La pêche au XVIIIe siècle – Le Masson du Parc (1)

La pêche en mer ou « péugue » des marins du Bassin d’Arcachon au début du XVIIIe siècle

 

Notre collègue M. Charles Daney, professeur au Lycée Janson-de-Sailly, a bien voulu recopier pour notre revue le manuscrit de Le Masson du Parc déposé aux Archives Nationales. Nous l’en remer­cions vivement1.

L’ordonnance du 23 avril 1726 fixe le maillage des filets de pêche. C’est pour en contrôler l’application que Le Masson du Parc, inspecteur général des Pêches du poisson de mer dans les provinces de Flandres, Picardie, Normandie et Bretagne, est envoyé en mission d’inspection sur tout le littoral du Ponant, « par lettre patente de Sa Majesté vérifiée en parlement, en exécution des ordres du roi du 29 avril».

Après avoir visité le quartier de Bayonne, il parcourt, en août 1727, les paroisses du Bassin en compagnie du Sieur Taffart, faisant à La Teste fonction de commis aux classes, suivi de Pierre Goujon, faisant auprès de lui fonction d’archer de la Marine, et guidé par Jean Marchand, syndic des pêcheurs de La Teste. Son procès-verbal est précis : c’est lui qui nous apprend qu’il y a dans le Bassin 21 chaloupes de pêche en mer (12 à La Teste, 2 à Meyran et 7 à Mestras) et 206 pinasses ou tilloles (60 à Mestras, 25 à Ares, 24 à La Teste, 19 à Certes, 18 à Andernos et à Meyran, 15 à Lanton, à Gujan et autant à Ignac) Il est exhaustif : il traite en 68 pages manuscrites de la pêche en mer, des ressources du Bassin, des outils (barques, pinasses, filets, foënes…), des pois­sons péchés, des plaintes des pêcheurs et des droits prétendus du captal, de l’économie, hameau par hameau, des paroisses du Bassin. Il est vivant, plein de détails originaux et savoureux. Il est compréhensif ; c’est ainsi qu’ayant vu des filets non réglementaires sur la côte orientale du Bassin, Le Masson du Parc en excuse des marins, parce que le décret du 23 avril 1726 n’y a pas été publié.

D’autre part, ce dernier, habitué des pêches flamandes, picardes, normandes et bretonnes, arrivant alors de Bayonne, fait des comparaisons intéressantes, uti­lisant tour à tour le vocabulaire officiel et les termes locaux.

Souvent cité, parfois repris par fragments, ce procès-verbal n’a jamais été donné in extenso. Réécrit en graphie moderne, avec des indications sur le voca­bulaire ancien, il peut être compris par tous et être utilisé en classe. Il a pour l’historien un intérêt majeur: c’est que l’enquête se situe entre 1681, date du décret instituant l’Inscription Maritime, et 1726, date du décret du 3-12-1726, déli­mitant les paroisses qui en relèvent. Les procès-verbaux de Le Masson du Parc se placent au moment où l’institution de l’Inscription Maritime va accentuer la part de l’économie de la mer dans chacune des paroisses du rivage.

Ce qui suit est donc la publication in extenso de la partie du procès-verbal de Le Masson du Parc qui concerne la pêche en mer ou péugue, qu’il ortho­graphie : « peuigue » ; il sera suivi des parties concernant l’économie du bassin et des détails par paroisses. Les mots particuliers seront expliqués en notes à la fin de l’article et signalés en cours de lecture par un astérisque. Il importe cependant de savoir, dès le départ, que folle est le nom officiel du filet destiné à la pêche des grandes raies, ou à prendre des tortues ; ses mailles ont 14 à 48 centimètres selon les circonstances.

 

Charles DANEY.

 

PROCÈS-VERBAL DE LE MASSON DU PARC

 

Les pêches pratiquées par les pêcheurs de La Teste et de toutes les paroisses qui entourent le Bassin d’Arcachon sont de deux espèces : celle qui se fait en mer, que l’on nomme communément pêche du péugue, ne se fait que pendant l’hiver, et celle du lac ou bassin que les pêcheurs ne font que pen­dant l’été, que pour lors les poissons de toutes espèces entrent en abondance dans le lac qu’ils quittent aussitôt que les premiers froids se font sentir, de manière que ceux qui s’occupent de la pêche dans le lac durant l’hiver n’y peuvent faire que la pêche des huîtres et autres coquillages. Cette pêche du bas­sin se nomme la pêche de petite mer.

Comme ces deux sortes de pêches tant de la mer que dans la baie se font par tous les pêcheurs de cette côte de la même manière et dans la même sai­son, nous en ferons ici la description si elles sont différentes de celles que nous avons vu ci-devant ou de la comparaison en ce qu’elles leur seront sem­blables.

On se sert pour la pêche du péugue, ou à la mer, de cinq différentes espèces de filets qui sont folles ou martramaux et de quatre de trameaux2 : bijarreres, petuts, leojones et estoires. Cette pêche commence immédiatement après le premier novembre et dure jusqu’à la fin de la dernière semaine de carême.

 

LES CHALOUPES

Ce sont des chaloupes du port de quatre à cinq tonneaux environ qui ser­vent à cette pêche et non à ce qui se pratique dans le bassin. Ces chaloupes portent gouvernail, ont trente pieds (3) de quille et douze pieds3 de large, sont montées de deux mâts ayant chacun une voile. Elles doivent aussi être munies de bons avirons, de câble et de grappins ou petites ancres en cas de besoin. Elles ont ordinairement pour la pêche du péugue douze hommes d’équi­page, y compris le maître ou pilote qui doit être au moins navigateur au grand cabotage pour pouvoir, en cas de vents contraires et qui sont fort fréquents sur cette côte, courir des bordées au large pour se réfugier soit aux côtes des Basques, de Saintonge, Poitou ou Bretagne, parce que lorsque les vents sont forcés ils y forment à cette côte des espèces d’ouragans qui empêchent absolu­ment l’entrée du bassin à moins que leurs équipages ne veuillent risquer de périr, ce qui est arrivé très souvent. Cela ne dégoûte pas cependant les pêcheurs de ce métier à cause du grand gain qu’ils y font par la vente de leur marée qui se consomme toute à Bordeaux où l’on se porte journellement sur des chevaux ou sur des charrettes.

Ces chaloupes appartiennent souvent à des particuliers de La Teste ou de Gujan qui n’ont aucun intérêt à la pêche et qui louent ces bateaux aux équi­pages qui vont au péugue. Pendant la durée de cette pêche, les chaloupes re­viennent chaque jour à la côte si le temps le permet. Une petite tillole ou pinasse montée de deux hommes, qui sert à faire la pêche dans le bassin, vient à la rencontre de chaque bateau qui y renverse le poisson de la pêche, prend les vivres dont l’équipage a besoin, fait sécher leurs filets à la côte et remet en mer aussitôt pour continuer la pêche.

Les bourgeois et marchands intéressés à la pêche entretiennent la cha­loupe de toutes choses, fournissent aussi tous les filets nécessaires à la pêche du péugue et qui ne servent jamais qu’une seule saison. Ils fournissent aussi parie des vivres et font de tout cela les avances dont ils se remboursent sur le produit de la vente du poisson dont ils se chargent. Ils fournissent encore la boisson nécessaire à l’équipage dont les hommes emportent chacun avec eux les autres vivres et les petits rafraîchissements dont ils ont besoin, de même que font les pêcheurs des côtes de Picardie et de Normandie, qui font leur grande pêche dans le Canal ou Manche Britannique. Cette pêche se fait aussi de même à la part. On prélève tous les frais préalablement ; ils consistent dans le loyer de la chaloupe pendant la saison pourquoi on donne ordinairement depuis quatre-vingts jusqu’à quatre-vingt-dix écus4 à celui auquel elle appartient, la dépense de son entretien, l’achat des filets et des vivres fournis à l’équipage durant le péugue, soixante livres au maître ou pilote de la chaloupe. Après quoi le reste se partage par portions égales entre tous les hommes de l’équipage et le mar­chand qui en a une, comme eux, pour l’intérêt de ses avances et ses salaires d’avoir vendu le poisson. Les rets et filets se partagent de même ; on les vend aux pêcheurs de la Gironde, Garonne et Dordogne qui achèvent de les consom­mer5.

 

LE PEUGUE6

La pêche du Péugue se fait à vue et près de terre dont les pêcheurs ne s’éloignent guère plus de trois à quatre lieues7. Tous les filets peuvent être regardés comme étant de l’espèce des folles, soit simples ou tramailleurs2 restant tout de même sédentaires sur les fonds ; les filets se tendent aussi, de même que les folles, en droite ligne sur dix jusqu’à quarante brasses de fond et leurs tentes ou tessures sont de différentes longueurs ainsi que nous l’expli­quons ci-dessous.

Après que leurs rets sont tendus, la chaloupe mouille l’ancre et l’équipage reste sur les filets le reste du jour et toute la nuit suivante. Les pêcheurs le relèvent au joint du jour et reviennent atterrir à la côte pour trouver leur pinasse de garde et faire la manœuvre que nous avons expliquée ci-devant.

Quand la pêche du péugue est cessée, quelques-unes des chaloupes qui y ont servi font le petit cabotage jusqu’à la saison suivante. Elles portent des vins, des résines, des brais8 et des goudrons à Bayonne, en Bretagne et en Normandie, après quoi elles reviennent se préparer à faire comme nous venons de l’observer la pêche du péugue pendant l’hiver.

Les pêcheurs de la baie d’Arcachon nomment martramaux les mêmes rets simples que l’ordonnance nomme folles ; ils leur ont donné ce nom à cause des anges de mer qu’ils nomment martrans et bourgeois, qu’ils prennent avec ces sortes de filets. On ne laisse pas aussi de prendre avec ces rets comme aux autres côtes des raies de toutes espèces et des turbots. Ils se tendent de la même manière que dans les autres mers. On met aux deux bouts de la tessure deux grosses pierres du poids d’un quintal9 environ sur chacune desquelles est frappée10 une double ligne ayant une bouée de courges et le reste du ret est plombé par le pied au lieu de pierres dont les folles des autres pêcheurs sont ordinairement garnis. Les pêcheurs de Buch faisant la pêche du péugue tendent toute la journée leurs martramaux, au lieu que les pêcheurs que nous avons vus jusqu’à présent ne mettent à la mer leurs filets que tous les quinze jours des mortes-eaux. Ces premiers les tendent également durant les vives-eaux comme dans un autre temps, ils ne laissent cependant leurs rets à l’eau que durant deux marées seulement. Ils font une espèce d’ancre de bois chargée de deux ou trois quintaux de pierres et à mesure qu’ils pèchent des martrans ils les y amarrent par la queue pour les conserver vivants.

 

QUATRE ESPÈCES DE TRAMEAUX

Les pièces des folles ont environ quatre-vingts brasses11 de long et trois mailles de hauteur qui font au plus trois pieds de haut ou quatre pieds. Les quatre espèces de trameaux qui servent aux pêcheurs du péugue se nom ment bijarreres, petuts, léojones et estoires. Ils se tendent tous de la même ma­nière et font la pêche par une même manœuvre. Ainsi une seule description suf­fira pour quatre sortes de filets, étant à observer cependant qu’ils se servent préférablement de martramaux ou folles et de léojones ou petuts durant les mois de novembre et décembre parce qu’alors les froidures n’ont point encore fait retirer dans les grands fonds toutes les espèces de poissons qui se sont tenus à la côte ou qui sont entrés dans la baie durant l’été et qu’on y trouve alors que ces raies de toutes sortes, des anges et des marsouins. Mais dans les mois de janvier, février et mars, les pêcheurs se servent de bijarreres et d’estoires avec lesquels ils prennent indistinctement de toutes sortes de poissons plats et ronds qui commencent peu à peu à quitter les grands fonds pour revenir à la côte et rentrer aux premières chaleurs dans le bassin.

Les pêcheurs étant sur le lieu de la pêche, font de leurs trameaux une tente, ou tessure, composée ordinairement de quarante pièces de filets, garnie par la tête de flotteurs de liège et de plomb par le pied (assez légèrement et uniquement pour faire caler, puisqu’une pièce de bijarrere de quarante brasses de long n’est chargée que de dix à douze livres au plus de plomb de chasse). Une tente, ou tessure, étant ainsi formée de manière qu’elle ne fait plus qu’un seul ret, les pêcheurs les tendent en droite ligne comme on fait les folles en sorte qu’elles occupent souvent une longueur de plus de deux lieues de long12. On frappe à chaque bout de la tente une grosse pierre pesant envi­ron soixante livres et on met encore deux autres de semblable poids dans la longueur à la jonction de chaque pièce de filet qui forment la tessure. On frappe encore une petite pierre du poids de cinq à six livres que les pêcheurs nomment poupeires ou peireau pour, avec le plomb du ret et les quatre grosses pierres ou cablières, tenir toute la chasse ou tente sédentaire sur les fonds où elle est tendue. Sur chacune des grosses pierres est frappée une bouée de liège en forme de gourde ou callebasse que les pêcheurs nomment bigeyres, qui leur indiquent non seulement le lieu où sont tendus leurs rets mais qui leur servent encore à les relever quand ils jugent à propos. Le poisson se prend dans ces filets comme fait celui de la pêche des folles.

Ordinairement la chasse, ou tente, reste pendant vingt-quatre heures sur les fonds Quelquefois aussi, lorsque le maître le juge à propos, on la relève immé­diatement après qu’elle a été tendue. Quand les trameaux restent vingt-quatre heures à la mer, l’équipage de la chaloupe mouille l’ancre à côté de ses filets qu’il relève le lendemain au commencement du flot en commençant première­ment par haler la bouée qui est au large. Ensuite de quoi, ils font voile aussitôt pour rapporter au Bernet, au Pilla, et où ils peuvent, leur poisson qu’ils renversent dans la tillole ou pinasse qui les attend, font sécher leurs rets et retour­nent aussitôt au large, soit avec la voile si le vent leur est favorable, ou à la rame s’il est contraire.

 

LES BIJARRERES

Leurs rets nommés bijarreres sont les même trameaux que les pêcheurs de Bayonne nomment briones et que ceux du Canal13 nomment cibaudière et bratellère tramaillère. Sédentaires à la mer, les pêcheurs de Buch ne pèchent jamais à la dérive. Ainsi cette pêche qui se fait d’ailleurs au large ne peut en aucune sorte faire tort au général de la pêche. Leurs pièces de bijarreres ont ordinairement quarante brasses de long et trente-six mailles de large, ce qui fait environ une brasse et demie de hauteur ou chute.

 

LES PETUTS

Les trameaux nommés petuts sont comme les rets de trente mailles des pêcheurs tillolières de Bayonne, mais ceux du bassin ne s’en servent que comme nous venons de l’expliquer : sédentaires sans battre les fonds. Les rets de petuts sont formés de plus gros fil. La pièce de ces filets, ainsi que celle de ceux qu’ils nomment rets de trois fils, a trente brasses de long, vingt-quatre mailles de large qui donnent environ une brasse de hauteur.

 

LES LEOJONES

La troisième espèce de trameaux qui servent à la pêche du péugue, ou à la grande mer des pêcheurs de Buch, se nomment leojones. C’est encore une espèce de petits rieux ou cibaudières à tramaillée. Leurs pièces sont de la moi­tié moindre que celle des bijarreres, n’ayant seulement que vingt brasses de long de vingt-quatre mailles de haut.

 

LES ESTOIRES

La quatrième et dernière espèce de trameaux sont les estoires. Les deux précédentes sortes de filets ne sont point d’usage aux pêcheries que nous avons ci-devant visitées. Les estoires sont les mêmes filets que les pêcheurs tilloliers de Bayonne nomment asterotes. Les uns et les autres servent principalement à faire la pêche au poisson plat et opèrent de même sédentaire sur leur fond. Les pièces des estoires du bassin n’ont ordinairement que quarante brasses de long comme les bijarreres au lieu que celle des asterotes ont souvent de­puis cinquante jusqu’à soixante brasses et plus.

Les poissons que prennent les équipages des chaloupes employées à la pêche du péugue sont les marsouins, les chevilles, les anges de mer ou martrans, les pousteaux ou grandes raies, les touiles ou créachs de Buch, les roussettes, les turbots, barbues, soles, carrelets, plies, rousseaux, grondins, merlus, merlans, flétans, et quelquefois céacs ou esturgeons, calaus ou aloses, saumons, gattes ou fausses aloses, lamproies, mais ces dernières espèces de poissons en petit nombre et pour ainsi dire seulement que par accident.

(à suivre)

Pour consulter le second article cliquez ici >>>

1. Les différents procès-verbaux de Le Masson du Parc sont manuscrits. Ils appartiennent au Service Hydrographique de la Marine qui les a déposés aux Archives Nationales. La partie du procès-verbal qui concerne le bassin d’Arcachon est développée de la page 152 à la page 220 du manuscrit (Cote C5 23).

2. Tramail (trameaux) : filet de pêche fermé de trois rets; celui du milieu qui est le plus fin, s’appelle aunée ou hamaux ; les deux autres sont connus sous le nom de nappes, toiles ou flues. Les folles sont des filets simples.

3. Pied : 0,3254 m – 30 pieds : 9,75 m  – 12 pieds : 3,90 m.

4. L’écu était une pièce d’argent de 3 livres — 80 écus : 240 livres. Le loyer de la chaloupe était donc le quadruple du salaire du maître.

5. Les filets faisaient une sorte d’aller et retour entre les pêcheurs en mer du Bassin et les pêcheurs en rivière de Bordeaux. Vendus à ces derniers au printemps à la fin du « péugue », ils leur étaient rachetés au début de l’au­tomne pour la nouvelle saison de pêche en mer (Archives départementales C 1750). Ce que dit Le Masson du Parc n’est donc pas totalement exact.

6. Mot gascon, qu’il faut prononcer « péougue », venant du latin pelagus : l’océan.

7. 3 à 4 lieues marines : de 16 à 22 kilomètres.

8. Dérivé de la résine.

9. Un quintal du XVIIIe siècle : 30 kilos environ.

10. Frapper: amarrer, lier, se dit d’un amarrage momentané.

11. Brasse : 1,83 m.

12. Soit plus de 10 kilomètres.

13. La Manche ou « Channel ».

 

Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch n° 11 du 1er trimestre 1977

 

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