Les petits chevaux sauvages des dunes

Les petits chevaux sauvages des dunes :

origine et disparition

 

Au milieu du XIXe siècle toutes les dunes n’étaient pas encore fixées par des semis de pins et sur celles qui étaient semées, la forêt était tout juste naissante. Quant à la lande, elle était toujours la lande et les travaux d’assèchement qui allaient permettre de la transformer en forêt n’avaient pas encore été entrepris.

Un écrivain français, Edmond About, étranger pourtant au pays des landes de Gascogne, a assez bien décrit l’état de celles-ci à cette époque dans un ouvrage appelé « Maître Pierre ». Cette œuvre lui fut vraisemblablement commandée par l’État pour préparer les esprits à la mise en application de la loi relative à l’assainissement et à la mise en culture des landes de Gascogne, qui allait être signée par l’empereur Napoléon III. le 19 Juin 1857. et dont les articles 1er et 2eme diraient ceci :

Article 1er : dans les départements des Landes et de la Giron­de les terrains communaux actuellement soumis au parcours du bétail seront assainis et ensemencés ou plantés en bois aux frais des communes qui en sont propriétaires.

Article 2e : en cas d’impossibilité ou de refus de la part des communes de procéder à ces travaux, il y sera pourvu aux frais de l’État, qui se remboursera de ses avances, en principal et intérêts, sur le produit des coupes et des exploitations…

Évidemment la loi devait avoir contre elle les nombreux éleveurs de troupeaux de moutons qui allaient voir disparaître leurs terrains de par­cours.

Maître Pierre, le héros du livre d’Edmond About, après avoir été un petit sauvageon, orphelin livré à lui même, braconnier, chasseur, parcourant le pays à longueur d’année sur ses échasses, illettré mais très intelligent, devenu homme se fait le champion des transformations nécessaires pour donner aux landes de Gascogne un climat plus salubre et plus de prospérité. Tout ce qu’il prône se retrouvera dans la loi de 1857. Son village natal s’appelle Bulos, village imaginaire, situé entre Lacanau et Le Porge mais que l’on peut très bien identifier avec Saumos.

Edmond About arrive à Bordeaux/le 3 avril 1857,et se met à enquê­ter. On lui décrit le pays au sud de la Gironde comme « un désert de sable où les hommes marchent sur des échasses. où l’on voit des phénomènes de mirage comme au Sahara. où l’on chassait naguère encore le taureau et le cheval sauvage ». On lui dit qu’il lui faut rencontrer Maître Pierre et il se met en route pour la côte dans une voiture tirée par deux chevaux.

Il traverse « une plaine merveilleusement unie et monotone,sans un seul accident de terrain. Deux fossés pleins d’eau suivaient la route à droite et à gauche… impossible de distinguer si cette eau était courante ou stag­nante, tant elle s’écoulait lentement. Les terrains qui bordaient les fossés sont cultivés avec assez de soin. Le reste du Pays, à perte de vue, est une lande rase, entrecoupée de quelques bouquets de pins. Les ajoncs fleu­rissaient partout, excepté dans les marécages où la terre trop humide les avait tués. On voyait miroiter çà et là de grandes flaques d’eau jaune. De temps on rencontrait un troupeau de moutons rabougris, gros comme des agneaux de deux mois. Derrière eux un berger, monté sur de longues échasses marchait comme un héron, en tricotant des bas.

Longtemps avant d’arriver à Lacanau. écrit E. About, j’aperçus à l’horizon un rang de montagnes rondes dont les cimes se découpaient en festons sur le ciel. C’est la chaîne des dunes, qui sépare la lande de l’océan. Vues d’un peu loin les dunes boisées paraissent noires, les autres montrent un sable jaune et presque blanc.

Bientôt, l’état des cultures qui bordaient la route me fit comprendre que le village n’était plus loin. Je vis de beaux seigles, des blés passables et même une prairie artificielle semée en trèfle rouge. Un instant après je distinguai un étang à ma gauche et un clocher à ma droite. Le village était caché dans les arbres : la verdure ne manquait point aux environs et quelques vaches éparses dans les roseaux donnaient à ce coin des landes un faux air de Normandie ».

Ayant rencontré son héros, Edmond About s’embarqua avec lui sur l’étang de Lacanau, ce qui nous valut cette description :

« Sous le beau soleil du matin s’étendait une vaste nappe d’eau bleue, transparente jusque dans ses profondeurs. Les rives de l’étang s’élevaient en amphi­ théâtre. Les vieilles forêts de pins habillaient de noir la masse énorme des dunes. Quelques montagnes de sable nu imitaient ces sommets couverts de neige qui dominent les Alpes et les Pyrénées. La voile s’était dé­ployée… une petite brise nous promenait doucement au pied des bois déserts… Nul bruit de voix, nulle trace de cultures… On ne voyait que le vol effarouché des sarcelles, on n ‘entendait que la dent des écureuils qui croquaient des pommes de pins ou le bec du pivert frappant à coups redoublés le tronc vermoulu des grands arbres. Le costume de mes compagnons, leur attitude et leur silence étaient en harmonie avec le paysage. Maître Pierre portait sur ses épaules une peau de mouton hérissée en dehors : deux longues guêtres de même étoffe descendaient sur ses pieds nus. Il tenait l’écoute d’une main, la barre de l’autre, et il allait de l’avant sérieux comme un sauvage… »

Après cette excursion sur l’eau, Edmond About et Maître Pierre se rendent à Bulos, le village natal de ce dernier, et ce sont alors des récits de chasse.

« Ne croyez pas. dit Maître Pierre, que la lande ne nourrisse que des lièvres et des perdrix rouges : j’y ai tué des faisans et des outardes. Vous n ‘avez jamais vu d’outardes ? Voilà ce que j’appelle un beau coup de fusil. J’en ai abattu plus de dix et les messieurs qui en ont mangé ont su ce que cela leur coûtait… Sur les étangs, dans les marais, on trouve de tout, jusqu à des cygnes. Je ne compte ni les canards, ni les oies, ni les sarcelles ni les bécasses, ni les bécasseaux, ni les courlis… Mais le plus beau de tout c’est la chasse dans les dunes… La première fois que j’y suis monté avec mon fusil j’ai manqué un chevreuil ; le lendemain j’ai failli me faire éventrer par une laie magnifique suivie de ses marcassins. Je vous montrerai ici la trace d’un coup de corne ; c’est un souvenir de nos tau­reaux sauvages… Si vous ne savez pas l’histoire du petit cheval gris je vous la raconterai un de ces jours ».

 

CHEVAUX ET BOVINS DES DUNES

Le jour arriva, bien entendu, où Maître Pierre raconta l’histoire du petit cheval gris. Il avait conduit l’écrivain dans une lette où se trouvait un petit troupeau de chevaux et de bœufs entravés :

« Voici, dit Maître Pierre, le gros bétail des landes : je n’ai pas besoin de vous faire remar­quer comme il est petit. Vous voyez des animaux qui, de père en fils, n ont jamais mangé tout leur soûl. Ils sont braves pourtant et ne craignent pas la peine… Ces chevaux qui ressemblent à des poulains, sont bien pris dans leur petite taille, et beaucoup plus forts que vous ne supposez. Ils jettent du feu sous la cravache comme la pierre sous le briquet… Si je leur ôtais leurs entraves, ils prendraient la clef des champs… et si l’herbe venait à leur manquer, ils aimeraient mieux mourir de faim que d’aller mendier à la porte d’une écurie ».

Ramené sur le sujet des taureaux sauvages Maître Pierre enchaîna :

« La première fois que je me suis trouvé face à face avec un taureau, j’avais treize ans d’âge, six mois de chasse et peu d’habitude de mon fusil. Je trottais à pied dans les dunes, entre la mer et l’étang de Carcans. Un lapin me part entre les jambes, je le tire, je le manque ; un mugis­sement effroyable s’élève au milieu des jeunes pins, et je vois sortir un mufle noir, deux gros yeux rouges et deux cornes pointues. Je vous avoue franchement que j’eus peur… Je jetai mon fusil comme un méchant fantassin et je pris mes jambes à mon cou. La bête courut-elle après moi ? je n’en sais rien ; mais je crus entendre un bruit de sabots et même un souffle haletant derrière mon dos. Finalement je me laissai choir sur le nez quand je fus au bout de mes forces. Mes oreilles tintaient comme deux cloches d’église et l’effroi chatouillait désagréablement la racine de mes cheveux ».

Le gamin fit effort sur lui même et retourna sur les lieux pour récupérer son fusil. De cette aventure il retira un désir de vengeance et ne rêva plus que de chasse aux taureaux, mais le souvenir de la charge qu’il avait essuyée l’incitait à la prudence. C’est alors que l’idée lui vint de faire alliance avec les chevaux sauvages pour aller à la chasse aux taureaux.

Jadis tous les chevaux du pays pâturaient librement dans les lettes, sans entraves aux pieds :

« Ils vivaient à leur fantaisie, mangeaient ce qui se rencontrait sous leur dent, s’accouplaient suivant leur caprice et dégénéraient à qui mieux mieux. Les pouliches étaient pleines à dix huit mois, quelques fois même à un an : c’est ainsi que la race est devenue si chétive. Nos paysans ne faisaient pas la dépense d’un pasteur pour surveiller ce petit monde-là. Chacun savait le compte de ses bêtes, et chaque bête portait la marque de son maître. Chaque poulain qui naissait était pris, marqué et renvoyé à sa mère. Lorsqu’un homme avait besoin de ses chevaux, il les démêlait dans la foule et les en menait chez lui. Les plus gais faisaient quelques façons pour se laisser prendre, mais… on en venait bientôt à bout. Il suffisait de les séparer des autres, de les pousser dans un canton qu’ils ne connaissaient pas ou de les fatiguer à la course ; au pis aller on leur lançait quelque chose dans les jambes.

Mais lorsqu’on vit clairement que les chevaux, du train dont ils se gouvernaient, finiraient bientôt par ressembler à des rats, on changea de méthode. Les riches bâtirent des écuries, les pauvres fabriquèrent des entraves ; on décida une battue générale et l’on prit tout le troupeau d’un seul coup de filet. Il en échappa cependant cinq ou six qui, traqués de toutes parts et harcelés nuit et jour, devinrent tout à fait sauvages et prirent en horreur la figure humaine. Ils vécurent comme des brigands poursuivis par la gendarmerie : ce qui ne les empêcha pas de croître et de se multiplier. On leur tendit des embuscades et on put en attraper quelques uns. mais ce n’était pas un jeu d’enfant… Ils lançaient des ruades à casser un homme en deux, ils mordaient l’ennemi jusqu’aux os. et il ne faisait pas bon se trouver à leur portée lorsqu ils boxaient des pieds de devant ».

Le chef de ces chevaux était un petit cheval gris et c’est sur ce dernier que Maître Pierre avait jeté son dévolu pour en faire son allié contre les taureaux sauvages et voici comment il s’y prit pour entrer en rapport avec lui :

« Je m’avisai donc qu’il valait mieux le prévenir de ma visite en lui détachant quelque personne de son espèce qui parlât en ma j’aveur… Pour cette ambassade délicate, je choisis une petite créature de trois ans… la jument noire d’un propriétaire de Bulos. Je la visitai régulièrement pendant deux mois dans le champ où elle était entravée. Je la comblai de politesses, je la bourrai de morceaux de sucre… Lorsqu’ elle lut bien accoutumée à moi et qu’elle me reconnut de loin, je guettai le moment favorable, et un soir qu’elle hennissait mélancoliquement, les naseaux tournés vers les dunes, je lui déliai les pieds. Tant pis pour le propriétaire !

Huit jours après, je vins roder autour du troupeau sauvage… Je reconnus de loin l’ambassadrice en grande conversation avec le petit cheval gris. »

La jument noire vit ou flaira Maître Pierre et partit vers lui au petit galop, suivie du cheval gris et de toute la bande, « les oreilles droites, le nez au vent ». Maître Pierre se demandait s’ils venaient en ennemis ou en amis ; il demeurait immobile, le moindre pas en avant pouvant les effa­roucher et un recul le livrer aux pieds des chevaux. Finalement la jument noire vint chercher son morceau de sucre et le petit cheval gris vint à son tour. L’alliance était conclue.

 

LA MORT DU PETIT CHEVAL GRIS

Le petit cheval gris se laissa monter, mais à cru et sans mors, ni bride. Il mordait si on essayait de lui passer une corde autour du nez. Si une pression des jambes était trop forte à son gré, il se cabrait, et cheval et cavalier roulaient sur le dos. En face d’un taureau il se plantait sur ses quatre pieds et restait imperturbable lorsque Maître Pierre, sur son dos, lâchait son coup de fusil.

Cette idylle dura jusqu’à ce que le Conseil Municipal de Bulos décide d’en finir avec les chevaux sauvages et charge Maître Pierre de les lui amener au village, y compris le petit cheval gris. Maître Pierre alla trouver son ami, monta sur son dos et se dirigea vers Bulos suivi de toute la bande. A la vue du village le petit cheval gris donna quelques signes d’inquiétude. Maître Pierre l’enserra entre ses mollets et le cingla d’un coup de baguette. Inaccoutumé à pareil traitement le cheval se coucha par terre et se roula sur Maître Pierre. On dut venir ramasser celui-ci tandis que le petit cheval gris et ses compagnons regagnaient leurs dunes au galop.

Furieux de son échec, après trois semaines de repos pour guérir ses courbatures, Maître Pierre monta toute une expédition après avoir rassemblé les meilleurs cavaliers du pays.

« – Vous ne le croiriez pas, dit-il à Edmond About, si vous le lisiez dans un livre, mais la poursuite dura huit jours. Je courais comme un cosaque, bride abattue, sans manger ni dormir… Mes compagnons entrailles par l’exemple, étaient comme des fous, ils déchiraient les flancs de leurs montures à grands coups d’éperons ils déchargeaient leurs fusils en l’air pour exciter les chevaux et s’étourdir eux-mêmes. Quant au petit cheval gris c’était bien le général le plus étonnant qui eut jamais commandé une armée. Il fit des prodiges pour ménager son monde et pour nous mettre sur les dents. Il fuyait savam­ment par les chemins les plus courts et les plus faciles, jusqu’à ce qu’il vit ses gens en sûreté. Lorsqu’il les avait installés à bonne distance… Il montait sur quelque dune élevée, et il nous regardait venir. Savez vous ce que nous lui avons pris en huit jours ? trois poulains fourbus et une vieille jument éclopée.

Il s’arrêta pourtant, à la fin. recru de fatigue, et haletant à peine. Nous accourions comme une volée de canards en poussant de grands cris : il nous attendit de pied ferme, cloué sur ses quatre jambes comme un cheval de bois… Je me fis apporter un licol et je vins prendre possession de mon prisonnier. Il me laissa venir à portée, et, au moment où je m ‘y attendais le moins, il se cabra de toute sa hauteur et m ‘appliqua un de ces formidables coups de poing dont on ne se relève pas toujours… »

Un homme qui a la tête fendue n’est point maître de sa colère ; d’un coup de fusil à bout portant, Maître Pierre tua le petit cheval gris et s’évanouit. Revenu à lui, soigné, et ramené à son domicile il accrocha son fusil au mur et ne s’en servit jamais plus.

Ce récit, bien que probablement arrangé par l’écrivain, donne cependant un ton de vérité qui ne trompe pas. Il était nécessaire de le rapporter pour placer dans leur cadre de vie les chevaux sauvages des dunes et parler maintenant de leur origine et, hélas, de leur disparition.

 

ORIGINE DES CHEVAUX DES DUNES

Il n’est pas possible de dater l’existence de chevaux sauvages dans les dunes de la côte du Médoc et du pays de Buch. Rien n’a été écrit sur eux avant le XVIIIe siècle, mais leur présence sur les bords de l’océan doit remonter aux âges les plus lointains.

Un des premiers à les citer a été le baron Charlevoix de Villers, ingénieur de la Marine, envoyé par le roi à La Teste de Buch pour y étudier la possibilité de créer un port dans le Bassin d’Arcachon, relié à l’Adour par un canal ;

« Il croît, écrivit-il dans son rapport de 1788, quelques mauvaises herbes dans les intervalles des dunes qu’on nomme « leytes » qui servent à la pâture de quelques chevaux aussi sauvages que les paîsans qui en sont propriétaires ».

En fait dans ces leytes, lettes ou lédes, l’herbe n’était pas aussi mauvaise que cela. Elle était réputée au contraire comme tonique et re­cherchée par les bestiaux à cause de son goût salé, du aux brises marines et les bergers étrangers venaient de loin faire pâturer leurs troupeaux de vaches dans les lettes de Lège et du Porge, moyennant une modeste redevance payée aux seigneurs locaux. Ces leytes étaient, selon M. de Marbottin. seigneur de Lège, dans son Mémoire de Juin 17681 « des lieux entrelassés dans les dunes de sable… il s’y nourrit quantité de bes­tiaux qui n en sortent jamais été ni hyver. Elles sont si commodes, l’herbe qui y vient est si bonne que les paroisses du voisinage ne sauraient se passer d’y faire pacager les bestiaux. Elles payent pour cela à tant par tête… On pourrait établir des étalons dans les dites leytes ».

Les dunes elles-mêmes n’étaient pas totalement dépourvues de végétation. On y trouvait le gourbet, le chiendent des sables dont les chevaux étaient friands, une espèce d’immortelle et de chardon, l’œillet sauvage, d’autres plantes herbacées qui puisaient, dans le sable très fin des dunes du sel marin et d’autres éléments minéraux dont le sable des landes était dépourvu. C’est ce qui explique, qu’une partie de l’année, à côté des hordes de chevaux et de bovins sauvages il y avait des trou­peaux de vaches domestiques, surveillés par leur «gardeur». La dégéné­rescence de la race des chevaux sauvages, attribuée par Edmond About à la maigreur des pâturages et à la consanguinité, pourrait bien être due surtout à cette dernière.

Nous devons à un de ces gentilshommes, venus vers 1834 coloniser les landes de La Teste et de Gujan, une description des chevaux locaux :

« …petits, écrit dans son « Tableau pittoresque et agricole des landes du Bassin d’Arcachon », le comte André de Bonneval, Ils ont les membres souples et déliés, la tête légère et carrée, les naseaux très ouverts, l’oreille fine et bien attachée, l’encolure souple, mais un peu courte : ils soutien­nent les plus longues fatigues, vivent de peu et ne sont sujets qu’à un petit nombre de maladies ».

Mais, curieusement, M. de Bonneval les classe en deux variétés différentes, d’une part les chevaux des dunes qui vivent à l’état sauvage, d’autre part les chevaux des landes, utilisés par les habitants comme chevaux de selle, de bat ou de carriole. C’est une erreur ; le cheval des landes n’a jamais été qu’un cheval sauvage des dunes domestiqué et tous les chevaux que M. de Bonneval a vu à La Teste étaient issus de chevaux sauvages des dunes. Il a décrit ainsi l’emploi qui en était fait :

« Chaque matin, le petit cheval, garni de son bât. suit le sentier de la forêt ; il porte une jeune fille munie d’un instrument tranchant destiné à couper la pro­vision de plusieurs jours, et bientôt l’un et l’autre reviennent à La Teste… Ce premier travail fait, le petit cheval est envoyé sur les bords de la mer, dans les prés communs, pendant quatre ou cinq heures, sous la garde d’un berger ; il y puise sa nourriture, jusqu’à ce que la marée montante vienne le chasser de son domaine et couvrir de ses flots les pâturages qui servent à sa nourriture. On voit chaque jour aux mêmes heures aller ou venir cent ou cent cinquante petits chevaux prendre leur repas dans les prés salés.

À peine sont-ils de retour, que le bât reprend sa place ; on y accro­che deux grands paniers. La jeune landaise y remonte alors et va porter à Bordeaux du poisson, des coquillages ou du gibier. Elle franchit les treize lieues et demie qui séparent La Teste de Bordeaux en quelques heures : elle échange immédiatement la valeur de sa petite cargaison contre des fruits, du fromage, etc. et trouve le moyen en voyageant toute la nuit d’arriver à La Teste encore assez à temps pour envoyer son petit cheval au pâturage ».

C’est sur ces petits chevaux que les premiers baigneurs d’Ar­cachon allaient se promener :

« Il n’est pas rare, dans la saison des bains, écrit M. de Bonneval en 1839, de rencontrer des cavalcades composées de 20 à 30 personnes, allant en groupes visiter tout ce que les environs de La Teste offrent de curieux et d’intéressant. Rien de joli comme ces cava-cades lancées au galop, et parcourant la plaine avec une étonnante rapi­dité».

Comme je l’ai rapporté dans mon livre « Le Cap-Ferret de Lège à la Pointe » il y avait encore en 1866, à Arcachon, dans la rue François Legallais un loueur de chevaux dont l’écurie était presque uniquement composée de chevaux landais.

Suivant le journal L’Avenir d’Arcachon du 27 août 1905 ;

« Ces poneys tout petits, presque tous noirs, très jolis de crinière et de queue, l’œil vif, l’allure alerte et nerveuse, étaient aussi ardents à la course que doux, dociles, faciles à monter… Dans le sable, ces petits chevaux étaient infatigables. D’un coup de langue on les mettait au galop et on en avait plein les mains pour les retenir ».

En ce qui concerne l’origine de ces chevaux, M. de Bonneval adopta la tradition locale qui voulaient qu’ils descendissent de la cavalerie abandonnée par les envahisseurs arabes après leur défaite, à Poitiers, en 732 :

« Ils ont probablement pris, écrit-il, leur origine dans cette race arabe que les maures ont du y introduire autrefois ».

Dans une très intéressante étude intitulée « Des chevaux et bovins à l’état sauvage et de leur habitat sur le littoral des Landes de Gascogne » M. Jacques Sargos, diplômé de l’Institut Agricole de Beauvais, membre de la Société Nationale de la Protection de la Nature et d’Acclimatation de France, a établi, qu’en fait, le petit cheval, dit landais, vivait sur notre territoire bien avant la conquête de l’Espagne par les Maures et l’invasion par eux de la Gaule. Il cite à l’appui de sa thèse les docteurs-vétérinaires Piètrement et Sanson, faisant autorité en tant que zootechniciens. Tous les deux sont d’accord pour affirmer que la race des petits chevaux landais était originaire d’Asie centrale.

« Se basant sur des découvertes archéolo­giques, crânes de chevaux, dessins ou gravures sur des objets divers, Piètrement a émis l’opinion que cette race chevaline était arrivée en Eu­rope occidentale à l’époque de la pierre polie et Sanson a estimé qu’à ce moment là… elle était déjà parvenue sur le territoire qui constitue aujourd’hui la partie Sud Ouest de la France ».

Selon ces théories, les petits chevaux, que l’on a appelés «landais», auraient donc déjà été présents, là où nous les avons trouvés, 4 à 5 000 ans avant notre ère.

 

LA FIXATION DES DUNES

Laissons ces temps lointains et sautant par dessus les millénaires arrivons à la fin du XVIIIe siècle de notre ère. C’est l’époque où l’on commence à prendre conscience de la menace de désertification que constitue l’avance d’ouest en est des dunes mobiles où vivaient en paix les troupeaux de chevaux sauvages. Ils vivaient en paix parce qu’on n’avait pas de dégâts à leur reprocher, mais quand les dunes seront semées en pins ils en commettront et ce sera la guerre.

Le 17 brumaire an XII (Novembre 1803) devant la Commission des Dunes, Coutures, le chef de l’atelier de Lacanau, signala que les semis avaient beaucoup souffert du parcours des grands bestiaux, chevaux et vaches. Quelques jours après, le préfet arrêta que les communes de Hourtin, Carcans, Lacanau et Le Porge seront tenus dans la quinzaine de retirer les troupeaux de bovins et de chevaux qui errent dans les dunes. Les maires devaient organiser des battues et les gardes des semis étaient autoriser à abattre les animaux au fusil.

Il fallut beaucoup de temps et beaucoup de procès-verbaux pour faire perdre aux propriétaires de troupeaux de bovins domestiques l’habitude d’envoyer ces derniers pacager dans les dunes ensemencées et les gardes des semis n’eurent pas la tache facile et furent souvent menacés.

Par la suite quand les pins furent devenus défensables, l’Admi­nistration des Forêts accorda des autorisations de pacage moyennant une taxe à tant par tête et par hectare.

De cette tolérance bénéficièrent les « lédôns », (nom donné aux chevaux sauvages sur les côtes du Médoc, du Porge et de Lège) qui avaient échappé aux battues et aux coups de fusil des gardes des semis. De temps en temps, quand ils avaient besoin de chevaux de selle, de bat ou de carriole, les habitants en capturaient et cela plus facilement qu’au temps où les dunes étaient nues. Les lédons, en effet, parmi les fourrés de genêts, d’ajoncs et de ronces, avaient des passages habituels. Sur l’un de ceux-ci, on leur tendait un piège constitué par un enclos, appelé, selon M. Jacques Sargos, « barracq »2 à Vendays et « braguey » au Porge. Cet enclos « de forme légèrement allongée avait ses grands côtés de part et d’autre du chemintracé à la longue par le passage des chevaux ». Pour que ceux-ci puissent y pénétrer on laissait une extrémité ouverte et afin qu’ils ne s’aperçoivent pas avant d’y entrer qu’il n’y avait pas d’issue à l’autre bout, il était nécessaire que le piège soit placé à un tour­nant du chemin et que les barrières soient cachées par la végétation.

Une fois les chevaux dans l’enclos on fermait la porte derrière eux et des hommes, munis d’une perche au bout de laquelle il y avait une corde avec un nœud coulant, s’évertuaient à les attraper un à un.

Leur taille moyenne, toujours selon M. Jacques Sargos, était de 1,35 m. et pour la plupart la robe était la baie ou la baie-brune. L’alezane était rare ainsi que celle d’un noir franc. La grise n’aurait été vue que parmi les troupeaux vivant dans les landes aux confins du département du Gers, donc très loin des dunes littorales. Le petit cheval gris de Maître Pierre aurait donc été une exception ou une invention d’Edmond About.

 

LA FIN DES PETITS CHEVAUX

En 1930, dans les dunes de Lacanau et du Porge, vagabondait encore une troupe de 30 à 35 chevaux adultes avec leurs poulains. Toutes ces bêtes n’étaient pas de race landaise pure. En effet, entre 1920 et 1930, un des propriétaires, M. Jean de Pitray, avait fait envoyer au haras d’Audenge une jument capturée. Elle avait été saillie par un étalon appelé « Moulin Royal ». Relâchée dans les dunes, elle avait eu une pouli­che qui, à son tour, avait eu des produits.

Au cours de cette année 1930, un propriétaire eut la malencon­treuse idée de lâcher en liberté une jument domestique qui avait besoin de se refaire une santé. Cette bête rejoignit le troupeau sauvage et lui enseigna les chemins menant aux champs de seigle. On tenta d’éloigner les chevaux à coups de fusil. Certains furent blessés, mais rien n’y fit, ils revenaient toujours.

On décida alors de débarrasser le pays de la bande et de la céder à un marchand de Bordeaux qui devait en prendre livraison en camions. Il fallait pour cela la capturer en totalité et d’un seul coup. Le moyen employé fut assez original.

Le troupeau pacageait pour l’instant dans la lande de Mistre, à l’est du canal des étangs. Le plan adopté consistait à leur faire reprendre le chemin des dunes au delà du canal et les faire pénétrer dans un « bra­guey » aménagé à la sortie Ouest du pont, passage obligé pour franchir le canal. Mais pour mener à bien l’opération et chasser les chevaux vers le pont il aurait fallu des cavaliers, or aucun des participants n’avait de monture. C’est alors qu’un de ceux-ci, M. Daniel de Pitray, demanda à un de ses amis, aviateur à la base militaire de Hourtin, de venir survoler le troupeau en rase-mottes. Ce qui fut fait. Les chevaux affolés se disper­sèrent et n’eurent plus qu’une idée, regagner les dunes, leur refuge habituel. Ils se dirigèrent tous vers le pont comme on l’escomptait et furent pris au piège.

C’est ainsi qu’il fallut un homme volant pour réduire les derniers et vaillants petits chevaux sauvages du Porge. Pour la petite histoire ajou­tons que cet homme volant n’était pas l’officier, ami de M. de Pitray, mais un remplaçant. L’ami de M. de Pitray, le jour « J », était, en effet, aux arrêts pour s’être livré la veille à des acrobaties aériennes défendues par le règlement.

Un troupeau de chevaux sauvages subsista plus longtemps dans les lédes et marais de Vendays. Il était d’environ de 200 têtes en 1940 mais sur ce nombre une cinquantaine de chevaux seulement étaient de purs landais.

Quelques uns de ces animaux pendant l’occupation périrent dans les champs de mines que les allemands avaient établis sur la côte. D’au­tres permirent à certains habitants du lieu d’augmenter la ration de viande à laquelle leur donnaient droit leurs tickets. On dit également que les unités, qui encerclaient la poche allemande du Médoc, n’hésitèrent pas à en abattre à la mitraillette pour améliorer l’ordinaire.

En 1953. d’après M. Jacques Sargos, ils n’étaient plus que huit et ils furent liquidés après que l’un d’eux eut causé un accident de voitures.

Les petits chevaux domestiques n’étaient déjà plus quand dispa­rurent les derniers chevaux sauvages.

Cheval de selle, de bat ou de carriole, le cheval landais était trop léger pour devenir un cheval de trait et quand la forêt semée devint exploi­table on eut recours aux mules puissantes pour tirer les « bros » chargés de poteaux de mine.

On avait bien essayer d’étoffer l’espèce en faisant saillir des juments landaises par des étalons anglo-arabes stationnés à Audenge et dans mon livre « Le Cap-Ferret de Lège à la Pointe » j’ai cité le compte rendu d’une séance du conseil municipal de Lège, en mai 1834, au cours de laquelle le maire avait exprimé son espoir de voir sa commune, grâce au haras d’Audenge, devenir un territoire de remonte pour la cavalerie légère.

En 1857, Edmond About fera dire la même chose à Maître Pierre :

« Il y a de l’avenir dans cette race là. Laissez moi le temps de greffer mes sauvageons et de leur mettre un peu de sang anglais ou arabe dans les veines et vous verrez si la cavalerie légère ne viendra pas se remonter chez nous ».

Les tentatives qui furent faites n’eurent aucune suite. Il aurait bien mieux valu, du reste, conserver l’espèce telle qu’elle était. Les petits chevaux landais feraient le bonheur aujourd’hui des nombreuses sociétés hippiques qui se sont installées sur nos côtes.

Ceux qui ont eu la chance de voir le spectacle donné par une troupe de petits chevaux sauvages, crinière au vent, dévalant une dune ou galopant sur le sable humide de la plage, à marée basse, entre Vendays et Le Porge, doivent se faire rares.

Sur nos plages on ne voit plus de nos jours de petits chevaux sauvages, minces et musclés, mais on peut voir, en été, de nombreux nudistes qui le sont beaucoup moins.

Le spectacle offert est différent, mais sans être exagérément misanthrope, on doit convenir, qu’esthétiquement parlant, le second ne remplace pas le premier.

Quelques noms de lieux rappellent encore qu’il y eut dans nos dunes des petits chevaux sauvages. Il y a un « Crohot des cavales » sur le territoire de la commune de Lège et sur celui de la commune de Carcans. Il y a un « Crohot des poulains » sur le territoire de la commune de Hourtin. Enfin une allée du « Lédon », entre Hourtin et Lacanau, conduit de la route à l’océan.

Souhaitons que ces noms de lieu ne disparaissent pas comme ont disparu les petits chevaux dont nous avons essayé de retracer l’histoire.

Jacques RAGOT

 

1. A.D.G.-C367I

2. En bon gascon on dit « barrâlh » : terrain clos, mais « barraque » signifie également : clôture

 

Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du pays de Buch n° 26 du 4e trimestre 1980.

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