Les débuts de la criée municipale d’Arcachon

LES DÉBUTS DE LA CRIÉE MUNICIPALE D’ARCACHON (1950-1952)

 

Parmi les « curiosités » qu’Arcachon offre aux vacanciers, figure en bonne place le Port de Pêche avec ses ventes à l’encan, si bien que le bâtiment du quai Capitaine Allègre connaît un franc succès d’affluence à la belle saison.

Pourtant, la Halle aux poissons, bien que de construction récente — son inauguration eut lieu pendant l’été 1958 —, tend à devenir le vestige d’un autre temps, Qu’on en juge.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Arcachon était le dixième port de pêche français (Grand Mémento Encyclopédique Larousse, édition de 1936). Dès le début des années 1970, c’est désormais une quinzaine de ports qui le devan­cent.

De toute évidence, le développement de la pêche, attendu lors de la créa­tion de la Criée municipale, ne s’est pas concrétisé dans les faits. Il est vrai que, dès ses débuts, la Criée s’est heurtée non seulement à de multiples problèmes mais aussi à de sérieuses oppositions.

1948. Le 15 mars, un arrêté interministériel instituait au profit de la ville d’Arcachon une taxe de péage sur le poisson en vue de la création d’une criée et d’un appontement pour la desservir1.

1950. Le 1er avril, le maire Lucien de Gracia confiait la direction et la gestion de la Criée Municipale à Gérard Peyrondet, alors rédacteur à la Mairie2 ; le 11 avril, ce dernier prenait ses fonctions3.

Le bâtiment de la régie municipale nouvellement mise en place se trouvait, à l’époque, à l’emplacement de l’actuel parking du « petit port de plaisance », en bout de la jetée d’Eyrac et 30 bateaux étaient rattachés à la Criée4.

Le 16 août 1950, le Conseil Municipal demandait la concession d’outillage public à ses ouvrages1.

1951. Le 24 mai, la ville d’Arcachon était autorisée à occuper le domaine pu­blic maritime, à l’emplacement de la Criée et de l’appontement, jusqu’à la paru­tion de l’arrêté interministériel accordant la concession1.

En dépit de nombreuses difficultés, soit administratives, soit inhérentes au service lui-même, l’excédent de recettes et le fonds de réserve de l’année 1950 s’élevaient à 1 197 238 francs et « le Rapport sur la Gestion de la Criée Municipa­le » en date du 4 juillet 1951 nous apprend que « depuis l’ouverture de la Criée Mu­nicipale la perception des taxes5 a permis de donner aux marins des avantages considérables pour le déchargement et la vente de leur poisson (éclairage tout au long de l’appontement, canalisation d’eau douce pour ravitaillement des bateaux, achat d’une bascule automatique de 1 000 kg, achat d’une grue pour le décharge­ment du poisson à basse mer avec le minimum de peine et de temps et enfin, pour terminer le programme prévu par M. Bazergue6 : construction d’un gril pour le carénage et la réparation des bateaux) ».

Les efforts entrepris pour l’organisation de la Criée aboutissaient au 1erjanvier 1952 à un excédent de recettes et fonds de réserve de 1 380 276 francs, soit une augmentation de plus de 15 %. Ces résultats encourageants étaient obte­nus malgré une baisse de 0,50 % des taxes de prestation de service consentie le 1er août 1951 par la municipalité au profit des mareyeurs et des armateurs, un accroissement sensible des charges consécutif au développement de l’activité de la Criée et un ralentissement des opérations en fin d’année dû au mauvais temps ».

Par ailleurs, « la totalité des bateaux décharg(eaient) leur poisson à l’ap­pontement » de la Criée Municipale2.

L’avenir était-il assuré ? Hélas, non.

Dès le début de 1952, l’existence de la régie était remise en cause. En effet, le mauvais temps persistait tout au long du premier trimestre 1952 et, fait plus gra­ve, la Criée Municipale subissait les conséquences désastreuses de l’arrêté inter­ministériel du 9 janvier 1952 instituant une taxe de péage de 2,40 % pour le pois­son débarqué à la Criée et de 0,60 % pour le poisson débarqué dans d’autres points !

La régie se trouvait donc concurrencée non seulement « par les ports offrant aux bateaux des avantages supérieurs » à ceux d’Arcachon, mais aussi par un mareyeur local chez lequel « les marins vendant le thon aux usines (avaient) tout intérêt à décharger leur pêche…(qui) leur était payée 2,70 francs de plus par kilo qu’à la Criée ».

De plus, la concurrence ne jouait pas pour les seuls apports de thon mais aussi pour les apports de poissons de chalut si bien que pour le premier semestre 1952 les recettes de la Criée Municipale accusaient une baisse de près de 50 % par rapport à celles enregistrées au cours du semestre correspondant de 1951.

Le 16 mai 1952, les membres de la Commission Permanente d’enquête du Port de Pêche se réunissaient à la mairie d’Arcachon : à l’ordre du jour, les modifications à apporter au projet de cahier des charges destiné à réglementer la future concession d’outillage public mais aussi l’arrêté interministériel du 9 jan­vier 1952 instituant les péages au profit de la commune d’Arcachon7.

Le 23 mai, Gérard Peyrondet était entendu sur ces deux points, « les mem­bres de la Commission… (ayant) manifesté le désir d’entendre les observations qu'(il avait) à formuler ».

À lire la lettre que le directeur-régisseur de la Criée adressa le 27 mai au Président de la Commission, il semble que l’essentiel de la discussion ait porté sur le projet de cahier des charges et sur une éventuelle taxe d’accostage8.

Conscient que les difficultés qui assaillaient la Criée municipale fournis­saient le prétexte à une campagne contre la régie, Gérard Peyrondet, à la veille de quitter ses fonctions d’agent municipal, attira l’attention de M. de Gracia et pro­posa une série de mesures et de réformes dans son rapport du 15 juillet 1952.

1° Constitution d’un Comité de Gestion unanimement favorable à la Criée Municipale,

2° Rétablissement de la taxe de péage unique à 2,40 %,

3° Détermination des points officiels de débarquement du poisson,

4° Extension de la zone de vente9.

En effet, « au début de l’ouverture de la Criée municipale, 4 bateaux por­taient du poisson de chalut pour la vente en criée et ces apports étaient facilement absorbés par les mareyeurs locaux. Le nombre de chalutiers portant leur poisson à la Criée augmentant mais le nombre de mareyeurs locaux étant toujours le mê­me, les patrons et les marins de ces chalutiers » pouvaient craindre la mévente de leur produit.

J’ignore l’accueil réservé à ces propositions. Par contre, il fut demandé à Gérard Peyrondet, qui aurait dû prendre sa retraite en octobre 1952, de rester à la tête de la Criée municipale : il devait occuper ce poste de directeur-régisseur jus­qu’à sa mort en avril 195610. Quant à 1952, ce fut, au plan des résultats une année « blanche », l’excédent de recettes et le fonds de réserve n’augmentant que 1 % grâce, avant tout, à une diminution des dépenses de 25 %.

Michel BOYÉ

 

1. Arrêté du préfet de la Gironde en date du 11 juillet 1951, retraçant dans ses attendus l’historique de la question.

2. Lettre à Monsieur le Député-Maire d’Arcachon en date du 15 juillet 1952

3. Situation financière de la Criée Municipale – Année 1950

4. Rapporta Monsieur le Maire d’Arcachon en date du 4 juillet 1951

5. Taxes de prestation de service : 4 % et 1 % (usines)

6. 4eme adjoint du 26 octobre 1947 au 16 février 1951, date à laquelle il devient 3eme adjoint.

7. Convocation du Président de la Commission en date du 21 mai 1952

8. Gérard Peyrondet était opposé à la taxe d’accostage qu’il considérait comme injuste et de nature à pro­voquer la disparition de la Criée municipale. Il faut avouer que ses arguments ne manquaient pas de poids. Un exemple parmi d’autres : « Tous les petits bateaux pratiquant la pêche au chalut et au thon ren­trant tous les soirs paieraient 4 ou 5 fois par semaine une taxe d’accostage de 3 000 francs, alors qu’un chalutier rentrant une fois par semaine avec un apport supérieur ne la paierait qu’une seule fois. » (lettre du 27 mai 1952)

9. A la suite d’une demande du Syndicat des Patrons et Marins, un arrêté du Directeur de l’Inscription Maritime de Bordeaux devait étendre la zone le 18 janvier 1954.

10. À la fin du premier trimestre 1954, eut lieu un épisode digne d’Ubu. Dans une lettre mettant en cause le fonctionnement de la Criée municipale et adressée à M. de Gracia, le syndicat des mareyeurs-expédi­teurs d’Arcachon-La Teste réclamait la mise en vigueur d’un règlement intérieur pour la régie : or, ce texte existait, signé par le maire d’Arcachon le 14 avril 1950, et avait été communiqué au président du syndicat en temps opportun. À la (re) lecture, les représentants des mareyeurs ne purent que convenir que le règlement existant « leur donn (ait) entière satisfaction » !

 

Extrait du Bulletin de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch N° 15 du 1er Trimestre 1978

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