne devait pas être petit.

– Ricard Deycard, dit « Même » : grand’maman.

– Maria Deycard, dite « Baguette » (ou « Baquête ») : petite bague ou petite vache.

– Raymond Deycard, dit « Moussuran » : qui fait le monsieur.

– Raymond, dit « Fifliou » : le filleul.

– Guillaume Mesteyreau, dit « De mersadé » : du dépensier.

– Ricard Dubemet, dit « Pilou » (ou « filou ») : si c’est h pilou », le pilon en français, cela ne veut pas dire grand-chose ; si c’est « filou », qui a la même signification qu’en français, cela en veut dire beaucoup.

– Bertrand de Ricard, dit « Canelhous » : celui dont le nez coule comme une chandelle.

– Ménicou de Mesteyreau, dit « Couquet » : le petit coquin.

– Amanieu Deycard, dit de « Piret » : probablement pour « péret » : le petit poirier.

– Jean de Mesteyreau, dit « Culot » : diminutif de « eu » : le petit cul.

D’autres Gujanais qui étaient là, tel Jean de Caunac, « tant en son nom que pour ou au nom de Jeannette de Castaing, sa nourrice », jurèrent sur les Saints Évangiles, « avoir pour agréable ferme et stable, tout ce que par les dits syndics serait fait, convenu, contracté, passé, pacifié, transigé, appointé, accordé quant aux choses susdites ».

L’acte notarié fut dressé à Castelnau en Médoc, au châ­teau du captal, le 2 décembre 1535. Cette nouvelle baillette, en ce qui concerne la forêt usagère, confirmait la baillette de 1468. Quant au droit de guet, payable par chaque habitant tenant feu vif, il était diminué de moitié : 7 sols 6 deniers (au lieu de 15 sols) payables à la saint Michel.

 

1550 – LES HABITANTS DEVIENNENT « VRAIS SEIGNEURS » DES VACANTS ET PADOUENS

Moyennant un droit « d’entrée et charités » de 800 livres et une rente annuelle de 10 francs bordelais, le captal Frédé­ric de Foix abandonna « perpétuellement et à jamais… aux paroissiens, manants et habitants des paroisses de La Teste, Gujan et Cazaux en Buch… tout ce que a été accoutumé être tenu en padouens et vacants es dites paroisses de La Teste, Gujan et Cazaux ». En gros, c’était l’immense lande qui exis­tait des limites du Teich jusqu’au dunes de l’océan et des terrains cultivés de Gujan et de La Teste jusqu’au lac de Cazaux et Sanguinet.

La rente annuelle devait être payée au seigneur en « son hôtel de La Teste », à lui ou à son receveur « le jour de cha­cune fête de Noël », à raison de 5 francs pour La Teste et Cazaux d’une part, de 5 francs pour Gujan d autre part. L’acte fut signé à Bordeaux, le 23 mai 1550. Le captal absent était représenté par Jean de Portepain et les habitants de Gujan par Gaillard Darriet et Ricard de Bernete, appelés « comtes de Gujan ». C’est le seul acte où ce titre est employé.

Les habitants de Gujan devenaient ainsi propriétaires indivis avec ceux de La Teste et de Cazaux de la lande où jusqu’alors le pacage de leurs troupeaux n’avait été que toléré par le seigneur. A celui-ci restait la propriété directe, simple satisfaction d’amour-propre. Toutefois, le captai s’était réser­vé « le pouvoir et la puissance de pouvoir bailler à fief nou­veau les susdits vacants à ceux qui voudront les convertir en labourage pour faire bled ». Cette clause n’avait guère inquié­té Gaillard Darriet et Ricard de Bernete. Qui pourrait être assez fou pour venir mettre en blé cette lande inondée en hiver et brûlante en été ? Ils ne pouvaient imaginer que deux siècles plus tard, à l’époque des physiocrates et du retour à la nature chanté par Jean-Jacques Rousseau, ce fou s’appel­lerait Nézer.

 

1604 – IL Y A DÉSORMAIS DES « AYANT PINS » ET DES « NON AYANT PINS »

En 1572, le captal Henri de Foix-Grailly fut tué au cours des luttes contre les protestants. Une de ses filles, Marguerite, héritière du captalat, épousa le 23 août 1587, le duc d’Épernon et mourut six ans après. Jean-Louis d’Épernon administra alors le captalat au nom des enfants qu’il avait eus de Marguerite de Foix et, ce faisant, s’aperçut que cette forêt de La Teste-de-Buch, concédée en 1468, par Jean de Foix à l’ensemble de la communauté formée par les trois paroisses, avait été morcelée en parcelles et que des habi­tants s’étaient déclarés propriétaires de ces parcelles sans que les Foix-Grailly aient réagi.

C’était bien, en effet, à la communauté, mais à une com­munauté alors peu nombreuse que Jean de Foix avait donné l’autorisation de faire gemme et résine, mais quand le nombre des membres de la communauté avait augmenté, comment aurait-on pu gemmer sans se répartir la forêt entre familles ? Chaque parcelle de forêt ainsi divisée était devenue celle d’une famille qui se la transmit de père en fils, ou la vendit quand ses membres préférèrent se livrer à d’autres occupa­tions. Ces mutations firent l’objet d’actes notariés qui furent opposés à Jean-Louis d’Épernon quand il voulut remettre la forêt dans l’état d’indivision initial.

Le 4 janvier 1604, les habitants de Gujan se réunirent pour nommer quatre procureurs généraux, « chargés pour et au nom des autres habitants », de transiger avec le captal. Le notaire Mesteyreau rédigea le procès verbal de cette assemblée et l’enregistra. Les discussions n’aboutirent pas et Gujan et La Teste portèrent le différend devant le juge du seigneur à La Teste, qui évidemment donna raison à son maître et condamna les habitants « à délaisser au dit sei­gneur la libre possession de la forêt ». Les habitants déci­dèrent alors de faire appel devant le Parlement de Bordeaux. Or, Jean-Louis d’Épernon, gouverneur de Guienne, était au plus mal avec les membres du Parlement qu’il avait humiliés et brimés à maintes occasions ; doutant d’obtenir gain de cause devant eux, il préféra traiter avec ses sujets.

Ainsi naquit la transaction du 25 janvier 1604 qui admit le partage de la forêt usagère et reconnut deux catégories d’habitants : les non-ayant pins, ou usagers, et les ayant- pins ou propriétaires.

L’acte fut passé à Bordeaux, le 25 janvier 1604, au châ­teau de Puy-Paulin, le captal Jean-Louis d’Épernon étant pré­sent. Jean de Peyiehan, Jean Damesple, Jean Daney de Guirautin et Étienne Chassaing de Baillet représentaient les habitants de Gujan.

 

1639 – UN ACCROC A LA SOLIDARITÉ ENTRE BOUGÈS

Au début de l’année 1639, des émeutes ont eu lieu à La Teste, à la suite desquelles de la troupe fut envoyée pour maintenir l’ordre. L’entretien de cette garnison, sur ordre du Marquis de Sourdis et d’Alluye, lieutenant général pour le roi en Guienne, en date du 23 avril 1639, fut mis à la charge des habitants de la juridiction du captalat. Or Gujan, qui n’avait pas participé aux émeutes, faisait partie de la juri­diction.

Il est vraisemblable que si les Gujanais s’étaient trouvés dans des circonstances semblables, ils eussent agi comme les Testerins, mais puisque, par chance, cela n’avait pas été, malgré la solidarité entre Bougés, ils vont chercher à se faire exempter des frais. En leur nom, Castaing, suppliant, et X., suppliant, écrivirent à Mgr le Prince Henri de Bourbon, gouverneur de Guienne6 :

« Monseigneur. Les habitants de la paroisse de Gujan en Buch vous démontrent très humblement que les habitants de La Teste se sont viollantement opposés dans cette ville aux commissaire des Fermes du roi. Des gens de guerre ont dû être envoyés pour tenir la main à l’exécution des vollontés de Sa Majesté. Or les gens de Gujan sont obligés d’entrete­nir au même titre que ceux de La Teste les cent hommes logés au château de La Teste, bien que entièrement innocens de la désobéissance et n’ayant en rien contribué aux viollances, estons éloignés de plus d’une grande lieue, sous prétexte qu’ils sont de la même Juridiction. Ils sont tellement vexés et travaillés des dits gens de guerre qu’ils seront impossibles de se remettre d’un siècle.

« Ils demandent à être déchargés de l’entretien de ces gens de guerre. »

Sur le document (A.D. H. Jésuites Collège 120), il est annoté en marge : « Soit pourveu à cecy favorablement par M. de Machaut, à son arrivée, au contentement des sup­pliants.

« Fait à Bordeaux, le 6 may 1639,

« Henry de Bourbon. »

 

De 1713 à 1742 – LES PÊCHEURS SONT EN PROCÈS AVEC LES RUAT

Le 23 août 1713, le captal de Buch Henri-François de Foix-Candale, n’ayant pas de descendance, vendit le captalat à Jean-Baptiste de Ruat qui se révéla très vite un seigneur exigeant et âpre au gain, remettant en vigueur des droits féodaux oubliés, quand il n’en inventait pas de nouveaux, tel ce droit de péage qui fut supprimé sur plainte des habitants par Arrêt du Conseil du roi du 31 octobre 1741 :

« Le roy — dit l’Arrêté — supprime les droits de péages prétendus par le sieur de Ruât, tant dans la ville de La Teste-de-Buch que sur le pont de Gujan7, lui fait très expresse inhibitions et défenses de percevoir à l’avenir aucun droit de péage, sous quelque dénomination que ce soit, sur les voitures, bêtes de somme, bestiaux, denrées et marchandises passant par la ville de La Teste, dans le Captalat de Buch, à Cazaux et sur le dit pont de Gujan ni ailleurs. » (A.D. C.2596)

En ce qui concerne les pêcheurs, les difficultés avec le nouveau seigneur surgirent tout de suite.

Le 13 décembre 1714, pour éviter le paiement en nature du « droit de capte » et les complications que cela entraînait, quelques maîtres de chaloupes passent une transaction avec le captal devant Barberon, notaire royal, juge de La Teste, demeurant à Gujan, et de plus homme d’affaire du Captal. Ils s’engagent à payer chaque année 16 livres par chaloupe allant au péougue et à fournir au seigneur le poisson néces­saire à sa maison et à sa table.

Cet acte ne peut engager que les signataires et non la communauté des pêcheurs. Le 19 février 1724, un certain nombre de pilotes de chaloupes refusent de payer. Le juge du captalat renvoie les uns devant l’Amirauté de Guienne, con­damne les autres à payer le droit de capte en nature.

Le 17 août 1724, l’Amirauté rend une sentence en faveur du captal.

Le 14 décembre 1724, le Parlement de Bordeaux confirme la sentence de l’Amirauté.

Les pêcheurs ont contre eux le juge du captalat, l’Ami­rauté de Guienne et le Parlement de Bordeaux. Ils n’ont plus de recours que dans le roi.

Le 23 avril 1727, à Versailles, le roi estime nécessaire, vu ces plaintes, de faire passer une visite générale le long des côtes de Gascogne et en charge le sieur Le Masson du Parc, commissaire ordinaire de la Marine, inspecteur général des pesches du poisson de mer. Le Masson du Parc juge les prétendus droits du captal exorbitants et inouïs et signe la dernière page de son rapport le 18 septembre 1727.

Par arrêts du Conseil de Sa Majesté des 21 avril et 26 octobre 1739, trois commissaires généraux du Conseil du roi sont « députez » dans le captalat de Buch pour la vérifi­cation des droits maritimes et sur iceux statuer définitivement et en dernier ressort.

Les trois commissaires déboutent le sieur de Ruat, ordonnent que l’ordonnance de la Marine de 1681 soit exé­cutée selon sa forme et teneur et font défenses au sieur Ruat de s’attribuer aucune étendue de mer, d’exiger le droit de capte et autres droits. Les officiers de l’Amirauté de Bordeaux devront tenir la main à l’exécution du Jugement qui est arrêté et signé à Paris le 28 janvier 1742.

Les marins de Gujan et de La Teste avaient gagné contre leur seigneur.

 

1759 – LA DERNIÈRE TRANSACTION CONCERNANT LA FORÊT USAGÈRE PASSÉE SOUS L’ANCIEN RÉGIME

À la suite de différends entre ayant-pins et non ayant-pins, les deux parties demandèrent à deux avocats de rédiger un projet de nouvelle transaction concernant la forêt usagère.

Le texte proposé fut adopté et signé le 16 juin 1759 à Bordeaux, en l’hôtel de M. de Ruat. Jean Daney, bourgeois et marchand, Pierre Caupos, aussi bourgeois et marchand, nommés syndics généraux par l’assemblée capitulaire du 12 dé­cembre 1756, représentaient les habitants de Gujan.

Désormais, la forêt usagère devait être gérée par six syndics : deux élus par les propriétaires, deux élus par les non ayant-pins de Gujan, deux élus par ceux de La Teste.

Des clauses spéciales étaient prévues pour Gujan :

1° Alors que pour couper des pins vifs, les habitants de La Teste devaient d’abord demander la permission aux syn­dics, ceux de Gujan avaient le choix entre un propriétaire ou les syndics. Si le propriétaire refusait, ils devaient s’adresser aux syndics en présence de deux témoins et, en cas de refus, pouvaient alors couper sans permission.

2° En délivrant le bois, les syndics devaient désigner les lieux à abattre « à la plus grande bienséance et commodité de ceux qui le demandent et principalement pour les pauvres et les habitants de Gujan ». Pour les pauvres, c’était en rai­son de la faiblesse de leurs moyens de transport; pour les habitants de Gujan, c’était en raison de l’éloignement de la forêt usagère. C’est pourquoi, le plus souvent, les bois accor­dés au Gujanais se trouvaient dans la Petit Montagne d’Arcachon où ils pouvaient se rendre facilement par bateau.

 

1766 – LA COLONIE DE NÉZER

Jean-Jacques Rousseau prêche le retour à la nature.

Les grands seigneurs, amis des philosophes, ne rêvent que grandes exploitations agricoles. Le roi Louis XV favorise les défrichements en exemptant d’impôt les terres nouvellement mises en culture. Le sieur Nezer, banquier suisse, vient faire des essais de culture dans la lande de Gujan, au lieu dit aujourd’hui, en souvenir, « La Ferme ». Il en est satisfait et passe, le 5 février 1766, un traité avec le captai qui fait jouer la clause, prévue dans la Baillette de 1550, autorisant le seigneur à récu­pérer la lande concédée aux habitants si quelqu’un se pré­sente pour la mettre en « bled ».

La majeure partie de l’immense lande est aliénée à Nézer. Un certain nombre de journaux autour des agglomérations de Gujan. La Teste et Cazaux ont été toutefois réservés pour le pacage des troupeaux, au total 2 463 journaux, peu de chose en comparaison des 13 000 concédés à Nézer.

Mais le captal a insisté dans le traité sur le fait que Nézer ne pourra planter des arbres « attendu que les habi­tants doivent avoir l’usage desdites landes pour leur pacage, tout autant qu’elles ne seront pas défrichées et mises en cultures ».

Le traité est homologué par le Parlement de Bordeaux, le 26 février, et signifié aux habitants. Ceux de La Teste protestent, mais ceux de Gujan acceptent. Ils ont raison car ceux de La Teste perdront leur procès.

Déferle alors sur Gujan une invasion d’ingénieurs, de directeurs, d’architectes, d’employés et de manœuvres. Les registres de l’église St-Maurice en témoignent ; le 12 novem­bre 1767 est enterré Pierre Argot, « valet dans la nouvelle colonie de Buch ». Le 16 janvier 1768, inhumation d’un homme sans nom « qui travaillait aux nouveaux défrichement des landes de Buch ». Le 6 novembre 1768, enfin, un événement heureux, le baptême de Jacques, fils de François Firino, archi­tecte « de la nouvelle colonie du captalat de Buch » et d’Ur­sule Bellon de Chassi. Le 21 août 1769, décès d’un « individu » à l’hôpital « de la colonie »

La colonie est en chantier depuis plus de deux ans, mais l’argent manque. Nézer demande l’autorisation d’émettre pour 1 800 000 livres de reconnaissances, soit 600 reconnaissances de 3 000 livres à intérêt de 4,50 %. Le gouvernement refuse l’autorisation d’emprunt.

Les avis officiels, en effet, sur l’entreprise de Nézer n’étaient guère favorables. M. de Cosmartin, de la Subdélé­gation de Bordeaux, écrivait le 24 juillet : « J’ai été voir et examiner avec bien de l’attention les entreprises de M. de Nézer, au captalat de Buch, que je connaissais déjà. J’ai l’honneur de vous envoyer mon avis. Je suis véritablement fâché qu’ils ne réponde pas aux vues du dit sieur Nézer. Son entreprise est des plus mauvaises et le démontrera toujours de plus en plus et progressivement à mesure que les défri­chements se fairont.

« Le sol est très mauvais par luy même ; il est certain qu’on sera forcé d’abandonner cette entreprise, ou elle rui­nera les entrepreneurs.

« Je suis très mortifié que M. Nézer ne puisse pas réussir. Cela aurait bonifié le pais. Je savais depuis leur en­treprise que cette opération ne valait absolument rien. Je n’en ai jamais autant dit par plusieurs raisons, mais aujourd’hui, puisque je suis obligé de donner mon avis, il faut rendre jus­tice à la vérité et ne pas induire personne en erreur.

« Ces messieurs diront tout ce qu’ils voudront, qu’ils ont déjà fait des concessions considérables et avantageuses. Mais ces concessions sont-elles bien sérieuses ? Je n’en crois rien.

« À l’égard des petits concessionnaires, je crois les actes de ceux-là sans mistaire (sic), mais ils ont presque tous déguerpy, quoi qu’en aparance (sic) on leur fit bien des avan­tages puisqu’on leur donnait leurs fonds cultivés, ensemencés et les maisons basties… » (A.D. C.281)

Sur ces entrefaites, on trouve dans les comptes d’un associé de Nézer, Billard, qui est caissier général des Postes, un déficit de cinq millions. Billard est destitué et exposé deux heures au pilori en place de Grève. Nézer est mis en faillite et meurt à Paris le 8 avril 1770.

Les cultures sont abandonnées, les bâtiments tombent en ruines et les troupeaux de moutons reprennent le chemin de la lande comme avant, mais les habitants ne sont plus « pro­priétaires utiles », puisque la lande appartient aux héritiers de Nézer. Que ceux-ci reprennent les essais de mise en culture et le pacage devra cesser.

Une solution sera trouvée dans le cantonnement du droit de pacage dans la deuxième moitié du XIXe siècle et Gujan y gagnera sa forêt communale.

 

1785 – ABOLITION DU DERNIER DROIT FÉODAL SUR LA PÊCHE

Par arrêt du Conseil du roi du 10 septembre 1785, le « droit de huitain » fut supprimé.

Les seigneurs de Puy-Paulin dans Bordeaux étaient pro­priétaires du Marché au poisson de la ville : La Clie.

Aucun poisson ne pouvait être vendu, à Bordeaux, en dehors de la Clie et le seigneur de Puy-Paulin avait « droit de huitain » sur la vente du poisson, c’est-à-dire avait le droit de prélever le huitième du prix de vente de tout le poisson.

Le « droit de huitain » fut attaché au Captalat de Buch tant que les captaux de Buch furent en même temps seigneurs de Puy-Paulin, mais quelques années avant de vendre le captalat aux Ruat, le dernier Foix-Candale vendit, en 1707, le fief de Puy-Paulin au roi qui, en 1723, le passa par engagement au duc de Nevers. Ce n’est donc plus au Captal que les pêcheurs payaient le huitain, mais au duc de Nevers. Cela ne changeait rien à l’affaire, ils payaient toujours.

Les pêcheurs de Gujan et de La Teste avaient réussi à se libérer du droit de capte, le droit de huitain ne leur en deve­nait que plus insupportable. Ils engagèrent des procès. Un arrêt du 23 décembre 1760 fit défense au duc de Nevers de percevoir le huitain, un arrêt du 28 juillet 1761 l’y autorisa de nouveau.

En février 1769, Puy-Paulin passe au duc de Polignac.

En 1781, les pêcheurs firent établir un « Mémoire pour la Communauté des Bougés ou Pêcheurs des côtes de La Teste, ou captalat de Buch, en Guienne, sur la suppression d’un droit maritime perçu à la Clie de Bordeaux,par le seigneur engagiste du fief de Puy-Paulin ».

L’auteur était l’avocat Dubois-Martin. L’intendant de Guyenne, Dupré de Saint-Maur, appuya la requête des pêcheurs ; le duc de Polignac offrit de son côté d’abandonner son droit moyennant indemnisation. Finalement, le « droit de huitain » fut aboli comme le dira plus tard Fleury. maire de La Teste, « par la justice et l’humanité de l’infortuné Louis XVI ».

 

16 juin 1789 – GUJAN À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION

La mauvaise récolte de 1788 a entraîné une disette géné­rale. Des commerçants de Bordeaux, siégeant à l’Hôtel de la Bourse, ont fondé une sorte de Société de bienfaisance en faveur des communautés que le défaut d’argent réduit à manquer de grains et auxquelles ils consentent des prêts. Ils en avertissent les curés des paroisses et là encore il faut souligner le rôle social tenu par l’Église sous l’Ancien Régime.

Garros, le curé de Gujan, leur répond le 16 juin 1789, un mois avant la prise de la Bastille :

« J’ai reçu l’honneur de votre lettre, en date du 14 mai, par laquelle vous avez eu la bonté de m’informer qu’il vient d’être établi dans votre ville une caisse de secours dans l’objet de fournir aux besoins des diverses communes de la Sénéchaussée, dans les circonstances présentes. Je me suis empressé de faire connaître à tous mes paroissiens, au prône de la messe de paroisse, cet établissement admirable auquel tous m’ont paru très sensibles et reconnaissants… et moi principalement.

« Comme nous touchons au moment de recueillir la récolte pendante, ils ont jugé à propos d’avoir recours pré­sentement à la ditte caisse quoiqu’ils soient fa plupart réduits à une affreuse misère dans la classe des matelots, qui com­pose quasi toute ma paroisse où il y a un très grand nombre de veuves, chargées d’enfants, dont les maris sont morts au service du roi, la guerre dernière, qui sont sans propriété quelconque, ni ont d’autre ressource pour vivre elles-mêmes et fournir de quoi vivre a leurs enfants que le seul produit de leurs journées à travailler la terre, qui est de huit sols par jour sans être nourries. » (A.D. C.4437)

La Révolution va éclater. Elle rendra les Bourgeois égaux des Nobles, donnera quelques libertés civiques au peuple, mais n’améliorera guère son sort matériel. La disette de 1793 sera plus terrible que celle de 1789. De 1793 à 1815, les mate­lots ne cesseront pas d’être appelés sur les vaisseaux de la République, puis sur ceux de l’Empereur.

Localement, la Révolution aura un effet néfaste. En sup­primant le captalat, elle détruira la solidarité vieille de cinq à six siècles qui existait entre des paroisses réunies sous un même seigneur. Il n’y aura plus de communauté des Bougés. L’union qui régnait dans la corporation des marins ne résis­tera pas à des rivalités entre communes, rivalités nuisibles à l’intérêt général, qui, en cette fin du XXe siècle, commencent seulement à disparaître.

Jacques RAGOT

 

1. Exporle : droit de relief (Hommage).

2. Recogniciones feudorum in Aquitania.

3. Abbé Baurein, « Variétés Bordeloises », tome III.

4. Bibliothèque Nationale. Collection Doat, 218.

5. Faire œuvre de gemme et de résine, de couper du bois de construction (fusta : bois coupé, équarri).

La « Montagne » ou forêt usagère était loin de la paroisse de Gujan et entièrement sur les territoires des paroisses de Cazaux et de La Teste, mais « Lous Gujans » y avaient droit d’usage.

6. À noter que la conjoncture n’était pas favorable aux gens du Captalat. L’année précédente, en effet, Bernard d’Épernon, le captal, avait été condamné à mort par Richelieu et s’était enfui en Angleterre.

7. Le pont en question devait être un pont jeté sur la craste Baneyre qu’il fallait traverser pour aller de Gujan à Cazaux.

 

Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch n° 8-9 des 2e et 3e trimestres 1976.

 

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