La seigneurie et baronnie de Buch et Certes

La seigneurie et baronnie de Buch et Certes

(SCHÉMA RÉSUMÉ)

 

C’est par l’expression « seigneurie et baronnie de Buch et Certes « que le grand captal Jean III de Grailly désignait dans son testament du 6 mars 1363 l’ensemble de ses possessions en Pays de Buch. C’est en des termes semblables « Tota baronia de Bogio et Certa » que ces territoires sont désignés dans la lettre du Roi Richard III signée à Westminster, le 17 décembre 1383, en confirmation de la sentence du sénéchal de Guyenne qui avait homologué le testament du captal.

Quelle était donc cette seigneurie et baronnie de Buch et Certes, son éten­due, son origine et son évolution ?

Les études consacrées jusqu’ici aux captaux ont été très vagues sur ce point et souvent totalement erronées. Tantôt on a écrit que les captaux ont possédé toutes les paroisses entourant le Bassin, tantôt on a même écrit qu’ils auraient possédé la totalité du Pays de Buch. Tout cela est inexact.

En fait, et comme le titre « Buch et Certes » le laisse entendre, la baronnie était formée de deux fiefs, l’un le captalat avec sa capitale et son château à La Teste, l’autre la seigneurie de Certes avec sa capitale et son château à Certes (Pa­roisse d’Audenge). On sait sans ambiguïté ce qu’étaient le captalat et ses trois parois­ses de La Teste, Gujan, Cazaux, mais on sait beaucoup moins ce qu’étaient Certes et son histoire.

On sait aussi et sans ambiguïté également quels étaient les paroisses et fiefs qui échappèrent presque toujours à l’autorité des captaux : Lège1, Arès, Andernos, Audenge2 (baronnie), Salles.

Nous ne connaissons aucun texte français ou anglais de la période médiévale qui décrive et définisse l’étendue de la « Terre de Certes ». La reconnaissance des limites de Certes, établie en 1598, est le premier document dont nous ayons con­naissance à ce sujet. Seules des allusions ou mentions dispersées, contenues dans des testaments ou contrats de mariage des Captaux permettent de jalonner l’histoire de la baronnie de Buch et Certes. C’est bien peu.

Ainsi, l’histoire de cette baronnie doit être recherchée dans l’histoire des familles qui en furent les propriétaires successifs : les familles « Bordeaux », Grailly, Albret. Et pour l’essentiel, sinon la totalité, nous devons nous référer aux Archives Départementales de Pau, série Familles, cotes E.36, E.17, E.20, E.135, ainsi qu’aux textes de la collection Doat, à la Bibliothèque Nationale, afin de clarifier cette lointaine histoire qui s’étale de l’an 1300 (date de la fusion de Buch et Certes) à 1500, date de sa scission.

Pour l’instant, nous donnerons ci-après le résumé de cette histoire et de ses événements principaux.

On se référera au tableau généalogique ci-dessous qui précise la descendance des « Bordeaux » et des Grailly et les alliances établies entre eux.

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ORIGINE DE CERTES

On sait avec certitude3 que les baronnies d’Audenge, Andernos et Lacanau furent détachées de la seigneurie de Blanquefort. Arès resta attaché à cette sei­gneurie jusqu’en 1601. C’est pourquoi la question se pose de savoir si les territoires voisins, Lanton et Certes (c’est-à-dire toute la paroisse d’Audenge moins la baronnie) n’ont pas eux aussi leur origine dans le démembrement de cette seigneurie de Blanquefort.

Bien qu’aucun texte ne soit explicite à ce sujet, il semble que la réponse soit positive.

C’est en effet dans la généalogie et le patrimoine de la famille de « Bordeaux » que cette réponse peut être trouvée.

Pierre III de Bordeaux4, mort vers 1242, était le père de Pierre IV, sénéchal de Guyenne et seigneur des châteaux de Puy-Paulin à Bordeaux, Castelnau-de-Médoc, Isle-Saint-Georges. Celui-ci eut deux fils, Pierre V lo vieilh (l’aîné) et Pierre Amanieu le cadet, outre une fille Mathe, épouse de Amanieu d’Albret.

Pierre V, né vers 1240-1245, hérita des châteaux et fiefs de la famille et il est en outre qualifié de seigneur de « Certes et Comprian ». (A.D. P.A. E. 135). Or, Pierre III avait épousé Raymonde de Blanquefort, fille du seigneur du château de Blanquefort. C’est pourquoi il est tout à fait probable que « Certes »entra dans le patrimoine des « Bordeaux » à la suite d’héritage, donation ou partage au sein de la famille de Blanquefort.

 

LA FUSION DE 1300

Alors que Pierre V aîné héritait des fiefs de la famille, son frère cadet Pierre Amanieu devenait captal de Buch (c’est-à-dire seigneur des trois paroisses), mais dans des circonstances qui nous sont inconnues, car l’origine du captalat est in­connue.

Pierre Amanieu, le premier captal identifié, mourut sans enfant (testament de 1300).

Son neveu Pierre VI, fils de Pierre V, avait déjà hérité de son père en 1283 et hérita du captalat en 1300. Ainsi Pierre VI se trouva, du fait de ces deux suc­cessions, à la fois seigneur captal de Buch et de Certes.

Nous rappelons que nous ignorons aussi quelle était en 1300 l’étendue de cet ensemble pourvu déjà de deux châteaux et chefs lieux et qui, au cours du XlVe siècle, allait atteindre son extension maximum.

 

LES EXTENSIONS DE LA BARONNIE DE BUCH ET CERTES

Aucun texte, à notre connaissance, ne précise les étapes des agrandissements de la seigneurie au cours du Moyen-Âge, aucun non plus n’en précise les limites.

Par contre, un procès-verbal de reconnaissance des limites de Certes a été établi en 1598, c’est-à-dire près d’un siècle après la scission de 1500.

La juridiction de Certes était formée :

– en totalité des paroisses de Lanton, Audenge (sauf la baronnie), Mios, Biganos, Lamothe et Le Teich,

– par une partie du Porge : la juridiction de « Campagne », bande de terrain de landes et dunes située entre Le Porge et Lège et aboutissant à l’Océan,

– par une grande partie des landes de Saumos, Le Temple, Martignas, Saint-Jean-d’Illac dont Le Las, Cestas et le Barp,

– la partie de Sanguinet située au nord de l’étang.

Si on ajoute les trois paroisses du captalat, et en admettant qu’il n’y ait eu aucune modification entre 1500 et 1598, on a ainsi la configuration de la baronnie de Buch et de Certes (Sanguinet à exclure cependant. Cette terre de Born était entrée en 1500 seulement dans la mouvance de Certes, lors de la scission).

Neuf dixièmes au moins des 120 000 hectares de Certes étaient des landes, et la possession de ces landes ne présentait qu’un seul intérêt : celui d’être une zone de pacages et dans une petite mesure un vaste terrain de chasse.

« Certes et Buch »ne recouvraient donc pas tout le Pays de Buch, mais Certes débordait largement de ces limites en Pays Bordelais.

Ainsi, si le procès verbal de 1598 est parfaitement précis, mais d’interprétation difficile concernant les limites nord, il est très clair concernant les limites est et d’ailleurs un plan du XVIIIe précise ces limites avec la juridiction des jurats de Bordeaux.

Sur la route actuelle Bordeaux-Arès, Certes se terminait à deux kilomètres du bourg de Saint-Jean-d’Illac, sur le ruisseau « Craste Neuve ».

Sur la route Bordeaux- Arcachon, la limite était située entre Pierroton et Toctoucau.

Sur la route Bordeaux-Bayonne, le point limite était Le Puch de la Gubate, dans Cestas.

Nous reviendrons ultérieurement et en détail sur ces limites de la « baronnie de Buch et Certes » en examinant les textes suivants :

– procès verbal de 1598,

– transaction de bornage du 15 Septembre 1759 entre le seigneur de Certes et celui d’Arès, au sujet de la remise en cause du procès-verbal de 1598,

– l’origine de « Campagne » et son plan,

– le contrat de bornage encore, entre Salles et Mios en 1672 (bornes de Hobre, Lucartigue…). Transaction de bornage de 1769 pour ces mêmes lieux,

– les limites entre Bordelais et Certes vers 1780 et leur plan.

Les étapes de la constitution de Certes sont inconnues. Quelques textes épars permettent cependant de préciser les points suivants :

« Campagne »détachée de Lège a été incorporée au patrimoine des « Bordeaux » en 1273,

– le Las et sa juridiction furent concédés au captal en 1416,

– l’incorporation de Biganos est probablement très ancienne et complexe ; il semble douteux que cette paroisse eût pu dépendre aussi de Blanquefort. Les textes les plus anciens parlent de fiefs autonomes (Lafïtte, c’est-à-dire Tagon, Argenteyre…).

Mios et La Mothe, dont Le Teich, semble-t-il, sont entrés dans le patrimoine des captaux par suite d’achats effectués par Gaston 1er de Foix. Nous rappelons que, antérieurement, Mios était un fief mouvant des barons d’Audenge.

 

LE LITIGE AVEC LES ALBRET5

De 1376 à 1500, les Albret revendiquèrent la propriété de la seigneurie de Buch et de Certes, sinon celles des autres fiefs appartenant aux captaux.

Il s’agit d’un litige ayant pour origine le mariage de Mathe de Bordeaux et de Amanieu IV d’AIbret, ouvert par le décès du captal Jean III, époux et veuf de Rose d’Albret, et clos par le mariage en 1494 de Gaston II de Foix et d’Isabelle d’Albret.

Lorsqu’il mourut en 1376, Jean III de Grailly était veuf sans enfant de Rose d’Albret, sa lointaine cousine. Il institua pour héritier son oncle, Archambaud de Grailly, demi-frère de son père (cf. tableau généalogique).

Arnaud Amanieu d’Albret, le frère de Rose, exigea non seulement la restitu­tion de la dot de sa sœur, pour laquelle le captalat se trouvait hypothéqué, mais aussi il fit valoir ses droits sur la propriété même du captalat et des autres fiefs venant des Bordeaux. Et cela par le fait même qu’il était, lui, un descendant des Bordeaux, alors que Archambaud ne l’était pas.

L’affaire fut portée au Parlement de Toulouse (territoire français). Arnaud Amanieu fut débouté. Le sénéchal anglais de Bordeaux approuva le testament de Jean III de Grailly et le roi d’Angleterre confirma la sentence de son sénéchal.

Cependant, les Albret maintinrent leur prétention. Après la fin de la guerre de Cent Ans, les captaux furent rétablis dans leurs possessions par le roi de France, en 1462. Mais les Albret persistaient toujours à porter le titre de captal et rendirent même l’hommage vassalique au roi de France pour ces fiefs litigieux (1469).

En 1494, le captal Gaston II de Foix était veuf de Catherine de Foix; il épousa en secondes noces Isabelle d’Albret (30/01/1494), fille d’Alain d’Albret « Le Grand ».

C’est ce contrat de mariage du 30 janvier 1494 qui trancha définitivement le li­tige.

Alain d’Albret dotait sa fille de « Certes, La Mothe et Mios » qu’il abandonnait et il renonçait au titre de captal de Buch. Il donnait aussi en dot – et cela était plus positif – une fraction de Sanguinet, située au nord du lac.

Dans son testament de 1500, Gaston II confirma les engagements pris lors de son second mariage.

Gaston III, son fils aîné, issu du premier mariage, devint captal de Buch et Alain de Foix, fils aîné d’Isabelle d’Albret devint seigneur captal de Certes, Mios et La Mothe.

C’est ainsi que fut réglé le litige Albret-Grailly et que la baronnie de Buch et Certes fut dorénavant scindée en deux captalats.

 

CERTES DE 1500 À 1789

Si plusieurs captaux de Buch furent des personnages célèbres, notamment le duc d’Épernon, leurs cousins de Certes furent parfois bien plus célèbres encore, et ils étaient même tellement illustres que personne encore n’a signalé leur pré­sence à Certes.

L’histoire des captaux de Certes et de leur seigneurie se divise en deux pé­riodes :

1) de 1500 à 1637 : la descendance de Gaston II de Foix

2) de 1637 à 1789 : les marquis de Durfort-Civrac dont l’œuvre transforma le visa­ge du pays.

1500 à 1637, « Les Captaux de Buch, seigneurs de Certes » se sont succédé de la manière suivante :

– Alain de Foix, vicomte de Castillon, « baron de Certes, captal de Buch », décédé vers 1545/1546

– Jeanne de Foix, sa fille, qui épousa Honorat de Savoie vers 1540/1545, lequel allait devenir maréchal de France, amiral et gouverneur de Guyenne.

– Honorat de Savoie, reçut de sa femme le captalat de Certes en donation et fut aussi son héritier. Il rendit hommage au Roi le 26 décembre 1546 pour sa terre de Certes.

– Henriette de Savoie, fille du précédent, reçut Certes en donation lors de son ma­riage en 1560 avec Melchior des Pretz de Montpezat comte, puis marquis de Villars, dont elle eut quatre garçons et quatre filles. En second mariage, le 23 juillet 1576, elle épousa le prince Charles de Lorraine, âgé de 22 ans, duc de Mayenne, dont elle eut quatre autres enfants. Mayenne et son épouse décédèrent à Soissons en novembre 1611.

– Henri de Lorraine, fils aîné du premier duc, fut aussi duc d’Aiguillon et gouver­neur de Guyenne. Comme son père et son oncle, le Duc de Guise, il combattit pour la cause catholique et mourut au combat, à Montauban en 1621. Veuf l’année de son mariage, il n’eut pas de descendance.

– Les enfants du duc de Nevers et de Catherine de Lorraine, Catherine de Lorraine sœur du second duc de Mayenne était déjà décédée en 1621. Ses enfants héri­tèrent de Certes. 

En 1637, la famille de Lorraine déjà ruinée par les dépenses des guerres de reli­gion et par son train de vie royal, était toujours en faillite. Certes fut vendu aux enchères, au tribunal du Châtelet de Paris.

Les captaux de Certes, descendants des Foix-Grailly et aussi des rois de France, étaient donc de bien grands personnages. Certes ne présentait aucun intérêt pour eux et cependant le titre de captal conservait son prestige. Lors de son second mariage avec Mayenne, Henriette de Savoie portait ce seul titre de « Dame de Certes ».

Ces personnages ont laissé très peu de trace de leur passage et de leur gestion :

– la baillette de 1571, par laquelle Henriette de Savoie accordait les pacages aux habitants de la seigneurie. Ce texte est important puisqu’il est le fondement du partage des landes et vacants lors de la Révolution (non publié).

– le procès au Parlement intenté en 1597 par Mayenne aux habitants de Certes qui refusaient d’assurer la garde du château. (Texte publié dans les Archives Historiques de la Gironde).

– le procès verbal de 1598 de reconnaissance des limites de Certes (non publié)

– une référence de 1618 dans les registres de la Jurade de Bordeaux précisant que le Duc de Mayenne, gouverneur, se rendait dans sa terre de Certes. Nous pensons que ce personnage fastueux, magnanime et voué jusqu’à la mort à la défense de sa religion, ne se rendit pas à Certes pour visiter son petit château et prendre l’air du pays, mais pour s’intéresser à la construction de la très vaste « chapelle Saint-Yves » à Audenge, qui fut l’objet de pèlerinages célèbres.

 

1637-1789, LES DURFORT DE CIVRAC

En 1637, Certes fut adjugé au Comte Antoine Jaubert de Barrault, comte de Blagnac, Rigaud, Barrault, Fargues, ambassadeur en Espagne, sénéchal et gouver­neur du Bazadais, conseiller d’État enfin.

À son décès en 1655, sa fille unique Henriette lui succéda. Elle avait épousé Jacques de Durfort en 1642, bientôt marquis de Civrac. Deux des nombreux en­fants de Jacques de Durfort allaient devenir seigneurs de Certes.

Charles, le cadet d’abord (l’aîné Claude ayant été exhérédé) qui hérite de tous les titres de son père et de son grand-père.

Après le décès de Charles, survenu en 1689, l’administration de Certes fut assurée par sa veuve Angélique Acarie du Bourdet et enfin, en 1694, Henriette Françoise, seule enfant survivante, devint Marquise de Civrac.

Elle avait épousé Charles Auguste Fouquet, le petit fils du fameux intendant général des Finances et elle décéda sans enfant en 1723.

Elle désigna pour héritier son oncle Émery de Durfort de Civrac et lui trans­mit tous les titres de la famille.

Celui-ci, marié très tard, eut pour successeur Emery François, son fils, qui est pour nous le plus illustre personnage de la famille. Créateur des marais salants du Bassin d’Arcachon, il se ruina à la tâche.

Lors de son décès, fin décembre 1774, il était en faillite. Son fils Venant Louis, dernier des Civrac, mourut misérablement à Pondichéry en 1792 ; il fut maire de cette ville.

Le démembrement de la seigneurie de Certes, par ventes successives, se dé­roula au cours de la gestion d’Émery François ; elle se poursuivit après son décès et jusqu’après la Révolution.

Les immenses propriétés forestières communales et privées qui se sont consti­tuées au cours du XIXe siècle entre Pessac et le Bassin ont, pour la plupart, leur origine dans le démembrement de la seigneurie de Certes. C’est le cas, en particu­lier, du domaine Pereire (actuellement domaine de Marcheprime).

Pierre LABAT

 

1. Cependant, le duc d’Épernon, captal de Buch, mais surtout seigneur de Lesparre et Castelnau, acheta Lège en 1600 – Sa famille revendit ce fief en 1664.

2. Jean-Baptiste Amanieu de Ruat était déjà baron d’Audenge lorsqu’il acheta le captalat en 1713. Il échangea cette baronnie contre la paroisse du Teich en 1735 (cf. bulletin 10).

3. Cf. « Les barons d’Audenge ». Bull, de la S.H.A.A. N° 24.

4. Méaudre de la Pouyade avait étudié les origines des Bordeaux et leur avait donné des numéros d’ordre afin de les distinguer. Nous reprenons ce numérotage.

5. L’existence de ce litige est connue des historiens qui ont pu décrire les différentes phases du conflit (Revue Historique du Pays de Buch N° 16, 1932, article du commandant de Grailly). Mais personne, semble-t-il, n’a parlé des conditions du règlement du litige. Ce règlement fut cependant d’une très grande portée. Il entraîne l’éclatement de la seigneurie.

 

Extrait du Bulletin n° 32 du 2e trimestre 1982 de la la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

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