Le ruisseau de Lacanau et le site de Pontnau à Biganos

LE RUISSEAU DE LACANAU

PONTNAU À BIGANOS

MOULIN ET FORGES

 

Le ruisseau de Lacanau est le plus important des affluents girondins de la rivière de Leyre (ou La Leyre), dans laquelle il se jette au lieu dit Arnère, dans le domaine de l’usine de papeterie “La Cellulose du Pin” à Facture.

Il a sa source dans la commune du Barp, à très peu de distance de la route nationale 10. Il traverse ainsi sur plus de 15 kilomètres les trois communes du Barp, Mios et Biganos. Mais le point précis de sa source est incertain, en raison des travaux de drainage qui ont assaini la lande au XIXe siècle en créant de nombreux réseaux de fossés ou crastes qui peuvent être confondus avec les anciens ruisseaux.

Sur plusieurs kilomètres, le Lacanau est la limite des paroisses (ou communes) de Mios et Biganos.

Son intérêt fut à la fois économique et historique. C’est ainsi que dans ce pays de landes de nombreux moulins ont été édifiés sur le Lacanau depuis le Moyen Age. Depuis Le Barp jusqu’à la Mothe (Arnère), on trouve au moins dix moulins dont les noms ont été conservés mais qui n’évoquent plus, aujourd’hui, aucun souvenir dans les villages riverains :

– Camparian, dans Le Barp ;

– Canaussèque, aussi dans Le Barp sur la route départementale Marcheprime-Hosteins (le site est incorporé dans les domaines du Commissariat à l’Énergie Atomique) ;

– Paulon, dans Lacanau de Mios – un des plus anciens moulins de la région ;

– Moulin de Hazera, dans ce même village ; il paraît beaucoup plus récent ;

– Moulin du Pas de l’Âne, encore dans Mios ; réaménagé vers 1860, il est aussi appelé Moulin de la Moulasse ;

– Moulin de la Cassadote, à Biganos : plusieurs fois reconstruit et aménagé actuellement en pisciculture ;

– Moulin de Pontnau, sur la route Facture-Mios, le plus notoire ;

– Ancien moulin d’Arnère, disparu au XVIIe siècle et dont le sort est lié à celui de Pontnau ;

– Moulin de Pouli, tout près d’Arnère ; cependant que Pontnau et Arnère étaient édifiés sur des dérivations qui alimentaient le ruisseau de l’Eyga, Pouli était sur le Lacanau.

Le ruisseau de Lacanau s’écoule dans une dépression, une vallée, dont la largeur varie entre 100 et 200 mètres, et dont la profondeur est de 10 à 15 mètres. Les rives de cette dépression sont généralement en pente douce mais parfois elles sont très abruptes (en amont de Pontnau par exemple), ce qui peut résulter de travaux d’élargissement.

Or, l’installation de moulins dans un site marécageux imposait la régularisation du ruisseau et la maîtrise de son débit. C’est ainsi que sur tout son parcours aval, dans Biganos, ce ruisseau est doublé par un canal artificiel généralement discontinu qui figure encore sur les cartes et plans modernes. Cette dérivation est toujours située sur la rive Nord du Lacanau, c’est-à-dire côté Biganos, et non côté Sud où le ruisseau est la limite des paroisses.

Cette configuration est sans doute de très ancienne origine puisque plusieurs des moulins du Lacanau sont attestés au XVIe siècle. Ainsi, en 1593 Jean de Castétja, Sieur de Ruat, avait acheté le moulin de Paulon (voir ci-après pour Arnère et Pontnau).

0Planchambrelent1A.D. Gironde, SP 781

0Planchambrelent2A.D. Gironde, SP 781. Plan établi en 1839 (1/2000e) par l’ingénieur Chambrelent.

La configuration du site de Pontnau est tout à fait singulière. La route de Biganos à Mios coupe le site en deux. Elle forme barrage. Sur le côté nord du bief un étang endigué fait toujours la joie des pêcheurs à la ligne. Ce plan d’eau alimentait le moulin par une canalisation souterraine qui traversait la route. Puis la forge a été construite à quelque cent mètres en aval sur le canal de dérivation. En fait, moulin et forges occupaient un même site. Les travaux de réaménagement de la route en 2002 ont permis de sauvegarder quelques vestiges des anciens bâtiments de la forge.

Au XVIIIe siècle, l’affaissement des terrains de La Mothe se poursuivait, ce qui provoqua la disparition du village ; l’ancienne route de Bordeaux à La Teste – “ la levade des Romains ” – disparut sous le flot des débordements de L’Eyre. Un chemin de substitution fut aménagé ; il contournait Biganos et passait tout près de Pontnau. Il a disparu depuis la restauration de la route de La Teste au XIXe siècle. Tout l’ancien site en aval de Pontnau est actuellement perdu sous les broussailles et une végétation impénétrable.

Tous les terrains voisins de ce cours aval du Lacanau sont inondables, ce sont des marécages, des prairies d’été, des taillis parfois. La gestion du moulin puis de la forge a été, au cours des années 1850/1870, à l’origine d’innombrables conflits de voisinage avec les autres propriétaires riverains, entre Pontnau et Arnère. Afin d’améliorer le rendement des chutes qui alimentaient les installations, il fut décidé de rehausser le niveau des digues qui longeaient ruisseau et dérivation. En conséquence, le niveau moyen de ces cours d’eau a été relevé et les inondations aggravées dans tous les terrains voisins.

Sauf l’exception d’Arnère et Pontnau qui étaient propriétés seigneuriales avant la Révolution, les moulins de Lacanau étaient propriétés privées. Ils étaient un témoignage de fortune, de notoriété, de prestige. Leur entretien était onéreux ; ils étaient d’un rapport médiocre car ils étaient intermittents et coûtaient cher.

0MoulinPoulicA.D. Gironde SP 781 (1862). Maldant est le successeur de J. Dumora (à droite : moulin de Poulic au Pas d’Arnère).

L’ouverture du chemin de fer Bordeaux-La Teste, l’assainissement de la lande, la création de routes carrossables, la disparition des terres en culture au profit de la forêt de pins furent les causes principales de la disparition des moulins, ceux du Lacanau et de tous les autres de la région ; vers 1930, tous les moulins du Lacanau avaient disparu.

Précisons, afin de clarifier l’exposé qui suit, quels étaient, avant la Révolution, les trois personnages qui étaient concernés par la gestion des moulins en général et celui de Pontnau, en particulier :

Le propriétaire, celui qui avait construit le moulin ou l’avait acheté ; il en tirait quelques profits et pouvait en disposer.

Le meunier du moulin : celui qui avait la compétence pour assurer l’exploitation ; il prenait les frais en charge (sauf parfois les très grosses réparations) ; c’était un fermier, un locataire qui payait un fermage au propriétaire.

Le seigneur foncier qui percevait du propriétaire une rente foncière annuelle et perpétuelle et diverses charges financières comme tous les tenanciers.

À Pontnau, le seigneur foncier était celui de la Terre de Certes (Biganos, La Mothe, Mios, Le Teich). Pour la période qui nous intéresse ici – la seule pour laquelle on peut trouver quelques textes -, ces seigneurs fonciers furent les familles Lorraine-Mayenne, puis les Durfort-Civrac.

À la Révolution, les rentes foncières disparurent pour réapparaître sous la désignation d’impôt foncier en faveur des communes.

0RuisseauLacanauRuisseau de Lacanau près du Moulin des Tronques.

 

AU TEMPS DE LA DUCHESSE DE MAYENNE

C’est le début de l’histoire de Pontnau.

1593. Bail à fief pour Pierre Damanieu.

Le 2 décembre 1593, la Dame de Certes consentait à Pierre Damanieu, le capitaine de son château de Certes, une baillette à fief du moulin de Pontnau. Ce texte a disparu des minutes de Me Pierre Laville, notaire de Bordeaux, mais lors de l’échange qui eut lieu en 1851 dans la famille Dumora, il fut remis à Jean Dumora. Il est encore cité lors de l’adjudication de Pontnau en 1857.

1594. Vente du moulin d’Arnère par Pierre Baleste.

En 1594, Pierre Baleste, procureur d’office de Certes, était propriétaire d’Arnère dont, semble-t-il, il avait hérité de son oncle Pierre Villetorte, ancien capitaine de Certes. Il était aussi le gendre de Pierre Damanieu depuis 1584. Le 28 mars 1594, Pierre Baleste vendait ce moulin à deux personnages :

– Jean de Castétja, “ noble homme, escuyer, Seigneur de Ruat, de Lafitte [Tagon], Artiguemale ”

– et Jean Castaing dit Le Broy, habitant de Balanos.

La vente fut consentie pour le prix de 475 ducats dont 150 seulement payés comptant. La rente foncière due au seigneur de Certes était de dix boisseaux de froment1.

1598. Nouvelle baillette. Un acte de prélation.

Quelques années plus tard, il apparut que les nouveaux propriétaires étaient en difficultés pour tenir leurs engagements financiers, tant pour Arnère que pour Pontnau. Ce qui, faute d’explication, nous paraît étonnant car le Broy était loin d’être insolvable. Ce qui allait se passer n’était peut-être qu’une manœuvre, ainsi qu’on va le voir.

Jean Darnal, l’Intendant de la Duchesse, les assigna à la Chambre des Requêtes du Palais du Parlement pour faire vendre le moulin d’Arnère et faire jouer le droit seigneurial de prélation qui lui permettait de récupérer un bien privé à l’occasion d’une cession, puis de le concéder à de nouveaux titulaires d’un bail à fief. Le capitaine Pierre Damanieu, associé à son ami Pierre Laville, notaire de Biganos, proposèrent de se substituer à Ruat et Castaing, et offrirent de payer à la Duchesse les droits qui restaient dus ainsi que les 595 livres.

Ils reconnaissaient aussi la rente de dix boisseaux de blé de rente perpétuelle payable au château de Certes chaque fête de Toussaint. En plus, Darnal confirmait la baillette du Moulin de Pontnau, lui aussi chargé d’une rente annuelle.

Cet acte fut passé à Bordeaux, dans la maison Darnal2.

1608. Contrat de modération des rentes foncières sur les moulins.

La rentabilité du moulin d’Arnère était médiocre. La charge des rentes seigneuriales était pesante.

Pierre Damanieu et Peyronne Baleste, la veuve de Pierre Laville, mirent à profit la confiance dont ils jouissaient auprès de Darnal et des Mayenne pour solliciter une modération de la rente de dix boisseaux de blé.

Darnal se rendit à Paris plaider la cause de Damanieu. Le 25 juin 1608, le duc et la duchesse de Mayenne consentirent à réduire la rente de dix boisseaux à cinq écus et cinq chapons de rente annuelle3, moyennant 300 livres qui furent payées comptant par Darnal pour le compte de ses mandants. S’agissant d’une sorte d’avenant à un bail à fief, il remettait aussi selon l’usage une once d’ambre gris. Cet acte fut confirmé à Bordeaux par Pierre Damanieu le 25 août 16084.

Cette faveur ne servit pas ou peu. Dans le cours de ce XVIIe siècle, le moulin d’Arnère cessa ses activités.

 

DE 1608 A 1712. UN SIÈCLE SANS HISTOIRE ?

Pendant une longue période de plus d’un siècle, aucun fait marquant n’est connu de l’histoire de Pontnau et Arnère. Toutefois les descendants de Pierre Damanieu et de Pierre Laville restèrent fidèlement associés dans la propriété indivise des moulins. Voici ces descendances :

Pour les Damanieu :

– Pierre Damanieu, capitaine de Certes,

– Pierre Damanieu de Ruat, son fils unique ;

– Jean Damanieu de Ruat, son fils aîné ;

– Jean-Baptiste Amanieu de Ruat, conseiller au Parlement, captal de Buch.

En ligne directe, les Laville furent :

– Pierre Laville, notaire de Biganos ;

– Gaillard Laville, également notaire à Biganos ;

– Jean Laville, baron d’Arès ;

– Pierre Laville, second baron d’Arès (décédé en 1697) ;

– Jean-Baptiste Laville dit “ le Baron d’Arès ”, qui liquida les héritages de Biganos.

Malgré l’attachement des deux familles à leurs patrimoines de Pontnau et Arnère, une liquidation partielle était intervenue. Au début de l’année 1712, la propriété indivise des moulins était passée de deux à trois associés. Ruat et le Baron d’Arès conservaient un tiers chacun et un troisième partenaire était apparu : Étienne Lafitte, ancien meunier, détenteur du troisième tiers.

Beaucoup plus près des réalités locales, ce dernier louait le moulin de Pontnau le 29 janvier 1712 à deux meuniers de Biganos : François Matta et Bernard Latestère, pour cinq années et le prix de 63 boisseaux de seigle, dont 21 livrés au château de Ruat, 21 à la maison noble de Gaillardon à Biganos5.

Un peu plus tard, le baron d’Arès vendait son tiers à Jean-Baptiste Amanieu de Ruat pour le prix de 1.500 livres, par acte passé devant Me Barberon le 24 septembre 1712 (cet acte perdu a été enregistré le 9 octobre 1712).

Puis Étienne Lafitte décédait et son tiers fut partagé entre ses deux filles. Le 26 octobre 1716, Jeanne Lafitte de Biganos vendait son 1/6è à Ruat pour le prix de 750 livres (acte perdu).

Faut-il noter qu’il n’est plus question du moulin d’Arnère disparu depuis longtemps ?

 

1720 – 1722. UNE COMTESSE PROCÉDURIÈRE. UN CAPTAL MAUVAIS PAYEUR

Les rapports entre Henriette de Durfort-Civrac, comtesse de Bellisle et propriétaire de la Terre et Seigneurie de Certes et Jean-Baptiste Amanieu de Ruat, Baron d’Audenge, captal de Buch et membre du Parlement de Bordeaux, étaient mauvais.

La dame de Certes était seigneur foncier de Biganos, Mios, La Mothe, Le Teich. Elle percevait ainsi des rentes ou redevances foncières sur les moulins de Pontnau, Arnère et beaucoup d’autres biens fonciers appartenant au Captal et situés dans sa seigneurie. C’était l’impôt foncier de l’époque.

La cause principale des animosités entre ces personnages était d’abord l’imbrication des patrimoines des deux familles, mais surtout personne n’avait oublié le bombardement du Château des Civrac à Certes, lors de la liquidation des troubles de la Fronde, par le Capitaine de Buch Pierre Damanieu de Ruat, qui devait être assassiné par le fils du Marquis de Civrac.

Henriette de Durfort-Civrac, issue d’une illustre famille, épouse du petit-fils du célèbre Nicolas Fouquet, considérait de très haut son voisin Ruat, de fraîche noblesse et issu du milieu des modestes marchands de bœufs du Teich (Jean Castaing le Broy) et d’Audenge, enrichis dans le négoce.

Enfin, la dame de Certes était d’un tempérament difficile. Elle vivait séparée de son époux qu’elle ignora dans son testament. Elle était procédurière au plus haut point et déploya tous ces talents quelques années plus tard à ce sujet.

Sa première procédure contre Ruat se déroula au Parlement de Bordeaux de 1720 à 1722. La dame de Certes apprit que Ruat lui devait 29 années des “ prétendus arrérages de rentes sur les moulins de Pontnau et Arnère ”. Elle l’assigna devant la Chambre des Requêtes du Parlement. Un jugement fut rendu le 10 septembre 1721. Il y eut appel et Ruat fut lourdement condamné le 2 septembre 1722.

Il eut à payer les 29 années de rentes sur les deux moulins, bien qu’Arnère fût hors service, soit 15 livres et deux chapons par année et pour chaque moulin. Il fut aussi condamné à “ rétablir le moulin d’Arnère ”.

 

LA TRANSACTION HISTORIQUE DU 30 DÉCEMBRE 1732

Le procès de 1722 n’avait pas assagi les adversaires Civrac et Ruat. Bien au contraire. La dame de Certes fut saisie d’une véritable frénésie procédurière. Sous tous les prétextes, elle ouvrit une quinzaine de procédures devant les Parlements de Bordeaux ou de Paris. Après son décès, son oncle et héritier, le marquis Eymeri de Durfort-Civrac et Jean-Baptiste Amanieu de Ruat qui avait pris âge et sagesse décidèrent de mettre un terme à tous leurs désaccords. Une transaction historique fut signée à Bordeaux, chez le notaire Lacoste, le 30 décembre 1732.

Entre autres décisions, il fut convenu de regrouper les fiefs et domaines dispersés jusque là en deux ensembles séparés par la rivière de L’Eyre. En conséquence, Civrac abandonnait toute la paroisse du Teich et partie de La Mothe jusqu’à la Leyre. Ruat transférait à Civrac toute la Baronnie d’Audenge, Tagon et le domaine familial de “ La Ruscade ”, dans le village de Certes et “ le moulin de Pontnau ”.

Toutefois, Ruat conservait les métairies et terres de Caudos et Balanos et le bois de Lescarret, tous dans Mios.

À la réflexion on rajouta, in extremis, un nouveau paragraphe au contrat qui maintenait Pontnau dans le patrimoine de Ruat, contrairement à ce qui avait été écrit dans un paragraphe précédent.

Beaucoup plus singulier et révélateur de la bonne volonté réciproque, fut le problème de la Ruscade ; Ruat ne pouvait céder “ La Ruscade ” qui n’était pas à lui mais à ses cousins Portepain de Lasalle du Ciron. Étourderie, tentative d’abus de droit ? Peut-être, mais l’accord global supposait une équivalence des valeurs entre les biens échangés.

On ne remit plus en question ni “ La Ruscade ”, ni Pontnau.

Comme prévu, les échangistes désignèrent deux experts chargés de délimiter et borner les nouveaux héritages. Ils passèrent sur place tout le mois de juin 1744. Arrivés à Pontnau, ils rencontrèrent une difficulté majeure : quels étaient les terrains dépendants du moulin ? On en discuta plusieurs jours ; on parla de bornes, on ne les connaissait pas. Le fermier du moulin affirma qu’il avait toujours utilisé les terrains voisins pour ses pâturages et coupé le bois dans les taillis. On ne conclut rien, tout au moins à ce moment (6).

Malgré ces incertitudes, le moulin de Pontnau demeura dans le patrimoine de la famille Amanieu de Ruat, mais toujours dans la mouvance des seigneurs de Certes.

 

LES FORGES DU MARQUIS DE CIVRAC

Le marquis François Emery de Durfort-Civrac fut à l’origine de la création des salines du Bassin d’Arcachon au XVIIIe siècle et, en conséquence, de la création d’un troisième village à Audenge, sur “ les Places de Certes ”, entre le vieux bourg et le village de Certes, mais aussi de la démolition du château féodal de Certes et de la Tour de La Mothe.

En ce temps des physiocrates, il fut aussi un des pionniers du boisement – comme Nézer au Teich. Il donna une très grande extension à la vieille forêt de Berganton et fit ensemencer les landes proches de Pontnau, à Biganos, La Mothe, Mios.

Enfin on lui doit une tentative de créer une forge avec haut fourneau à Biganos. Les textes disent “ dans sa terre de Certes ”, mais il s’agit plus précisément de Pontnau, sur le site du Moulin.

Ce projet fut confié à l’ingénieur Tardif, nommé ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées de la Généralité en avril 1760. Il fut longuement étudié et mis au point jusqu’à sa dernière phase. Commencé en 1763, le projet Tardif n’aboutit pas mais il devait être repris quatre-vingts ans plus tard par la famille Dumora de Biganos.

 

Les objectifs du Marquis de Civrac

Si la création des salines fut une œuvre révolutionnaire, la gestion des landes et forêts resta très traditionnelle :

– réglementation plus étroite des pacages et de l’exploitation de la lande ;

– tentative (de 1761) de mettre les landes en culture ;

– travaux d’assainissement des marais, tels ceux de La Mothe ;

– boisement enfin.

Le projet de forges fut présenté comme la suite normale du boisement ; il fallait trouver des débouchés sur place à la production du bois.

Le site choisi était particulièrement convenable : l’énergie serait fournie par le ruisseau du Lacanau dont le débit était abondant en toutes saisons et la pente suffisante pour alimenter une chute et fournir l’énergie à toutes les installations. La paroisse de Biganos et ses voisines disposaient de mines de pierre ferrugineuse en quantité et qualité suffisantes (garluche ou alios).

L’ingénieur Tardif établit donc des plans des lieux, de nombreux schémas, des dessins explicatifs et des devis sommaires.

Civrac fit entreprendre aussi des études de faisabilité. On fit des essais de production de fonte dans un proche fourneau. Le minerai de Biganos était parfait. On procéda aussi à la transformation de cette fonte dans des usines de l’Est, on fabriqua des produits finis tels que fers laminés et tôles fines blanchies à l’étain et dont la qualité surpassait les meilleures. Tous ces résultats furent communiqués aux autorités gouvernementales. C’était mirobolant.

Ces précisions techniques et d’autres que l’on va voir plus loin sont contenues dans le projet de contrat du 4 avril 1770.

 

L’arrêt du Conseil d’État de 1763

Le projet Civrac et les études de Tardif furent soumis à l’approbation de l’Intendant de la province Boutin, à l’Ingénieur en Chef des Eaux et Forêts, au ministre le Contrôleur général des Finances Bertin. Le Conseil d’État l’examina et autorisa la construction de la forge par son arrêt du 23 avril 1763, qui fut suivi de lettres patentes du 8 juin. Toutefois, les travaux ne furent pas exécutés dans les délais prévus et l’autorisation fut prorogée par lettres de surannation du 2 juillet 1766, enregistrées à la Cour de Bordeaux le 22 juillet 1766.

Le texte de l’arrêt de 1763 précise les motivations de la décision : “ Dans la Terre de Certes il y a une étendue de 5 à 6.000 arpents de bois de chêne (?) dont on ne peut trouver le débouché par la difficulté de transport à Bordeaux qui est distant de 4 lieues, attendu les mauvais chemins. Il y a trois ans on fit couper une quantité de bois qui sont encore sur les lieux et qui n’ont pas été vendus. Il y a beaucoup de mines de la meilleure qualité et qui est même inépuisable !… Il n’y a pas de semblable fourneau établi à 10 lieues à la ronde ”.

 

Le premier projet du 29 octobre 1763

L’idée fondamentale qui devait guider Civrac était de confier la création des fourneau et forge à un entrepreneur indépendant. Encore fallait-il, comme pour les salines, trouver ce partenaire. On trouva à Bordeaux deux partenaires associés qui étaient MM. de Guinebourg et Lafitte l’aîné.

Ces deux personnages s’engageaient pour une période de 18 ans à louer les lieux, à construire, sur le site du moulin de Pontnau, fourneau, forges et bâtiments industriels qui devaient revenir gratuitement à Civrac au terme du bail ; le tout selon les plans de Tardif.

De plus, les locataires devaient se charger de la démolition de la tour de La Mothe et de la grande maison de Comprian. Ils devaient aussi acheter à Ruat son moulin de Pontnau…7.

Ce projet de création d’une forge resta en l’état d’acte sous-seing privé. Par contre, les démolitions furent bien terminées.

 

Le second projet du 4 avril 1770

Le second projet nous est révélé par le “ Fonds Civrac ” des archives départementales de Lot-et-Garonne8.

Plus de six ans s’écoulèrent. Civrac trouva enfin en 1770 une nouvelle équipe susceptible de reprendre l’affaire, composée de deux personnages importants :

– Jean-Baptiste Duhamel, ingénieur des mines demeurant à Ruffec

– et Jacques Augustin Chrétien, bourgeois de Paris.

Civrac fit établir un énorme texte sous-seing privé qui reprenait et développait les précisions techniques et se référait aux travaux de Tardif. Nous noterons seulement ici quelques autres précisions :

– Le bail consenti était de 22 ans !

– Civrac s’engageait à fournir chaque année 10 000 cordes de bois à 30 sols la corde (on précisait que la corde mesurait alors 6 pieds de long, autant en largeur et en hauteur, soit une toise cube, environ 8 m3).

– Les modalités de fourniture du minerai étaient aussi précisées.

– Comme il avait été fait dans le bail de 1763, la clause d’abandon des installations au terme du bail était reprise et le sera encore au temps de Dumora.

Ce texte a bien été signé par Civrac lui-même, ainsi que par Duhamel dont la signature a été rayée…

 

Bilan d’un échec

Le second projet, comme le premier, a échoué et nous ne savons pas officiellement pourquoi. On peut penser que M. Duhamel qui devait se rendre sur les lieux fut déçu par sa visite, que l’état de faillite du Marquis de Civrac l’inquiéta. Mais surtout, dans toute cette affaire énormément onéreuse, Civrac avait manifesté une inconcevable inconséquence. Il n’était que le seigneur foncier de Pontnau ; le propriétaire était toujours le captal Amanieu de Ruat qui, sans doute, n’avait pas modifié ses sentiments et comportements à l’égard de Civrac.

La conclusion de l’affaire fut pénible. A peine avait-il achevé ses travaux que Tardif décédait fin juin 1766. Il n’avait pu obtenir aucun paiement de Civrac. Sa veuve, son fils et ses quatre filles reçurent quelques secours de l’État mais durent entreprendre une interminable procédure devant les juridictions parisiennes. C’est d’ailleurs un extrait de ces procédures qui fut transmis aux autorités de la Révolution à Bordeaux et qui nous éclaire sur les travaux de Tardif.

Un étonnant détail seulement : le tribunal parisien désirant évaluer la somme due à la dame Tardif nomma deux experts qui entreprirent d’extravagantes évaluations. Le premier expert estima à 15 000 livres le travail de Tardif, le second à 6 000 livres ; on trancha à 8 500 livres.

En floréal an VII, la dame Tardif attendait toujours le règlement de sa créance, comme tous les autres entrepreneurs. Bien plus tard, les héritiers Civrac mirent un point d’honneur à liquider les dettes du Marquis de Civrac9.

0VestigesPontnau1Vestiges du Moulin de Pontnau.

 0VestigesPontnau2

Vestiges du Moulin de Pontnau.

 0VestigesPontnau3

 

1785. LES RUAT DISPARAISSENT DE PONTNAU

Jean-Baptiste Amanieu de Ruat avait beaucoup œuvré pour maintenir le patrimoine familial, sinon pour le développer en devenant le seul propriétaire des moulins de Pontnau et Arnère. Son fils François-Alain se distingua par d’innombrables opérations immobilières. François Amanieu de Ruat, le dernier captal, allait liquider la plupart des biens qui subsistaient dans son héritage.

En l’an XI, peu avant son décès, il vendait le château de Lasalle du Ciron. A peu près ruiné, il laissait un château de Ruat lourdement hypothéqué par ses sœurs.

Déjà, il avait vendu les deux métairies de Caudos en 1786 et, le 16 juin 1785, il avait aussi vendu Pontnau et l’emplacement d’Arnère aux frères Pierre et Jean Duman, deux notables fortunés de Gujan, originaires des Landes, qui consentirent le prix élevé de 26 000 livres10. Le captalat de Buch avait été acheté par Jean-Baptiste pour le prix de 70 000 livres ; les domaine, château, moulins, terres de Lasalle du Ciron furent vendus pour 90 000 livres.

On confia la prise de possession au notaire Dunouguey, en date du 14 octobre, qui se fit assister par le sieur Bereterèche, greffier de Certes, et Guillaume Laroche-Facture.

Les deux textes de juin et octobre sont imprécis sur l’étendue des biens vendus, leur nature et leurs limites :

“ Le moulin à eau de Pontnau faisant farine confrontant au levant, nord et couchant à Civrac et midi au ruisseau de Lacanau. Puis en descendant, sur l’emplacement de l’ancien moulin d’Arnère ”.

Les moulins d’Arnère et Pontnau étaient entrés dans le patrimoine des Damanieu au moment où cette vieille famille originaire de Balanos (Jean Castaing) et de Certes (Pierre Damanieu “La Ruscade”) émergeait et entreprenait une ascension de deux siècles. La disparition de ces moulins marqua le début de la faillite du dernier captal de Buch.

 

LA PÉRIODE DUMAN

Avec la vente du 16 juin 1785 par le captal François Amanieu de Ruat, une nouvelle période de l’histoire de Pontnau commença. Elle se termina le 30 juin 1822 par un dernier achat de ce domaine par Gérôme Dumora.

Jean Duman avait cédé à son frère Pierre sa moitié indivise de la propriété Pontnau/Arnère. Or, Pierre Duman décédait peu après et laissait ses deux filles pour héritières indivises :

– Victoire Duman, épouse de Denis Dorte, qui sera maire de Sainte-Eulalie-en-Born11

– Louise Duman, épouse de Pierre Robert, propriétaire.

 

Les cessions fractionnées successives

Le 15 juin 1806, Pierre Robert, négociant à Bordeaux, vendit la moitié indivise de sa femme à Jean Lafourcade, cultivateur au Teich, adjoint au maire12.

Le 12 août 1817, Denis Dorte vendit la part de sa femme indivise avec Lafourcade, soit la moitié de Pontnau et la moitié de l’emplacement de l’ex moulin d’Arnère, à Gérôme Dumora, lieutenant des douanes à Biganos, pour le prix de 5 000 livres13.

Le 21 mars 1819 et le 30 juin 1822, Lafourcade vend sa part indivise à Gérôme Dumora qui devint ainsi le seul propriétaire de Pontnau et Arnère, pour le prix de 5.000 francs, en trois échéances14.

Gérôme Dumora appartenait à une très ancienne famille bourgeoise originaire de Salles. C’était un grand notable, un administrateur avisé, un grand propriétaire immobilier. Epoux de Jeanne Laroche, il eut de nombreux enfants et c’est spécialement pour Jean l’aîné (La Teste et Biganos) et Jean le plus jeune (notaire de La Teste) qu’il entreprit la construction des forges de Pontnau.

Pierre LABAT

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

1. A.D. Gironde, 2 E 37 (notaire Subiette de La Teste), et … (Pascal, notaire de Bordeaux le 28 mars 1594).

2. A.D. Gironde, 3 E 9762, notaire Pascal.

3. Notaire Lenormand à Paris.

4. A.D. Gironde, 3 E 5714, notaire Dussault.

5. A.D. Gironde, 3 E 25199, notaire Barberon.

6. A.D. Landes, Es 1456.

7. Voir BSHAA n° 49, 3e trim. 1986 (texte intégral).

8. A.D. Lot-et-Garonne, 38 J 23.

9. A.D. Gironde, Q 1340 (ce dossier contient aussi celui de Jean Bosmaurin, du Teich, qui avait notamment construit le château de Certes, les maisons des sauniers, les écluses, un ponton sur la Leyre…).

10. Gironde, Chalu notaire de Bordeaux.

11. La famille Dorte, originaire des Landes, était très étroitement liée aux Taffard de la Ruade. Denis était le beau-frère du dernier Taffard de cette branche.

12. A.D. Gironde, notaire Bouan (Bordeaux), 3 E 13195 (prix de 6000 livres, payable à crédit).

13. A.D. Gironde, 3 E 25146 (Baleste-Marichon, notaire à La Teste).

14. A.D. Gironde, Baleste-Marichon, notaire de Mios.

 

Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch n° 119 du 1er trimestre 2004

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