La synagogue d’Arcachon et son mécène Osiris (I)

 La synagogue d’Arcachon et son mécène Osiris (I)

 Après 125 ans d’existence, la synagogue d’Arcachon fait figure, dans une cité qui s’est beaucoup renouvelée au gré de ses succès, de témoin vénérable. Combien de villas de cette époque héroïque des Pereire ont disparu, comme le casino ou le buffet qui marquaient la première phase de développement de cette station florissante ! Or l’histoire de cet édifice n’a pas encore été écrite et l’histoire même de la communauté juive d’Arcachon demeure mal connue. L’absence d’archives d’une communauté organisée en association culturelle seulement en 1990, la disparition des archives du mécène Osiris, dont seules quelques bribes subsistent à l’Institut Pasteur, son légataire universel, et le peu d’allusions historiques faites à ce petit édifice dans la presse et les études régionales en rendent l’approche encore incomplète. Seules les archives du Consistoire Israélite de Bordeaux, qui géra la synagogue durant 100 ans, de 1891 à 1990, contiennent quelques allusions au devenir de cette communauté. Quant à la construction de la synagogue, relevant de l’initiative privée, elle n’a pas laissé de traces administratives.

Ces quelques pages n’ont pas la prétention d’épuiser la question, mais plutôt de faire le point sur nos connaissances, dont certaines restent à confirmer par des recherches plus approfondies, surtout dans le domaine iconographique. Des photos des années 1900 et 1930 en particulier permettraient de confronter plusieurs hypothèses. Des traditions orales, comme la présence dans la synagogue d’un rouleau de la Tora rapporté d’Algérie par le général Lamoricière1, nécessiteraient enfin d’être examinées.

Il est heureux que la jeune Association culturelle Israélite du Bassin d’Arcachon, née le 29 juin 1990, ait entrepris, en célébrant la mémoire de sa synagogue et d’Osiris, d’éclairer cette histoire et de faire connaître ce patrimoine.

SynagogueLa synagogue d’Arcachon avant sa restauration.

La présence juive à Arcachon

Les Juifs ont joué un rôle fondamental dans la naissance de la station balnéaire d’Arcachon, les Pereire évidemment, et à leur suite Osiris, sont venus contribuer au développement de cette cité. Il n’est donc pas étonnant que grâce à Osiris, Arcachon ait été la première station balnéaire ou thermale française dotée d’une synagogue.

Avant ce moment clé de l’histoire arcachonnaise, il convient d’évoquer une curieuse histoire, car elle a trait à un projet du XVIIIe siècle qui semble préfigurer l’arrivée des Pereire, voire un embryon d’état sioniste ! Même s’il s’agit d’un de ces fantasmes anti-juifs assez classiques, l’anecdote est piquante. L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux2, en 1913, reproduit cette note du Bulletin de police du 11 février 1807 :

«Quoique le fait suivant soit d’une date peu récente, comme les détails en sont certains, il peut être utile de le consigner ou de le rappeler ici.

En février 1793, le conseil du comte de Lille, qui se disait alors régent du royaume, discuta un projet de convention offerte par les juifs. Il s’agissait de leur céder la baie d’Arcachon et toutes les landes de ce territoire entre Bordeaux et Bayonne, pour être tenues par eux en propriété, sous la suzeraineté de la couronne. Ils devaient cultiver ces landes, y bâtir une ou plusieurs villes ; le tout régi et administré d’après leurs lois religieuses, leurs usages civils et leur jurisprudence particulière, sauf les cas de contestation avec un chrétien, dans lesquels des commissaires royaux, résidant dans ces villes, auraient intervenu et prononcé. Les juifs offraient 25 millions de francs, dont 5 comptant, au moment de l’adoption du projet, autres 5 millions en traites payables dans un an, et fournies sous la garantie des synagogues hollandaises et portugaises, les quinze millions restant payables lors de la mise en possession.

C’est M. Hermann, aujourd’hui employé dans nos Relations extérieures, et un nommé Cruchin, qui est encore à Londres, qui préparèrent et suivirent cette idée ; d’Auberval, des Français, en fut comme le postillon. La première ouverture s’en fit à Amsterdam, dès la fin de 91. Les juifs hollandais en écrivirent à leurs coreligionnaires en Portugal et à Londres, pour conférer et arrêter le projet avec les juifs anglais. Ce projet, après une délibération assez longue au conseil du comte de Lille, fut rejeté après l’opposition de l’évêque d’Arras, fondée sur des motifs religieux et sur ce qu’une telle infraction aux lois du Royaume relatives aux juifs ne pouvait être faite dans un temps de régence.»

«Cette négociation a-t-elle vraiment eu lieu ?» concluait le correspondant de la revue savante. Quelques mois plus tard, un rédacteur ajoutait cette précision3 : «La «négociation» à laquelle fait allusion M. Ernest d’Hauterive semble devoir être confirmée par le fait suivant très significatif.

Toutes les installations industrielles et particulièrement ostréicoles du bassin d’Arcachon furent fondées, il y a un siècle environ, par des maisons étrangères (anglaises pour la plupart) et, de nos jours encore, la famille Pereire, de religion israélite et portugaise d’origine -les «Pereyra»-, possède la presque totalité des «Landes» grandioses où d’ailleurs sa charité s’exerce avec une infatigable générosité, et cela depuis près d’un siècle également.»

Ainsi se trouve audacieusement, voire avec une malveillance notoire persistante, établie une continuité entre ce projet de colonisation soit disant proposé durant la période révolutionnaire et le lancement de la station par les Pereire… Authentique ou non, l’anecdote révèle un fait intéressant : Arcachon se trouve sur la façade atlantique entre des points stratégiques de la diaspora juive portugaise qui va de Bayonne à Amsterdam, voire Hambourg, en passant par Bordeaux, Londres, Anvers… Arcachon aurait-t-elle pu devenir ce petit état régi par la Loi juive ? C’est invraisemblable, mais il est significatif que la proximité de Bordeaux, ville où   une «nation portugaise», nom officiel de la communauté juive, florissait alors, ait marqué le destin de ce lieu encore sauvage et fait naître ces élucubrations. Bernhard Blumenkranz4 qui a signalé ces textes rapproche cette «convention» des projets prêtés aux Juifs par Latapie, un inspecteur des Manufactures de Guyenne en 1778 : les Juifs auraient alors demandé la concession de la forêt de la Béssède (Dordogne) pour y établir une «ville juive», mais l’archevêque de Bordeaux, seigneur du lieu, aurait refusé en rappelant que les Juifs devaient rester «errants et vagabonds». B. Blumenkranz, rappelant qu’aucun document historique ne corrobore ces allégations, jugeait avec raison qu’il s’agissait d’un de ces procédés de discrédit lancé dans le contexte napoléonien de la réunion de l’Assemblée des notables juifs et du Sanhédrin ; nous sommes devant un de ces faux comme les polices en ont élaborés régulièrement…

Une autre forme de colonisation, mais toujours à base capitalistique, s’est donc déroulée à Arcachon, sous l’impulsion des «juifs portugais». Les Pereire ne sont pas venus cultiver, ou installer quelque communauté, selon une utopie agricole qui traverse tout le XIXe siècle (et s’épanouit avec le Foyer national en Palestine), mais exploiter un site en liaison avec la médecine, les chemins de fer et la vogue naissante des bains de mer. Saint-simonisme, philanthropie et réalisme des affaires se conjuguent dans ce nouveau projet. Il s’agissait aussi de rentabiliser la ligne de chemin de fer Bordeaux-La Teste dont les Pereire sont devenus propriétaires avec la Compagnie des chemins de fer du Midi. Nous sommes dans les années 1860.

Émile (1800-1875) et Isaac (1806-1880) Pereire, issus d’une famille juive portugaise de Bordeaux, mais qui ont achevé leur formation aux affaires à Paris, sont devenus des financiers majeurs du Second Empire avec la création du Crédit mobilier (1852) ; ils investissent dans les chemins de fer et réalisent des opérations immobilières énormes à Paris ; Arcachon va devenir aussi un terrain d’activités : en 1857, la commune est créée et le train y arrive. La notoriété de la station grandit : elle ne sera pas seulement balnéaire, mais aussi thérapeutique, la Ville d’hiver recevant des malades. Ce n’est pas le lieu de retracer ici le développement urbain d’Arcachon, mais d’expliquer l’arrivée d’Osiris et l’implantation ultérieure dans cette villégiature d’une communauté juive dont l’existence a indéniablement été favorisée par la présence d’une synagogue.

Les synagogues des stations balnéaires

En effet, si des Juifs fréquentent assidûment certaines stations balnéaires ou thermales, au XIXe siècle rares sont celles qui voient l’installation d’une communauté organisée. En dehors de l’Alsace et de la Lorraine, où demeure un judaïsme rural, l’implantation des communautés juives est strictement urbaine. Dans les lieux de villégiature, au lancement desquels on a montré que bien des financiers juifs ont participé5, il est fréquent, à partir du Second Empire, époque de grand développement social des Juifs français, qu’un oratoire soit installé dans un hôtel durant la saison des bains. Même Vichy qui devient une véritable ville, non plus saisonnière, n’organise une communauté stable qu’à partir des années 1870 et ne construit une synagogue qu’en 1933. Enghien est si près de Paris que des Juifs finissent par s’y établir durablement et une synagogue est construite en 1889 à l’initiative de quelques chefs de famille dont Simon Hayem, également maire de Saint- Gratien. Biarritz, grâce à la présence de riches Juifs russes, construit une synagogue en 1904. Une seule autre station est dotée d’une vraie synagogue, Vittel, en 1928, grâce à la Société des Eaux. Quant à Deauville, colonisée par les Juifs d’Afrique du Nord installés à Paris, elle a construit sa synagogue dans les années 1980. Arcachon, équipée d’une synagogue (d’abord privée) dès 1877, bénéficie donc de circonstances particulières, la proximité de Bordeaux et la présence d’un mécène original. Mais il apparaît clairement que ce fut toujours un problème d’entretenir un lieu de culte en l’absence d’un vraie communauté, Osiris lui-même au bout d’un moment voudra se décharger de l’édifice sur le Consistoire de Bordeaux.

La construction de la synagogue d’Arcachon en 1877 s’inscrit donc bien dans une période de développement des communautés et de leur équipement en lieu de culte. La perte de l’Alsace et de la Moselle a entraîné un repli de nombreux Juifs dans la France de l’intérieur qui explique l’ouverture de synagogues à Vesoul (1873) ou Elbeuf (1876) par exemple, ou des constructions monumentales à Reims (1879), Dijon (1879), Sedan (1880) et Vitry-le-François (1885). C’est une période de construction intense, les communautés recevant encore du ministère des Cultes des fonds qui seront bientôt refusés avec la montée de la politique anticléricale, préfigurant la Séparation de l’Église et de l’État.

Enfin, la synagogue d’Arcachon est construite en même temps que celle de la rue Buffault (1877) à Paris, par le même architecte Stanislas Ferrand, à l’initiative d’Osiris ; et juste avant celle de Pau (1880) et de Bordeaux (1882). C’est un moment crucial pour le judaïsme de rite « séphardi » qui jette alors ses derniers feux.

Osiris et Arcachon

Biographie résumée d’Osiris

Doit-on encore présenter Osiris aux Arcachonnais ? C’est une des rares villes où il n’est pas oublié. De plus, les liens qu’Osiris a tissés avec cette ville ont fait l’objet de recherches remarquables de la part d’un Arcachonnais de Paris, Jean-Pierre Ardouin Saint Amand6. Aussi se contentera-t-on ici d’un rappel biographique7.

Daniel Iffla (1825-1907), qui adjoignit à son nom celui d’Osiris en 1861 avec l’autorisation du ministère de la Justice, est né à Bordeaux, rue Bouhaut(8) au cœur du vieux quartier juif. Comme les Pereire ou Jules Mirés, issu d’un milieu modeste, il part très tôt à Paris pour exercer ses talents de financier. Il s’enrichit à la Bourse au début des années 60, au moment où Mirés dont il fut un collaborateur, fait faillite. Peu après, à la tête d’une première dizaine de millions, il décide de se consacrer à la philanthropie et au mécénat. Dans les années 1870, il réalise ses premières actions d’éclat au profit de sa communauté : il finance la construction de la synagogue de la rue Buffault à Paris, inaugurée en 1877. Mais Osiris n’est pas seulement fidèle au judaïsme, il est patriote et ressent comme tous les Français de sa génération l’humiliation de la défaite de 1870 et veut participer à la régénération de la France, par deux moyens, l’illustration des gloires nationales et la science, en particulier médicale. La mort de sa jeune femme en couches l’a aussi sensibilisé à la douleur humaine. Ces trois valeurs, nationalisme, judaïsme et soulagement des souffrances vont diriger son mécénat.

Osiris offre une version de la Jeanne d’Arc de Frémiet à la ville de Nancy, un monument à Musset (sculpteurs Falguière et Mercié) à la ville de Paris, une statue de Guillaume Tell à la ville de Lausanne. Admirateur de Napoléon Bonaparte, que son grand-père Daniel Iffla a accompagné durant plusieurs campagnes, il rachète la Malmaison pour qu’elle échappe au démantèlement, la fait restaurer dans l’état du temps de Joséphine et en fait donation à l’État français.

En matière de philanthropie, il fait édifier des pavillons dans des hôpitaux parisiens, un institut de sérothérapie à Nancy et surtout choisit l’Institut Pasteur comme légataire universel : ce legs de plus de 30 millions, qui fit d’Osiris le plus gros donateur du XIXe siècle, assura l’avenir de l’Institut. Conciliant sa statuomanie et son exaltation de la bienfaisance, il fit élever, après sa mort par la Ville de Paris, un monument à deux bienfaitrices de Pasteur, Mesdames Boucicaut et de Hirsch… Aimant les fondations originales, il institua par son testament un bateau-soupe installé dans le port de Bordeaux pour accueillir les déshérités et les manœuvres du port.

Il désira aussi fonder des prix lors d’expositions universelles, ainsi le Palais des Machines de 1889 fut-il récompensé, ou par le biais de l’Institut de France en faveur des artistes et des chercheurs scientifiques… Comme bien de ses coreligionnaires bordelais, mais aussi comme les Rothschild, dont le modèle n’est pas sans peser sur tous les Juifs français de cette époque, il avait acheté un premier grand cru de Sauternes, la Tour Blanche à Bommes, pour empêcher, racontait-il, un Anglais de s’en rendre acquéreur ; à sa mort, il légua le domaine à lÉtat à la condition qu’y fût créée une école de viticulture, vœu qui fut réalisé, un lycée professionnel y est toujours en fonction.

Ayant maille à partir avec plusieurs institutions communautaires, le mécénat juif d’Osiris fut plutôt dirigé vers les petites communautés que vers les institutions représentatives, les consistoires ou l’Alliance Israélite Universelle qui n’ont pas bénéficié de ses dons ; en revanche, il fait construire plusieurs synagogues au service de communautés sans moyens, à Bruyères, à Tours, à Vincennes ; il a aussi donné les premiers fonds importants pour la synagogue de Tunis. S’il n’était pas mort sans pouvoir modifier son testament, il semble que ce sont une vingtaine de petites communautés qui auraient reçu des fonds pour édifier une synagogue. Quant à la synagogue d’Arcachon, comme nous le verrons, elle relève de son caprice et fonctionna d’abord à usage privé, mais il en fit don au Consistoire de Bordeaux en 1890. Son testament et des conversations qu’il eut avant sa mort attestent qu’il aurait même nourri le rêve de reconstruire le Temple de Jérusalem, non qu’il fut sioniste, car comme tous les Juifs français de sa génération, il n’envisageait pas l’avenir d’Israël en dehors du modèle de l’intégration la plus complète et ne voyait pas d’autre idéal que celui d’être Français, mais par fidélité religieuse et souci de participer à la restauration de la Ville Sainte (James de Rothschild n’avait-il pas financé à Jérusalem la construction de la synagogue Hurva dans les années 1860 ?).

Osiris agit pour l’amour de l’humanité, mais aussi en fonction d’une ambition personnelle : qu’il fût avide d’une certaine reconnaissance apparaît clairement dans les plaques commémoratives qu’il impose dans «ses» synagogues, des titres donnés à ses fondations et prix ; qu’il relevât de cette «morale» du XIXe siècle qui oblige les banquiers à légitimer leur fortune par le don9 est indéniable ; de plus, dans une France travaillée par la France juive de Drumont et bientôt l’affaire Dreyfus, être banquier et juif créait des devoirs supplémentaires. Les innombrables donations et fondations faites alors par les Rothschild, les Camondo, les Bischoffsheim, etc. ne sauraient avoir tout leur sens sans ce contexte. Osiris était sensible à l’image des Juifs : à la suite des propos insidieux d’un journaliste qui estimait que les Juifs ne s’étaient pas suffisamment impliqués dans la célébration du centenaire de la Révolution de 1789, qui leur avait octroyé l’émancipation, Osiris avait expliqué dans la presse : «C’est, en effet, en commémoration du grand centenaire de 1789 que j’ai eu la pensée d’offrir à l’Exposition universelle de 1889 un prix dont la presse a bien voulu être la dispensatrice, et qui a été attribué par elle, en mon nom, à l’œuvre la plus importante de l’Exposition.»

Obsédé par la mort, marqué par la disparition de sa femme morte en couches en 1855, Osiris lui voua une sorte de culte, conservant intacte sa chambre, restaurant les tombes de révolutionnaires, de musiciens ou d’écrivains, négociant pendant des années avec l’administration pour obtenir un emplacement à la limite des sections juive et catholique du cimetière Montmartre pour y édifier un caveau de 30 places (distribuées par testament) qu’il surmonte d’une reproduction du Moïse de Michel-Ange… Osiris soutenait les recherches des médecins, voulait vaincre la mort sans doute.

Il voulait aussi lutter contre l’oubli ; pourtant, malgré l’ampleur de ses dons, la postérité n’a pas exaucé son vœu. Il est vrai qu’il était aussi procédurier, engageant de multiples procès contre ceux-là même qu’il dotait ; de plus, en donnant aux uns, on crée chez les autres le sentiment d’être lésés… Arcachon, en revanche, en donnant le nom du mécène à une école, ne semble pas lui en avoir voulu de n’avoir pas été, dans le fameux testament de 1906, dotée de tout ce qu’elle espérait.

Osiris à Arcachon : plus d’intentions que de réalisations

C’est évidemment à la suite des Pereire qu’Osiris s’intéresse à la station balnéaire. Rapidement il y investit par l’achat de deux villas dans la ville d’été, 197 et 199 boulevard de la Plage, et d’une série de quatre villas non loin de la gare, avenue Gambetta, là où il fit édifier une synagogue. Il les acheta en vue de leur location, mais y séjournait lui-même de temps en temps.

Pour expliquer les noms de ses villas, comme l’a fait J.P. Ardoin Saint Amand, il faut se munir de l’arbre généalogique d’Osiris, car il aime honorer sa famille et ses amis en baptisant ses villas du nom de ces personnes chères : sur l’avenue Gambetta, il retient les membres de la famille de sa sœur Laure, qui a épousé Jules Moyse : à côté de la synagogue, se trouvait la villa Nelly, du nom de sa nièce mariée à Émile Weil, puis Laure-Raoul, d’après le nom de sa sœur et de son fils, enfin Emma, dédiée à sa nièce qui épousa Sigismond Bardac, puis Claude Debussy ; en retrait, sur la rue qui longe la Gare, se trouve sa villa Betsy Ferguson, une amie d’origine anglaise morte prématurément ; la sœur de celle-ci, Elisa Ferguson, à laquelle Osiris fut très lié toute sa vie, donna plus tard son nom à la villa Emma, Osiris jugeant sans doute déplacé d’honorer Emma dont la vie scandaleuse défrayait la chronique. La villa Betsy, modeste, servait de logement au régisseur d’Osiris à Arcachon, Jean Larrègue. Boulevard de la Plage, Osiris rappelait la mémoire de ses parents avec la villa Désir et Urbino et surtout celle de sa femme avec la villa Léonie Osiris. Ces villas ont disparu, sauf Emma toutefois modifiée. Quand Osiris les avait-il achetées ou fait construire ? Les villas, qui s’élèvent au carrefour du boulevard du Casino (devenu Gambetta) et du cours Desbiey, ne figurent pas sur le plan de l’ingénieur Regnault et du géomètre Lamothe, daté de 1865, la parcelle n°133 (2995 m²) qui faisait partie des terrains des Pereire, étant encore vide ; les constructions durent se faire durant les années 1870, le lotissement s’achevant par la pointe avec la construction de la synagogue en 1877.

Pour lui-même, Osiris fit édifier dans la ville d’hiver une villa beaucoup plus prestigieuse par l’architecte Jules de Miramont ; il s’adresse donc à l’architecte qui partage, avec Marcel Ormières, la plus grande notoriété et choisit l’entrepreneur le plus important du moment, P. Blavy(10). En octobre 1882, Osiris a acquis d’Emile Pereire fils un beau terrain boisé situé sur l’allée Émile Pereire (devenue allée Pasteur). La villa, qu’il baptise Alexandre Dumas, est imposante ; inspirée des villas italiennes, elle en offre la silhouette et le couronnement par un beau belvédère ; des motifs pittoresques habituels dans l’architecture balnéaire sont employés pour l’agrémenter, jeux de briques et pierres, céramiques colorées, lambrequins et boiseries soutenant les avant-toits très saillants, sculptures de volutes, de pilastres, etc. L’originalité tient en particulier à la présence au-dessus de la porte d’entrée d’une tête du Génie de la Liberté, appelé le plus souvent La Marseillaise, de Rude ! C’est bien là un témoignage du goût artistique du mécène et de ses aspirations idéologiques. Deux niches latérales comportaient encore des bustes commémoratifs.

Osiris consacra une grande énergie à rédiger ses testaments et il semble même que le séjour annuel qu’il faisait à Arcachon était pour lui un moment propice, mais il ne réussit pas à mettre à exécution tous ses projets avant sa mort. Il avait, c’est attesté, des visées sur le devenir de la villa Alexandre Dumas. La version de son testament mystique, rédigé à Arcachon en sa villa Léonie Osiris le 15 septembre 1896, se propose de convertir la villa en Fondation Osiris destinée à accueillir «dix membres de l’Institut qui auraient par eux-mêmes une pension de 1500 fr. garantie par l’État ou la Ville de Paris ou le capital nécessaire pour justifier l’indépendance de leurs personnes.» Et il envisageait de doter la Ville d’Arcachon de 100 000 francs afin de procéder à des aménagements. Puis par un codicille de septembre 1897, il décide de donner la villa, rebaptisée Villa des Grands Hommes, directement à l’Institut… Le testament rédigé en août 1898 reprend cette mesure et précise qu’il tient au maintien des noms inscrits sur la façade. Plus tard, dans des conversations privées, Osiris a dû laisser entendre qu’il léguerait la villa à la Ville d’Arcachon pour y installer une bibliothèque ; L’Avenir d’Arcachon, qui se vantait de compter Osiris parmi ses abonnés depuis 30 ans, publie au lendemain de sa mort, un article nécrologique11 qui se fait l’écho des espoirs des Arcachonnais et atteste avec une certaine précision qu’Osiris avait bien en vue de doter cette Ville ; alors que la teneur du testament n’est pas encore diffusée, le journal a l’imprudence d’écrire, reprenant en cela Le Figaro12 par exemple : «II lègue à Arcachon ses villas qui peuvent être évaluées à 300 000 fr. Il nous a dit qu’il destinait «Alexandre Dumas» à une Bibliothèque ; la grande salle du rez-de-chaussée étant construite pour salon de lecture. Il avait aussi un projet de statues, dont nous reparlerons peut-être, d’autant que cela est maintenant sans importance.» Il n’en fut rien, aucun testament ou codicille n’avait été rédigé en ce sens, et la villa resta dans le legs universel de l’Institut Pasteur, qui la vendit, comme toutes les autres villas (hormis Betsy qui revint au régisseur Larrègue).

Un dernier projet doit être évoqué qui explicite très clairement les valeurs œcuméniques d’Osiris. Sa femme, Léonie Carlier, était catholique, aussi toute sa vie Osiris militera-t-il pour le refus des ségrégations religieuses ; l’affaire de son caveau en est un élément révélateur ; de son point de vue, les consistoires Israélites étaient trop exclusifs et son amour de la France passait aussi par un respect pour le christianisme. Pour honorer la mémoire de son épouse, il envisageait de fonder des lits d’hôpital13 à son nom et surtout d’édifier des chapelles dédiées à sainte Léonie. Ce fut le cas à Pourville, près de Dieppe, où il possédait des terrains qu’il envisage, dans le testament de 1896, de léguer à la ville à condition d’élever cette chapelle. Mais c’est à la Malmaison qu’il rêva surtout de perpétuer la mémoire de Léonie ; le même testament précise : «Je vais m’occuper de restaurer l’église qui se trouve dans le château de la Malmaison que je viens d’acheter. Cette église est charmante, d’un joli style. Je désire lui faire un extérieur digne de celle qui n’est plus ! Madame Osiris ! C’est à elle que je veux la consacrer entièrement. Depuis sa mort, j’ai toujours voulu lui élever une chapelle portant son nom. Pauvre enfant, morte si jeune ! Je donne et lègue à l’État cent mille francs pour la restauration de cette chapelle qui portera le nom de «Sainte Léonie». Quant au testament de 1898, la chapelle étant en ruines, il prévoit d’obliger l’État à construire dans le parc de la Malmaison une chapelle en remplacement de l’ancienne et de la vouer «au souvenir de ma femme Léonie Osiris, que j’ai eu la douleur de perdre il y a 42 ans, mais dont je conserve toujours la profonde et impérissable mémoire». Tous ces projets n’aboutirent pas, pas plus que l’église Sainte-Léonie d’Arcachon. Deux faits convergent donc bien pour attester ce projet : la fréquence des allusions à la construction d’église et le besoin réel d’une église dans les nouveaux quartiers d’Arcachon, besoin qu’Osiris ne pouvait ignorer. Un chroniqueur de L’Avenir d’Arcachon14, qui visiblement a souvent rencontré Osiris et qui voulait lui faire attribuer par la ville le titre de «bienfaiteur», évoque à la fois la synagogue et le fait que «sous peu, il posera la première pierre d’une église catholique érigée sous le vocable de Ste Léonie.» Or il est attesté par ailleurs qu’Osiris avait le souci de ne pas paraître faire bénéficier les seuls Juifs de ses bienfaits : à Lausanne, il lègue les fonds pour la construction d’une synagogue, mais aussi pour une chapelle à Guillaume Tell ; à Jérusalem, il a rêvé de construire une grande synagogue, voire de reconstruire le Temple, mais aussi de restaurer le Saint-Sépulcre !

Osiris avait donc des relations étroites avec les Arcachonnais qu’il entretenait de ses projets, aussi à sa mort, les spéculations allèrent bon train, au point qu’un rédacteur de L’Avenir d’Arcachon lança même un projet de place Osiris15 : il voulait profiter de l’acquisition des deux villas sur la plage pour faire établir une place un peu plus spacieuse que la place Thiers ; cette opportunité de modifier l’urbanisme dense du centre de la ville ne se présenta pas ; comme l’écrivait le chroniqueur : «Mais ne vendons pas la peau du testament avant qu’il en soit à terre. Le testament est encore inconnu dans ses détails ; des bruits inquiétants circulent au sujet de la non signature des codicilles. La Place Osiris s’évanouirait alors comme un beau rêve, dont il ne resterait que le souvenir d’une vaste et généreuse conception.» On apprend incidemment qu’Osiris se serait aussi intéressé à l’urbanisme en soutenant un projet de promenade entre le place Thiers et le Grand Hôtel.

Osiris avait-il complètement oublié Arcachon dans le testament rédigé en 1906 et dont seuls quelques codicilles, comme celui qui dotait Bordeaux de 2 millions de francs pour établir un bateau-soupe sur la Gironde, avaient pu être ajoutés ? Non, Arcachon y figure, mais sans privilège, dans une liste de villes qu’Osiris a aimées et qu’il gratifie d’une rente : Bordeaux, Marseille, Lyon, Nancy, Arcachon, Berne, Genève et Lausanne reçoivent une rente annuelle et perpétuelle de mille francs ; le testament précise : «Je lègue ces rentes pour la fondation d’un prix annuel destiné à récompenser les élèves jugés les plus dignes et les plus méritants des écoles communales filles et garçons de ces villes sans distinction de culte. Ce prix annuel qui sera de deux mille francs pour Paris et de mille francs pour chacune des autres villes que je viens de désigner, portera le nom de « Prix Osiris » ; il sera décerné le jour des distributions de prix et sera divisé en prix de cinquante francs à répartir également entre les écoles de filles et celles de garçons et qui seront employés en un Livret de caisse d’épargne au nom de chaque lauréat qui ne pourra en disposer avant son mariage.»

Le conseil municipal, dans sa délibération du 24 mai 1907, accepta le legs ; le décret présidentiel qui confirma l’exécution du testament fut signé par le président Fallières le 24 mai 1909 : «article 11. Le maire d’Arcachon, au nom de cette commune, est autorisé à accepter aux clauses et conditions imposées, le legs d’une rente de 1000 francs, à charge de distribution de prix aux élèves des écoles communales. Le produit de ce legs sera placé en rente 3 % sur l’État, avec mention sur le titre de la destination des arrérages.»

Arcachon aura eu droit à cet encouragement à l’épargne, une des valeurs fondamentales d’Osiris et de son temps béni de stabilité monétaire… Que peut-il rester aujourd’hui de ces rentes ? Ainsi la dotation la plus importante faite par Osiris à sa villégiature préférée demeure bien la synagogue. La déception des Arcachonnais fut donc grande, les journaux s’en font l’écho.

Si une école d’Arcachon porte le nom d’Osiris, c’est bien en commémoration du mécène qui n’en est pas, contrairement à ce qui est écrit souvent16, le fondateur. La dénomination est venue plus tard, J.P. Ardoin Saint Amand le précise, en 1926 ; le testament d’Osiris ne lègue aucun terrain pour ce faire à la municipalité. La rente étant affectée aux élèves des écoles communales, on comprend que le souvenir du donateur ait pu être attaché à une école. Arcachon se montrait ainsi sans rancune envers le testateur que la mort surprit avant qu’il ait pu mettre en place ses innombrables projets.

Dominique JARRASSÉ
Professeur d’Histoire de l’Art contemporain à l’Université de Bordeaux III

(lire la suite)

N.D.L.R. Le 2 décembre 2002, la communauté Israélite arcachonnaise a célébré le 125e anniversaire de la synagogue d’Arcachon ; à cette occasion, une superbe brochure a été éditée. Dans le droit fil de l’ouvrage de Jean-Pierre Ardoin Saint Amand, consacré à Osiris et publié dans la collection Regards sur le Pays de Buch, il nous a paru intéressant d’offrir à nos lecteurs la possibilité de découvrir la synthèse historique du professeur Dominique Jarrassé. Que M. Jarrassé trouve ici l’expression de tous nos remerciements pour nous avoir autorisés à reproduire son texte, ainsi que M. André Bensadoun qui a bien voulu nouer les contacts.

NOTES

1. Jean-Pierre Ardoin Saint Amand, Osiris, l’oncle d’Arcachon, 1996, p. 40. M. Ardoin Saint Amand m’a également fait bénéficier de ses recherches non publiées sur Arcachon, qu’il en soit encore remercié.

2. N° 1369, vol. XLVIII, col. 3-4.

3. Idem, 30 juillet 1913, col. 125-126.

4. « Un projet d’état juif dans la baie d’Arcachon, fin XVIIIe siècle », Archives juives, 1968-69, n° 1, pp. 15-16.

5. Antoine Halff, « Lieux d’assimilation, lieux d’identité : les communautés juives et l’essor des stations thermales et balnéaires à la Belle Époque », Pardès, n° 8, 1988, pp. 41-57.

6. En particulier, Osiris, l’oncle d’Arcachon, 1996.

7. J’ai moi-même rédigé un article (« Daniel Osiris Iffla, la folie du mécénat », Prêteurs et banquiers juifs en France, Archives juives, n° 6/1996) et une biographie à paraître.

8. Section actuelle de la rue Sainte-Catherine située entre la place de la Victoire et le cours Victor-Hugo.

9. Ainsi que l’exprime avec justesse Louis Bergeron (Les Rothschild et les autres… La gloire des banquiers, Paris, Perrin, 1991, p. 11) : « Les banquiers n’échappent pas aux préoccupations de légitimation de cette richesse qui les éloigne du commun des mortels. S’il n’en est guère pour vouloir y renoncer, il en est un certain nombre pour admettre que leur succès leur crée des devoirs et qu’il existe en somme un rôle social du banquier ».

10. Lié à cet entrepreneur arcachonnais, Osiris le fera participer à la restauration de la Malmaison dans les années 1898-1900.

11. Texte complet en annexe.

12.  Figaro du 5 février 1907, un article très documenté d’Émile Berr donne la liste des legs qui, « dit-on », vont être faits : la Tour Blanche au ministère de l’Agriculture, ses collections à la Malmaison, « ses chalets d’Arcachon sont destinés à la ville d’Arcachon ».

13. Projet de 1896, 50.000 francs pour la Société juive des femmes en couches.

14. 25 mai 1890 ; voir le texte complet en annexe.

15. Voir le texte complet en annexe.

16. Par exemple, Éliane Keller, Arcachon, Villas et Personnalités, Ed. Équinoxe, Marguerittes, 1994, p. 53. L’information de cet ouvrage d’ailleurs ne dépasse pas, à propos d’Osiris, la transcription des dictionnaires qui, depuis le Larousse, avait colporté la déformation du nom Iffla en Illfa.

Extrait du Bulletin n° 115 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

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