Le baron d’Arès, faux-saunier ou « chaud lapin »

LE BARON D’ARÈS

FAUX-SAUNIER ou « CHAUD LAPIN » ?

 

Les Laville sont barons d’Arès pour avoir acheté cette baronnie aux d’Ales­me au milieu du 17e siècle. Ils ont également des biens à Soulac, dans la seigneu­rie de Lesparre, en particulier des marais salants et une résidence, qu’ils tiennent de Jeanne Lapillane, d’une ancienne famille de Soulac, épouse de jean Laville, le premier baron d’Arès de la famille.

En 1724, le baron d’Arès suspecté de faux-saunage, est Jean Baptiste La­ville, né vers 1675, marié à demoiselle de Régnier de Barre. À cette date la Ferme générale a en poste une brigade à cheval à Soulac et une patache au Verdon, avec mission de veiller à ce qu’aucun sel ne sorte des marais de Soulac, par terre ou par mer, sans payer les droits dus à la Ferme du roi.

La brigade de Soulac est commandée par le sieur Baritault de Pommiers qui a grade de capitaine bien qu’il n’ait sous ses ordres que deux cavaliers et un garde à pied, paysan du lieu servant surtout de valet. Les deux cavaliers sont un frère de Baritault et le sieur Desmoussés de Saint-Léger. A noter que Baritault est marié à une cousine du baron d’Arès. La patache du Verdon est sous le commandement du sieur Guilhon.

Les cavaliers de la Ferme générale appartenaient souvent à la bonne bour­geoisie. Desmoussés de Saint-Léger a travaillé à Paris sous les ordres de M. d’Ar­genson, garde des sceaux, comme commissaire du Conseil. À la suite de revers de fortune il a dû prendre un emploi dans la Ferme générale. Jean Audoyde qu’il en­gagera, quand il passera capitaine, était fils d’un notaire.

Selon Desmoussès, le baron d’Arès, et les deux frères Baritault s’enten­daient pour vendre en faux-saunage une grande partie des sels du baron. En géné­ral cela se passait comme suit : le baron invitait à souper Baritault et son frère. Pendant que le trio festoyait, les faux-sauniers, dûment prévenus, enlevaient le sel. Un jour de septembre 1722, invité à souper, avant de se rendre chez le baron, Baritault, ayant l’esprit ailleurs, dit au cavalier Desmoussés qu’il pouvait tendre une embuscade, s’il en avait envie, en compagnie du garde à pied.

Desmoussés, heureux de pouvoir se mettre en vedette, se posta et attendit en vain jusqu’à deux heures du matin, mais comme il s’en revenait avec le garde à pied par le marais du Cros, appartenant au baron, il tomba sur six faux-sauniers, dont les chevaux portaient chacun deux grands sacs remplis de sel. Les faux-sauniers jetèrent les sacs à terre et s’échappèrent, sauf un qui fut fait prisonnier avec son cheval. Comme le garde à pied n’était pas assermenté et que Desmoussés ne pouvait faire seul la saisie des sacs abandonnés, il monta sur le cheval du faux-saunier arrêté, laissant sur place le garde à pied pour surveiller le prisonnier et le sel, et se rendit au domicile de Baritault.

Au lieu de se réjouir de la nouvelle le capitaine de la brigade de Soulac se mit à jurer comme un charretier embourbé, refusant de faire saisir des sels appar­tenant au baron d’Arès, son ami et le parent de sa femme. À la fin il se résigna à mettre à la disposition de Desmoussés un de ses valets pour aider à transporter les sacs dans un moulin. Ils ne seraient amenés au magasin des prises que le jour levé, ainsi pour les gens qui, le cas échéant, assisteraient au mouvement, le sel saisi proviendrait du moulin et non des marais du baron. Tout se passa bien, mais par la suite, à la mine du baron, Desmoussés se rendit compte, qu’en plus de Bari­tault il venait de se faire un autre ennemi.

Cependant comme Baritault et le Baron avaient décidé de lui faire la guerre « en renards », il fut invité un soir à souper chez le baron avec Baritault qui « l’accabla de toutes ses amitiés ».

 

CONJURATION CONTRE DESMOUSSÉS

Toujours selon Desmoussés, le baron, au mieux avec M. Le Couturier, contrôleur général du département, avec l’aide de ce dernier, établit un plan pour se débarrasser de lui. Il s’agissait de le faire muter à la brigade de Saint-Vivien, commandée par un lieutenant. Il était certain que Desmoussés se heurterait avec celui-ci, alors on le révoquerait.

Le hasard fit qu’un jour se rendant aux ordres chez Baritault, devant le seuil de la maison de celui-ci, Desmoussés trouva par terre, une lettre non cachetée, adressée par Baritault à Le Couturier. Il la lut et, comme elle traitait de lui, la gar­da et partit à Bordeaux la montrer au Fermier général de Sailly et à M. Daumay directeur général, au département. La lecture de cette lettre eut pour résultat, à la fin du mois de mai 1724, la mutation de Baritault de Soulac au Verdon et celle de Guilhon, capitaine de la patache, du Verdon à Soulac.

On finit par savoir à Soulac que Desmoussés était à l’origine de ces muta­tions. Il se produisit alors des faits significatifs, celui du 12 juin 1724 en particu­lier. Ce jour là, le cheval de Desmoussés fut trouvé noyé dans un fossé. Il y avait été certainement poussé.

Guilhon, le nouveau capitaine de la brigade à cheval de Soulac commença par faire bonne figure à Desmoussés mais peu après son arrivée il se maria avec une parente du baron. Il bascula alors dans le camp des ennemis de son subordon­né, si bien que Desmoussés jugea nécessaire d’entreprendre un nouveau voyage à Bordeaux.

Devant le Fermier Général de Sailly il vida son sac : Guilhon, quand il était capitaine de la patache du Verdon n’était jamais à son poste, mais constam­ment à Soulac, chez le baron. La patache ne servait guère qu’à faire passer le fleu­ve aux amis saintongeais du baron, se rendant chez ce dernier, où à emmener le baron à la pêche à la sardine, ou encore à le conduire à Bordeaux. Il ne débarquait ni n’embarquait à Bordeaux, ce qui aurait été trop criant, mais à Bacalan. L’équi­page de la patache n’était jamais à l’effectif prévu. Il manquait toujours deux ma­telots dont Guilhon empochait la solde.

Depuis qu’il était capitaine à Soulac, moyennant une barrique de vin, Guilhon avait fait prendre les 700 boisseaux de sel auxquels le duc de Grammont avait droit gratuitement comme seigneur de Lesparre, dans les marais du baron, alors qu’ils auraient dû être pris dans des marais plus éloignés. Les marais éloi­gnés étant difficiles à surveiller, c’était mettre un stock de 700 boisseaux à la dis­position des faux-sauniers.

Cette délation ne déplut pas au Fermier Général. Il demanda à Desmoussés de continuer à servir avec le même zèle et le nomma capitaine de la brigade à che­val de Soulac, à la place de Guilhon, lui subordonnant même la patache du Ver­don.

 

CONTRE-OFFENSIVE DU BARON

Accablé au départ par la nomination de Desmoussés de Saint Léger, le baron se ressaisit et reprit ses manœuvres.

Il commença par soudoyer le curé de Soulac et lui fit écrire à la Ferme générale que le personnel de Soulac vivait comme des athées et n’accomplissait pas son devoir pascal. Desmoussés riposta en se faisant délivrer par un autre prêtre un certificat attestant que toute la brigade, capitaine en tête, s’était confessé à lui et qu’il avait vu tout ce monde recevoir la communion de la main du curé de Soulac. Dans la lettre d’envoi à Bordeaux de ce certificat Desmoussés faisait res­sortir « qu’en voyant les prêtres se laisser ainsi gagner il ne fallait pas s’étonner que de malheureux paysans se laissent suborner par la puissance d’un gentilhom­me qui fait le petit souverain ».

Après avoir voulu faire passer Desmoussés pour un libertin, le baron cher­cha à le faire dénoncer comme malhonnête par ses subordonnés. Le lieutenant de Desmoussés refusa, par contre les cavaliers Bouhagne et Gonnot se laissèrent acheter, mais Desmoussés sut se défendre. Bouhagne fut révoqué ; Gannot, qui avoua, fut pardonné et conserva sa place.

Le baron imagina un autre stratagème : faire accuser Desmoussès par les habitants de Soulac d’être de mèche avec les faux-sauniers. À cet effet il recruta le cavalier révoqué Bouhagne pour rechercher des personnes prêtes à témoigner. Bouhagne n’en trouva que trois : un poissonnier prévenu de vols et deux sauniers, l’un déjà verbalisé, l’autre connu pour vendre en faux-saunage. Les trois déposi­tions furent enregistrées par le notaire le 27 mai 1725. Elles devaient être contre­signées par deux témoins. Le baron ne put en amener qu’un, jeune homme de sa parenté, nommé Grandis. En raison du défaut d’un second témoin, le notaire re­fusa de signer. Le baron lui arracha l’acte des mains et qu’il réduisit en boulette. Par la suite le baron put se procurer deux faux témoins dont l’un mourut cinq ou six jours plus tard après avoir avoué sa faute à Desmoussés.

Pendant ce temps Gonnot, le cavalier pardonné et muté au Verdon, qui n’était qu’un fourbe, s’employait à rechercher des faux-sauniers consentant à déclarer que le capitaine de la brigade de Soulac travaillait avec eux. Puni par le lieutenant du Verdon pour s’être absenté huit jours sans permission, il fut suspen­du. Ayant demandé une audience à M. Daumay, qui avait remplacé à Bordeaux M. de Sailly, il lui remit un mémoire contre Desmoussés et s’en revint faire le fanfaron à Soulac.

Desmoussés dut aller encore expliquer à Bordeaux. Il se justifia et le cava­lier Gonnot fut révoqué. De plus M. Daumay conseilla à Desmoussés d’écrire à M. de Sailly, muté à la direction centrale pour lui exposer les faits, lui même se disposant à lui envoyer un mot à ce sujet.

Pendant ce temps à Soulac la guerre continuait. Le baron s’en prenait main­tenant aux chevaux des cavaliers de la brigade. Il interdisait aux « pastaingués »1 de leur louer des pâtures ; il payait des gens qui poussaient les chevaux dans les champs de blé où ils étaient « fusillés » par les gardes-récoltes. Le cheval du cavalier Lacaussade fut ainsi blessé. Le baron avait organisé autour de la brigade un réseau d’espionnage. Ses agents avertissaient les faux-sauniers des embusca­des tendues. Cela lui réussit au début. Les prises diminuèrent et on se mit à Bor­deaux à douter du zèle de la brigade. Mais celle-ci à son tour eut son service de renseignements, débauchant même des indicateurs du baron. Elle réussit de la sorte à lui faire échec. Ce ne fut pas sans un surcroît de travail et pendant deux mois elle ne connut de repos ni de jour, ni de nuit.

 

LE CONTRÔLEUR GÉNÉRAL DES FINANCES EST SAISI

Comme le lui avait conseillé M. Daumay, Desmoussés, en mai, écrivit à M. de Sailly. Le 26 mai celui-ci lui répondit qu’il n’avait reçu aucun mot de M. Daumay, ce qui lui donnait à penser que ce dernier n’était pas très convaincu de ce que Desmoussés lui avait raconté.

Le 29 juin, Desmoussés s’adressa de nouveau à M. de Sailly. En ce qui concerne le silence de M, Daumay il fit observer qu’il ne pouvait se déplacer cons­tamment à Bordeaux, sa solde n’y aurait pas suffi ; d’autre part quand il était à Bordeaux les faux-sauniers avaient la partie belle à Soulac. Il raconta l’affaire du notaire et des faux-témoins, les tentatives du baron pour suborner les cavaliers de la brigade et la dernière embuscade réussie par sa brigade. Pour sauver leurs chevaux les faux-sauniers avaient dû jeter dans un fossé plein d’eau six sacs de sel.

Ce dernier coup avait rendu le baron fou furieux. On pouvait s’attendre à tout. Il disposait en effet d’une vingtaine de « gardeurs »2, vauriens que l’on voyait passer sur leurs échasses avec chacun un fusil « pendu à son col » et qui ne dissimulaient pas les ordres qu’ils avaient reçus. Devant ces menaces les cavaliers de la brigade ne voulaient plus tenir d’embuscade qu’en groupe. Ils refusaient de rester isolés à deux ou trois portées de fusilles uns des autres, mais ils étaient bien décidés à se défendre. Desmoussés demandait à M. de Sailly d’alerter le conseil de l’Administration des Fermes avant que celui-ci n’apprenne que des cavaliers de la brigade avaient été massacrés ou qu’il y avait eu mort d’hommes chez les faux-sauniers, ce qui ne manquerait pas d’arriver un jour ou l’autre.

Il était inutile de demander l’intervention de l’Intendant de Guyenne. C’é­tait un ami du baron qui lui faisait croire tout ce qu’il voulait. Pour tenir en respect le baron d’Arès il fallait un arrêt du Conseil.

Cette fois-ci l’administration des Fermes estima nécessaire et urgent de prévenir l’Administration royale. Saisi de l’affaire, le contrôleur général Dodun écrivit le 20 juillet 1725 à l’Intendant de Guyenne. Après avoir exposé les faits il prescrivait : « Donnez au baron les avertissements convenables. Sa Majesté en sera avertie si d’autres plaintes surviennent ». En marge de cette lettre l’intendant annotait le 28 juillet: « Écrire à M. d’Arès de se rendre à Bordeaux le plus tôt qu’il pourra, M. l’Intendant a à lui parler d’une affaire qui est de conséquence pour lui. Donner un extrait de cette lettre à M. d’Arès. »

Le baron ne se rendit pas à Bordeaux mais écrivit, une première fois le 1er septembre et une seconde le 2 octobre. Il accusait Desmoussés d’avoir monté cette affaire pour se venger de s’être vu interdire la maison du baron. Il avait vou­lu, en effet, suborner un domestique de celui-ci. Par contre l’Intendant oublia de répondre au contrôleur général. Il reçut une note de rappel datée de Fontaine­bleau, le 15 octobre. Il annota cette fois : « Chercher dans les dépêches les papiers concernant cette affaire et me les renvoyer avec cette dépêche. S’ils ne sont pas parmi les dépêches, chercher au portefeuille des Fermes, qui est au coin de la cheminée. Ces papiers ne sont pas vieux. Aviser le baron d’Arès et le brigadier de Soulac d’avoir à se rendre à Bordeaux le 2 décembre 1725. »

Sans attendre la venue de ceux-ci, le 7 novembre, il écrivit au contrôleur général qu’après réception de sa lettre du 20 juillet il en avait donné connaissance au Baron d’Arès qui, en retour, lui avait adressé un mémoire. Le capitaine de la brigade de Soulac avait été convoqué à Bordeaux, mais n’était pas venu. Là-dessus il avait dû s’absenter de Bordeaux, c’est pourquoi M. le Contrôleur général n’avait pas eu de réponse à sa lettre du 20 juillet. Le baron et Desmoussés étaient de nou­veau convoqués à Bordeaux. Il serait rendu compte de leur audition dans les meil­leurs délais.

La convocation de Desmoussés, datée du 1er novembre ne parvint à celui-ci que le 19. Par ailleurs une « inondation des eaux » rendait impossible tout déplacement de Soulac à Bordeaux, c’est pourquoi le chef de la brigade à cheval prit le parti d’adresser un mémoire. Il commençait d’abord par imputer à une « main suspecte » le retard avec lequel lui était parvenu la convocation, le porteur, un nommé Desselier, étant au service du baron. Ensuite il refaisait l’exposé qu’il avait adressé à M. de Sailly affirmant qu’il n’avait d’autre vue que de soutenir les droits du roi, ce pourquoi il avait été mis à la tête de la brigade de Soulac par M. de Sailly lui-même.

Il ne lui était pas possible de fournir des témoins de ce qu’il avançait, car pas un paysan de Soulac n’oserait déposer contre le baron qui était « le petit roi du pays ». d’autant que les paysans savaient que les employés des Fermes étaient « des oiseaux passagers, sujets à révocation » tandis que le baron, lui, restait. Le baron était un violent, M. l’intendant ne l’ignorait pas, mais s’il se livrait à des voies de fait le capitaine de la brigade à cheval de Soulac se défendrait.

 

LE CONTRE-MÉMOIRE DU BARON

Le mémoire de Desmoussés de Saint-léger lui ayant été communiqué le baron répliqua par un contre-mémoire. le terme « main suspecte » l’avait profon­dément blessé. Il jugeait l’expression injurieuse et réclamait un châtiment pour ce­lui qui s’était laissé « égarer du respect qu’il devait à un gentilhomme ». la lettre n’était parvenue à Soulac que le 16 et ne fut remise à Desmoussés que le 19 par ce que celui-ci n’était pas à son poste qu’il abandonnait « très souvent pour aller en famille à Avensan à trois lieues de Soulac où il fait sa résidence ordinaire ». Desmoussés avait tort de croire « que le mépris qu’on faisait de lui » en ne l’invi­tant pas à souper venait « du cas du sel ». On ne l’invitait pas parce que « on dou­tait qu’il méritat d’être avec d’honnêtes gens ». le baron ne lui en voulait nulle­ment. Sachant qu’il avait du mal à vivre, n’ayant que ses appointements, ne l’avait-il pas recommandé à M. l’Intendant, lors de sa visite à Soulac, pour qu’il obtienne un poste mieux rémunéré.

Desmoussés a assuré à M. de Sailly que tous les sels du baron « s’en allaient en fraude ». Or en sept ou huit ans de présence à Soulac le baron n’a vu ses sels mis en cause qu’une fois et il n’y était pour rien n’étant pas « à l’abri de la friponnerie de ses sauniers » comme un propriétaire de celle de ses métayers.

La brigade de Soulac faisait si peu son métier que la terre de Lesparre re­gorgeait de sels que les commis laissaient passer en fraude. Autrefois elle consom­mait très rapidement les sept cents boisseaux de sel que M. de Grammont lui four­nissait pour son année. Aujourd’hui les trois quarts de sel « restent sur les bras de M. de Grammont ou de ses fermiers ». Quant au sieur Villeblanche cité par Des­moussés, c’était « un inquiet qu’on mit à la raison et qu’on releva de son poste », bien qu’il fut beaucoup moins faux-saunier que Desmoussés3.

Le baron d’Arès concluait : un sujet de l’espèce de Desmoussés de Saint­-Léger « qui a été assez téméraire d’en imposer à un ministre aussi affairé que l’est M. le contrôleur Général ne peut rester au monde sans être châtié ». .

 

L’INTENDANT DONNE SON AVIS

Le 11 janvier 1726, Claude Boucher, chevalier, seigneur des Gouttes, Hé­becourt, Sainte-Geneviève et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, conseiller d’honneur au Parlement de Bordeaux, président honoraire en la cour des Aydes de Paris, intendant de justice, police et finances en la généralité de Bordeaux, donna son avis au contrôleur général.

Pour lui le capitaine commandant la brigade à cheval de Soulac, de même que le baron d’Arès « seraient bien embarassés de pouvoir justifier les faits qu’ils ont respectivement avancés ». Toute cette affaire n’était qu’une « minutie » qui ne méritait pas d’être portée devant le contrôleur général. Pour mieux convain­cre ce dernier il lui envoyait copie d’une lettre écrite le 7 janvier 1726 par Des­moussés à Madame Claude Boucher, son épouse.

«Madame,

Je vous prie de me permettre, avec le respect que je vous dois et nausant prendre la liberté d’avoir l’honneur de me faire présenter à vous, n’ayant pas celuy d’en être connu, de vous adresser ce petit mot de lettre pour vous faire resouvenir, Madame, du voyage que vous fites à Soulac, il y a quelques années. J’espère, Madame, qu’il vous souviendra avoir veu la femme d’un employé nommé de Saint­ Léger, que vous utes la bonté d’enmener souper chez M. le baron d’Arès, sous vos ordres.

Vous partites de Soulac, Madame le lendemain. Mon épouse prit la liberté d’aller prendre congé de vous. Elle me dit à son retour que vous aviez eu la bonté de faire prendre nos noms par escrit par Mademoiselle Para et ce que j’avais esté à Paris, qu’elle avait fait mettre que j’avais esté directeur et caissier des Arts et Métiers.

M. le baron d’Arès fut vous conduire jusque chez M. Basterot, bailli de Lesparre. Il vint chez moi à son retour et nolJs dit, à mon épouse et à moy, que vous aviez eu la bonté, Madame, de vous entretenir d’elle avec Monseigneur votre époux, que vous lui aviez dit que vous auriez la bonté de parler à M. Daumay, di­recteur au département de Bordeaux pour me faire avoir un changement d’emploi dans cette ville pour vivre plus commodément et que nous pouvions compter qu’il donnerait tout ses soins pour que cela put réussir. Je le remercié de sa bonne vo­lonté et le prié de continuer, ne sachant pas son dessin comme je l’ai appris de­puis.

Il est bon de vous dire, Madame, que mon épouze allait souvent le matin, lorsque M. d’Arès avait compagnie, prendre le thé chez lui, lorsqu’il l’envoyait chercher, le tout sans conséquence. Il prit l’occasion pour luy dire que si elle vou­lait, il ne tenait qu’à elle que jus un bon emplois. Elle dit qu’elle ne demandait pas mieux. Illuy dit qu’il y avait une condition. Elle la demanda. Si vous voulez, Ma­dame, lui dit-il, me promettre de m’aimer, je vous promets que votre époux aura un bon emplois, sous la protection de Monsieur l’ Intendant et Madame l’ Intendan­te, et que rien ne vous manquera. Elle lui fit réponse qu’elle serait au désespoir que son mari ut un emplois au dépans de son honneur, qu’elle s’imaginait qu’il voulait railler. Illuy protesta qu’il n’y avait point de railleries et qu’elle n’avait qu’a le mettre à l’épreuve.

Voyant qu’il luy parlait si sérieusement elle prend la porte et sant revient chez elle, sans me rien laisser connaître. Vers midy M. d’Arès passa chez moi en revenant de son jardin et me pria à diner avec mon épouse qui s’excusa. Ne sa­chant pas ce que c’estait je fus diner. Le soir à souper la même chose. Le lende­main M. d’Arès l’envoya chercher pour le thé. Elle s’excusa de même. Je lui dis que je ne pouvais pas comprendre tant d’excuses. Elle me découvrit le fait avec beaucoup de peine.

Vous pouvez bien juger, Madame, avec quel oeil je pouvais regarder M . d’Arès, sans cependant lui faire rien connaître.

Quelques temps après il me dit que vous aviez eu la bonté de parler à M. Daumay, qu’il vous avait répondu qu’il ne pouvait rien faire de ce que vous luy demandiez pour moy, ne sachant pas ce que je scavais. Je le remercié toujours très profondément de son attention.

Après cette affaire passée, étant dans les fonctions de mon emplois je fus obligé de passer sur un de ses marais sallans. Je trouve six faux-sauniers. Je ne pus m’empescher, en honnête homme, de faire mon devoir et de saisir le sel. Cette saisie, jointe à l’amour qu’il s’estoit promis de mon épouze, a tourné son esprit et l’a porté à fai re contre moy ce qui est porté par un mémoire que j’ ay l ‘hon­neur de présenter à Monseigneur votre époux et comme il n’est pas de la bienséan­ce d’un mary d’exposer ces sortes de choses dans un mémoire, qui pourrait être tourné en ridicule et servir de risée, c’est pourquoi, Madame, j’ay l’honneur de vous descouvrir ce fait afin que vous ayez la bonté de le faire observer à Monsei­gneur votre époux, pour qu’il me rende la justice qui m’est due, suivant le mémoi­re que je prends la liberté de luy présenter.

Je vous demande très humblement en grâce, Madame, que cette lettre ne soit communiquée qu’à ceux que vous jugerez capables du secret, afin que je ne sois pas la risée du pays.

J’ay l’honeur d’estre avec un très profont respect et soumission, Madame, votre très humble et très obéissant et très serviteur.

Desmoussés de Saint-Léger, capitaine de la brigade à cheval, établie à Soulac, »

 

Pour l’Intendant Boucher, le mémoire de Desmoussés contre le baron était né beaucoup moins du « zèle du fermier de la Ferme que de l’effet de la jalousie ». C’était une histoire de cocuage et non une affaire de faux-saunage. Ce n’est pas parce que des faux-sauniers avaient été pris sur des marais salants du baron que celui-ci pouvait être accusé de frauder la Ferme, en fait il était aussi lésé que celle-ci par les voleurs.

L’Intendant proposait que Desmoussés soit muté dans un autre poste. Il s’engageait à faire surveiller de près la conduite du baron « pour connaître si effectivement il serait capable de faire vendre ses sels en faux-saunage ».

 

CONCLUSION

Il n’est pas sûr que le baron d’Arès ait été un faux-saunier. Par contre il est probable qu’il dût être un chaud lapin.

Nota bene : la documentation de ce récit se trouve aux archives départementales série C. 2377, années 1725-26.

Jacques RAGOT

1. Du gascon » pastenc  » (pâturage)

2. Pâtres

3. Desmoussés avait raconté que Villeblanche un de ses prédécesseurs, intègre comme lui, s’était attiré l’animosité du baron Un jour qu’il allait inspecter le poste de Saint-Vivien, il fut poursuivi au galop par le baron, pistolet au poing.

 

Extrait du Bulletin n° 15 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du pays de Buch.

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