Le Pujau et les Pujolets de l’Eyrotte, au Teich

Le Pujau et les Pujolets de l’Eyrotte, au Teich

 

On connaît déjà l’existence de plusieurs « mottes » féodales ou « castéra » sur les bords de l’Eyre et du bassin d’Arcachon, spécia­lement dans la région qui confine à cette petite rivière côtière. Le plus célèbre est le Castéra du lieu-dit de Lamothe-de-Buch ou du Teich, situé sur la route de Bor­deaux à Arcachon, entre Facture et le pont de l’Eyre (ou la Leyre) sur la droite, après avoir passé le premier petit pont de l’Eyga. Ce nom, rappelons-le, vient de « castellare », en bas-latin : camp ou ouvrage fortifié ; qui est devenu « Casterare », puis « Castéra ».

Du château féodal qui y fut construit au moyen âge, sortirent les seigneurs de Lamothe et les captaux de Buch : ces derniers allèrent habiter, au XIVe siècle, à La Teste-de-Buch. La butte ou motte — voisine des fouilles où le docteur Peyneau a découvert la cité de Boios, capitale gallo-romaine du pays de Buch et pre­mière résidence du captal de Buch (captalis Boiorum) — a dix mètres de haut avec basse-cour et double fossé : c’est le type du genre régional décrit par Léo Drouyn, en 1865, avec un plan dans l’introduction de la « Guienne militaire ». Des monnaies romaines du bas Empire y ont été trouvées au sommet. Au moyen âge, une tour s’élevait là qui fut démolie à la fin du XVIIIe siècle : la carte de Belleyme la mentionne avec un dessin.

À Audenge, sur le bord du bas­sin, près des réservoirs à pois­sons, il existait, sur le domaine de Certes, la motte d’un autre « Castéra », qui fut nivelé, avec fossé circulaire à moitié visible de nos jours. C’est le marquis de Durfort de Civrac, seigneur de Certes, qui, pour construire son nouveau château d’Audenge, fit démolir celui de Lamothe dont il était aussi seigneur. Ce castéra se trouvait situé à l’embouchure de l’Eyre sur le bassin.

Un troisième petit castéra se dresse sur la commune de Mios, près de la station de la Saye, sur la rive droite de l’Eyre, en bas de la station préhistorique du Bourdiou, fouillée par le docteur Peyneau. C’est une petite motte artificielle qui défend l’entrée, au Sud-est, de l’ancien petit port formé par l’embouchure de la Saye. Il est actuellement perdu dans les broussailles.

 Pujau1

En remontant la même rivière, on trouve le Castéra de Salles, l’antique Salomacum (marché de sel), ancien château fort, près de l’église. Il en reste la maison du Castéra, bâtie sur ses fonde­ments. Elevé pendant la guerre de Cent ans, pris d’assaut par les Anglais (première moitié du XVe siècle), il fut repris et démantelé par les Français). Il conserve dans la cave un reste de four, une meurtrière et une porte murée. ‘I défendait un ancien port, formé par l’embouchure du ruisseau de Camelave, mais occupé actuelle­ment par une prairie inondée fré­quemment, commun au Castéra de Mios (cf. Beaurein, Léo Drouyn. Nobiliaire de Guyenne. Revue his­torique du Pays de Buch, n° 16).

On peut aussi noter, plus au Sud, rive gauche actuelle de l’Eyre, au « Vieux-Lugo », au sud-est de la vieille église, une butte avec traces de fossé, dominant un bassin de plan losange communi­quant avec l’Eyre les jours d’inon­dation ; un ancien petit port lui aussi vraisemblablement, confirmé par la prospection aérienne. (Docteur P. Montoux).

On connaît à Belin, où la route romaine de Bordeaux, par Le Barp, passait l’Eyre sur un pont romain dont les vestiges étaient mention­nés dans le Guide Joanne (Giron­de 1870), la butte bien démolie du château de la reine Aliénor d’Aqui­taine. Elle domine un ancien méandre asséché de l’Eyre qui for­mait naturellement un autre port défendu par deux buttes dont l’une conserve encore des cré­neaux en terre.

Plus en amont, toujours sur l’Eyre, se trouve dans la commune de Biganon (Landes) un lieu-dit « Castra », sur un promontoire. Ajoutons encore que, à Saugnac (et Muret), sur les bords de l’Eyre, se dresse enfin une butte, à trois petits kilomètres, avec mines en alios, dite les « Trois-Castra », dominant un petit maré­cage qui a dû être un ancien port.

Avec Baurein, citons encore, au Nord Ouest du bassin d’Arcachon, entre Lège et l’Océan, dans les dunes côtières où passe le chemin de la plage du « Crohot » (« trou d’eau » en patois landais), un autre Castéra, enseveli dans les sables, mais qui communiquait avec la mer par une route, ce qui est confirmé par la tradition des anciens du pays. A l’époque anglaise, un château y aurait été également construit. Des maté­riaux provenant de ce château ruiné auraient servi à édifier une des premières églises de Lège.

Ainsi, voyons-nous les bords de l’Eyre et son prolongement pro­bable vers l’Océan, à l’époque romaine et au Moyen Âge, jalon­nés et défendus par des postes fortifiés, dits tous « Castéra ».

Ajoutons une autre consta­tation dans les exemples préci­tés : le Castéra de Lamothe-de-Buch ou du Teich (actuellement dans la commune de Biganos), dominait et semblait protéger la cité des Boios sur l’Eyre et bien mieux, sans doute, son port inté­rieur, que le docteur Peyneau a cru reconnaître dans le bassin aux eaux stagnantes que l’on appelle l’Eyga et qui communiquait jadis par le ruisseau d’Ameyre avec l’Eyre par un « goulet » et un « culet ».

C’est grâce à l’étude de ces divers « castéra », à leur plan et à leur place stratégique, si l’on peut dire, qu’il me semble pouvoir ajouter à leur série une autre butte dont l’importance sur un bras de l’Eyre pourrait n’avoir pas été moindre. Quoique moins élevé, il existe, en effet, sur la petite Leyre ou l’Eyrotte, qui passe devant Le Teich, bien avant le bourg, l’église et le château de Ruat — qui défendait lui aussi, notons-le, l’ancien port au lieu-dit « La Moulette » — dont, en aval et à l’Ouest de Lamothe, un petit mamelon surnommé en patois « Le Pujau » ou « Fort des Anglais », et, sur le cadastre de 1849, la « Redoute ». Il s’élève sur la rive droite de l’Eyrotte (ou Leyrotte) dans une boucle que forme cette ramification de la rivière avec une autre maintenant oblitérée, nom­mée « le Leyrot » ; celui-ci re­montait vers le Nord et contribuait à former un vrai delta. Cette défense naturelle, merveilleuse­ment choisie, était complétée par un fossé circulaire, aujourd’hui marqué par une abondance de roseaux.

Ce mamelon mesure 30 mètres environ de large, avec une hau­teur de 4 à 5 mètres qui tombe, au Nord, à pic dans le fossé. Au Sud, un plan inférieur, comme une basse-cour, de 30 mètres de large environ, inscrit dans les limites de l’ancien fossé, rappelle en plus petit la disposition du Castéra de Lamothe. Le docteur Peyneau y avait trouvé des tuiles à rebords, ce qui nous autorise encore à voir là un petit castéra romain. Il sem­blait défendre le bras méridional du delta et, sans doute, comme la suite le montrera, un petit port naturel que l’on appelle le « Gurp » ou « Gurt » de la Bignasse (ou Vignasse).

Sur la rive gauche de l’Eyrotte, presque en face du Pujau, existe en effet un trou bien curieux et très important, de 20 mètres de long et de 15 mètres de large environ. Sa profondeur, étonnante dans une région marécageuse qui se colmate facilement à travers les siècles et les ans, était, paraît-il, il y a quelques années, de 7 à 10 mètres. M. Dauriac, ancien maire du Teich, me prétendit avoir jadis constaté au moins 7 mètres. À ma demande, il dut, plus tard, m’avouer qu’après les déborde­ments et l’apport des boues de la Cellulose du Pin, qui déversa long­temps ses eaux-vannes dans l’Eyre, qu’il ne trouvait plus que 3 mètres de fond : la même pro­fondeur que l’Eyga. Ce Gurp était le vaste estuaire, un peu resserré à chaque extrémité, d’un petit estey dit « Moun Estey ». Qu’il se soit maintenu dans sa largeur, sinon dans sa profondeur est une chose surprenante : son nom d’ail­leurs dénote un fait ancien et impressionnant, puisque le mot « Gurp » veut dire gouffre : on connaît le Gurp entre Soulac et Montalivet, sur la commune de Grayan, qui est un gouffre marin, formant jadis une anse sur la côte médocaine, où les anciens situent le « port des Anglots », lieu de débarquement de Talbot, en 1452. Dans le Tarn, on appelle « Gourps » certains gouffres de rivières souterraines. Au Teich, on dit aussi « Gurt », nom plus ancien peut-être et dérivé du latin « Gurges, gurgitis », qui signifie gouffre. Quant au mot Vignasse ou Bignasse, il rappelle sans doute d’anciennes vignes, comme La Vignotte à Audenge ou La Vigne au Cap-Ferret.

Ne serait-ce pas là le bassin d’un ancien petit port pour les pinasses de jadis, aux formes pointues, d’origine antique et mystérieuse ?

Ce qui semble confirmer mon hypothèse, c’est que, quelque 30 mètres à l’Ouest, en aval, sur la même rive gauche du ruisseau, faisant exactement face au « Pujau des Anglais », émerge, des prés marécageux, un ensemble de petits mamelons nommés « lous Pujolets », les petits Pujaus ou Puys : c’est d’abord un petit mon­ticule ovale de 60 mètres de long, s’élevant aux deux extrémités Est et Ouest de 1 m 50. Un ancien fossé l’entoure, de 15 à 20 mètres de large, garni maintenant de roseaux et limité extérieurement par un reste de talus concentrique. De plus, au Nord-ouest, ce talus se prolonge et se rattache à une troisième petite éminence quadrangulaire, dont le bord nord, abrupt, domine la rive de l’Eyrotte. Ajoutons que ces trois « pujolets » sont eux-mêmes encadrés et dé­fendus par l’estey du Gurp et un autre ruisseau ou « craste » à l’Ouest.

Cet ensemble dénote bien l’or­ganisation d’un port avec ouvrages défensifs sur les deux rives, fer­mant ou surveillant son accès.

Le Pujau, cependant, semble remonter à l’époque romaine dans sa forme primitive comme les « castéra » de la région, puis avoir été réemployé par les Anglais dont il a gardé le nom : « Pujau des Anglais ». Ceux-ci, pour renforcer sa défense, durent construire, en face, un autre bas­tion moins important, fait de palis­sades et de fossés entourant des tourelles en bois pour verrouiller plus aisément l’entrée de la petite base navale établie dans le « Gurp de la Bignasse ». Disons, en ter­minant, que ce gouffre, dont le nom, impressionnant et mysté­rieux, a traversé les siècles, sem­ble bien être d’origine géologique, comparable peut-être au fameux « trou de Saint-Yves », qui se trouve au pied des villas d’Arcachon, à l’est de la Croix des Marins et de la Jetée de Notre-Dame.

N. B. — À la liste des « Castéras » du Pujau, pujolets et mottes — après le château des captaux de Buch, à La Teste — qui défendaient les bords de l’Eyre et du bassin d’Arcachon, et leurs nombreux ports, grands et petits, n’oublions pas de mention­ner le château de Ruat, au Teich, qui, semble-t-il, était défendu par une Redoute, au Nord, sur le bord de l’Eyre (cf. vieux plan, XVIIIe siècle, conservé à la bibliothèque du Muséum d’Arcachon).

 Abbé Marc BOUDREAU

Pujau2

Extrait du Bulletin n° 2 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch de juillet 1972

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *