Le cippe Brémontier

Il faut restaurer le Cippe Brémontier

 

Sur le côté nord de la route de La Teste à Pyla-sur-Mer, un peu avant l’embranchement de la route des Abatilles, lorsqu’on vient de La Teste, se dresse le monument élevé à Brémontier.

Sur un cippe de marbre rouge, au-dessous d’une couronne entou­rant une fleur de lys, on lit :

« L’an MDCCLXXXVI, sous les auspices du roi Louis XVI, Nicolas Brémontier, inspecteur général des Ponts et Chaussées, fixa le premier ces dunes et les couvrit de forêts. En mémoire du bienfait, Louis XVIII, continuant les travaux de son frère, éleva ce monument. Antoine Laine, ministre de l’Intérieur, Camille, comte de Tournon, préfet de la Gironde MDCCCXVIII. »1

Le cippe de Brémontier un des ingénieurs qui ont trouvé les moyens de fixer les dunes

Le cippe de Brémontier un des ingénieurs qui ont trouvé les moyens de fixer les dunes

 

CHOIX DE L’EMPLACEMENT

« À mille mètres de l’église de La Teste, vers l’ouest, existait, depuis un temps immémorial, un monticule sans nom, premier gra­din des dunes entre le bourg et Le Moulleau. Ce petit cône, élevé de 6 à 7 mètres, était un belvé­dère très accessible du sommet duquel on apercevait à droite les sables blancs, enveloppant, de distance en distance, des terrains boisés depuis des siècles, connus de nos jours, comme autrefois, sous le nom de « montagnettes ».

« En face de soi, on remarquait le château de La Teste, derrière celui-ci, l’église et le bourg. Plus loin, se déroulait une vaste plaine bordée par les cultures des com­munes de La Teste, de Gujan, du Teich et d’Audenge. Tel était, en réalité, l’aspect des lieux en 1786, c’est-à-dire avant l’ensemence­ment moderne des sables du golfe. »2

C’est ce monticule sans nom, que le comte de Tournon, préfet de la Gironde sous Louis XVIII, repéra comme le plus propre à porter un monument commémoratif de la victoire de Brémontier sur les sables mobiles.

« M. le préfet — pouvait-on lire dans le journal « Le Mémorial Bor­delais » du 6 mai 1819 — a choisi le lieu où sera placé le monument que le Conseil Général du dépar­tement a fait ériger à feu Mon­sieur Brémontier, le sauveur de La Teste, le bienfaiteur de tous les habitants des Landes.

« Un cippe de marbre, placé au milieu des dunes couvertes de forêts par ses soins, éternisera les bienfaits de Louis XVI, l’habi­leté de Brémontier et la recon­naissance du département. »

Certes, la glorification des Bour­bons devait entrer pour une bonne part dans les intentions de M. le préfet de la Gironde, mais son admiration pour Brémontier et son œuvre n’en était pas moins véri­table et sincère.

Cette admiration, il en témoi­gne devant le Conseil général lors­qu’il explique en séance que c’est pour perpétuer le souvenir « du génie persévérant de Brémontier » qu’il a fait édifier ce monu­ment (3). Elle apparaît sous le style à la Jean-Jacques Rousseau de son Mémoire à la Société d’Agriculture, dans lequel il décrit: « le matelot débarqué auprès de la modeste chapelle d’Arcachon, l’habitant de La Teste dont les champs ont échappé au déluge des sables » gravissant « avec recon­naissance la dune que couronne le monument élevé à l’auteur de ces bienfaits ».3

LA MISE EN PLACE

Une fois le site choisi par ce préfet admirateur de Brémontier, le soin d’aménager le cadre fut confié au jardinier-paysagiste bor­delais Catros, membre de la Com­mission des Dunes. Les travaux dirigés par Catros commencèrent le 2 février 1819. Ils durèrent jus­qu’au 5 février en raison du grand nombre de pins à abattre. Le 6 février, Catros traça l’allée qui menait au monument. Le 11 février le duc de Richelieu, qui s’intéres­sait, lui aussi, à l’avenir des bords du Bassin d’Arcachon, passa à cheval, vers midi, au milieu du chantier4.

Tout était donc disposé pour recevoir le cippe avant la fin du mois, mais celui-ci n’était pas prêt : « Je sais — écrit, le 8 mars, le préfet à l’ingénieur en chef des Travaux publics — que le marbrier chargé de la taille et du polissage du cippe n’y travaille plus depuis quelque temps. Mon intention est de profiter des premiers beaux jours pour faire mettre en place ce monument. J’ai, en conséquence, l’honneur de vous prier de pren­dre des mesures pour que cet ouvrage soit promptement termi­né. Je vous prie de tout préparer pour que l’on exécute tout de suite les travaux de maçonnerie qui doit supporter le cippe. »5

Les premiers beaux jours ne virent pas la mise en place du monument. Le préfet suit l’affaire avec impatience. Il écrit de nou­veau à l’ingénieur en chef en juil­let 1819 : « Quoique le cippe à la mémoire de Brémontier soit terminé depuis longtemps, je suis cependant informé qu’il n’a pas encore été transporté à La Teste. Je vous prie de me faire connaître le motif de ce retard. »5

C’est l’ingénieur ordinaire du premier arrondissement qui, le 6 juillet 1819, fournit les explica­tions demandées : premièrement, il a fallu attendre que l’emplace­ment soit définitivement fixé, deuxièmement, la question du transport n’est pas réglée. On a pensé initialement à la gabarre du sieur Meynié, mais celle-ci n’était pas pontée, le marbre pourrait souffrir du contact avec l’eau de mer. D’autre part, Meynié veut être garanti par une assurance, or il n’a pas trouvé d’assureur accep­tant de couvrir le risque. Si on trouve à Bordeaux un chasse-marée, on l’utilisera. A défaut « M. Dejean6 a reçu l’ordre d’en fréter un exprès à La Teste. Il n’a pas été possible de faire mieux. Le soussigné voulait traiter avec un patron de Royan, mais celui-ci demandait une somme exorbi­tante. »5

Le 29 juillet, l’ingénieur ordi­naire rendit compte à l’ingénieur en chef que le marbre et les autres matériaux étaient prêts à être embarqués5. Sept mètres cubes de pierres provenant des démolitions du Château Trompette avaient été achetés 304 francs 50. Le transport par eau, de Bordeaux à La Teste et celui sur roues, du port de La Teste à l’emplacement coûteraient respectivement 300 et 150 francs. Le salaire du pilote, la chaux, la façon reviendraient glo­balement à 200 francs. Au total 1 200 fr. avec les frais annexes.

En septembre seulement les matériaux furent rendus à pied d’œuvre. L’ingénieur ordinaire, remplaçant l’ingénieur en chef, en congé, en avertit le préfet le 14 septembre :

« Le marbre est rendu au pied de la dune. Cela n’a pas été sans peine et sans renfort que le rou­tier a traversé les sables. J’ai l’honneur de vous transmettre l’état de la dépense qui a été plus forte que je ne l’avais calculée, mais j’ai bien lieu de m’applaudir de ne pas avoir employé la voie de mer. Le poids, six milliers7, placé en un seul point, pouvait occasionner des écartements qui auraient créé des voies d’eau.

« Le capitaine de la « Jeune Nanette « qui a porté les pierres dont la plus grosse n’avait qu’un demi-mètre, est arrivé à La Teste faisant deux pieds d’eau à l’heure. Ainsi nul doute que s’il avait chargé le cippe, le bâtiment et le monument auraient péri. Votre très humble et très obéissant serviteur. »

Ainsi les pierres du soubasse­ment étaient arrivées par voie de mer, le cippe par voie de terre. Le monument était vraisembla­blement achevé fin septembre. Il ne semble pas qu’il y ait eu une cérémonie d’inauguration8.

Au reste, on boudait, à La Teste, le cippe Brémontier. Les notables estimaient surfaits les mérites accordés à Brémontier. Certains étaient blessés que le rôle du Tes­terin Pierre Peyjehan n’ait pas été souligné. Le peuple, pour sa part, avait oublié Louis XVI, ne connais­sait pas Louis XVIII et commen­çait à perdre la mémoire du dan­ger de sables. Ce qui permit au docteur Lalesque d’affirmer que « la matière du monument, le marbre si rare dans notre pays de sables, attira plus de curieux que l’inscription qui y était gravée ne provoqua d’intérêt ».

En décrivant à la Société d’Agri­culture des marins et des habi­tants « gravissant avec reconnais­sance la dune que couronne le monument », Camille, comte de Tournon, s’était fait beaucoup d’illusions.

CHANGEMENT DE GARDIEN ET DÉLABREMENT

La plupart des dunes semées furent classées forêt domaniale et c’est en forêt domaniale que se trouvait le cippe en 1819.

Selon Oscar Dejean9, en 1858, le monument se dressait « au milieu d’une place circulaire à laquelle aboutissaient plusieurs larges allées afin que les étran­gers puissent, sans se perdre dans les bois, visiter cette modes­te pierre et rendre hommage à un bienfaiteur de l’humanité sur le théâtre de ses exploits ».

Six ans plus tard, le gouverne­ment impérial aliénait une grande partie de cette forêt domaniale de La Teste récemment créée. Le lot dans lequel se trouvait le cippe fut vendu le 29 septembre 1864, mais l’acte stipulait que le chemin de 10 mètres de large, dit « ave­nue Brémontier », conduisant au monument et le terre-plein de 30 mètres sur 30, au centre duquel il s’élevait, resteraient propriété de l’État.

Lorsque la route La Teste-Pyla-sur-Mer passa au pied du cippe, l’avenue Brémontier de 10 mètres de large devint sans utilité. Le 14 avril 1954, par acte administratif, l’Administration des Eaux et Forêts l’abandonna à la Société foncière et immobilière du Littoral et de Pyla-sur-Mer. En échange, celle-ci cédait du terrain en bordure immédiate du terre-plein. Les surfaces remises par chaque partie à l’autre étaient de 1.510 mètres carrés. Les règles étaient respectées, mais la société recevait de bonnes surfaces à bâtir, en bordure de route, et l’Administration des Forêts, des terrains inutilisables10.

C’est, en effet, l’Administration des Eaux et Forêts (Office Natio­nal des Forêts) qui, actuellement, a la garde et la charge d’entre­tien du monument élevé à la mé­moire de l’ingénieur des Ponts et Chaussées Brémontier.

Lorsqu’en 1835, les semis, parmi lesquels s’élevait le cippe avaient été remis par les Ponts et Chaus­sées aux Eaux et Forêts11, il avait été spécifié dans le procès verbal que le cippe resterait sous la garde des premiers, ce qui était normal, Brémontier appartenant au Corps d’ingénieurs de ce Service. Ultérieurement, le Service des Ponts et Chaussées passa le mo­nument au Service des Eaux et Forêts (12). C’est pourquoi les parties de l’acte administratif pré­cité furent la Société de Pyla-sur-Mer et le Service des Eaux et Forêts.

En 1840, le Service des Ponts et Chaussées avait restauré le monument à l’occasion du voyage à La Teste du duc de Nemours, fils du roi Louis-Philippe. La dé­pense avait été de l’ordre de 200 francs. Ce furent les seuls travaux d’entretien sérieux.

Par la suite, le cippe fut laissé à l’abandon. Son état était tel en 1931, que le Conseil municipal de La Teste s’en émut lors de sa réu­nion du 22 avril. Il y eut quelques travaux après la guerre de 1939-45. En 1968, l’état du monument était lamentable. Quelqu’un — l’auteur de ces lignes — s’en plaignit, le 9 décembre 1968, à l’ingénieur en chef, directeur ré­gional de l’Office National des Forêts, à Bordeaux :

« Ce monument, un cippe, a donc cent cinquante ans cette année13. Mais l’état d’abandon dans lequel se trouvent ses abords est plus pénible pour le visiteur que sa vétusté.

Le mur de soutènement sud est déchaussé. Un des piliers suppor­tant la chaîne d’entourage est brisé et gît sur le sol. Sur le ver­sant sud, le sable s’éboule vers la route et les racines des arbres sont mises à nu.

« Si on avait voulu représenter l’état des dunes littorales avant leur fixation par Nicolas Brémon­tier, on n’aurait pas mieux réussi. On a l’impression que l’Administration des Eaux et Forêts à qui appartient le terrain se désintéresse du monument parce que Brémontier ne fut pas des siens et l’Administration des Ponts et Chaussées dont Brémontier fut inspecteur général, parce que le terrain ne lui appartient plus. »

« Je me permets de demander s’il ne serait pas possible de res­taurer le monument en lui donnant une présentation en harmonie avec l’élégance des villas aux jardins gazonnés qui l’entourent.

« Mieux présenté, en effet, le cippe Brémontier serait davan­tage visité. En lisant son inscrip­tion, touristes et estivants appren­draient — car la plupart l’ignore — que la forêt littorale est une création artificielle et fragile qui demande beaucoup d’égards si l’on ne veut pas revenir au désert de sable blanc.

« Du cippe Brémontier, le con­servateur des Eaux et Forêts, Pierre Buffaut, a dit dans son livre « Histoire des dunes mari­times de la Gascogne » qu’il était un hommage mérité encore que bien modeste eu égard au service rendu au pays par le célèbre ingénieur.

« L’insuffisance de l’hommage rendu sous Louis XVIII n’excuse pas l’abandon dans lequel on laisse de nos jours le cippe Bré­montier. »

Cette lettre n’eut pas de répon­se, mais un résultat. En 1971, le terrain nettoyé, un escalier — en bois — fut construit ; l’ensemble conserve cependant un aspect peu agréable.

Le recensement, la conservation et la mise en valeur de tout ce qui intéresse l’histoire de la région figurant parmi les buts de la Société historique et archéolo­gique d’Arcachon, il convenait que, dans le second numéro de sa Revue, le délabrement du cippe Brémontier fût signalé.

À l’heure de l’Aménagement de la Côte Aquitaine, il est absolu­ment nécessaire de rappeler ce qu’était cette côte avant lés semis de Brémontier.

Le cippe Brémontier est un des meilleurs endroits où ce rappel peut être fait.

Jacques RAGOT.

 

1. En 1786, Brémontier n’était pas encore inspecteur général, mais seulement ingénieur en chef.

2. Dr Lalesque. Coup d’œil rétrospectif sur les dunes mobiles (1884).

3. Le comte Camille de Tour-non, par l’Abbé Moulard.

4. Lettre de Catros au préfet de Tournon du 14 février 1819 (Archives départementales S. Dunes, 1791-1850, liasse 3).

5. Archives départementales : S. Dunes 1791-1850, liasse 3.

6. C’était l’Inspecteur des semis, le successeur de Pierre Peyjehan et son gendre.

7. Le kas, ou millier, était une mesure de poids en usage avant 1789. La loi du 19 frimaire an VIII (10 décembre 1799) avait rendu obligatoire le système métrique, mais on voit qu’en 1819, dans une lettre officielle au préfet, un fonctionnaire employait encore l’ancien système.

8. Jusqu’à présent, aucun document relatant une cérémonie de cette sorte n’a été trouvé.

9. Oscar Dejean. Arcachon et ses environs (1858).

10. En 1930, la même société avait proposé en échange de l’ave­nue Brémontier d’agrandir le terre-plein et de construire un escalier menant au cippe depuis la route. Il est regrettable que cette proposition avantageuse n’ait pas été retenue à l’époque.

11. Considéré comme entre­prise d’utilité publique, l’ensemen­cement des dunes avait été confié au Services des Ponts et Chaus­sées, mais celui-ci remettait les surfaces ensemencées au Service des Eaux et Forêts au fur et à mesure que leur exploitation forestière devenait possible.

12. Date inconnue.

13. Si l’on considère la date (1818) gravée sur le marbre.En fait, le monument n’a eu cent cinquante ans qu’en 1969, n’ayant été mis en place qu’en1819.

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Extrait du Bulletin n° 2 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch (juillet 1972)

 

Voir la page consacrée au Cippe Brémontier sur le site Arcachon-Nostalgie à l’adresse http://www.arcachon-nostalgie.com/img/Inclassables/Cippe.htm

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