Présence romaine autour du Bassin

La présence romaine autour du Bassin

 

Compte rendu par M. Marcel Soum, de l’exposé de M. le professeur Étienne fait à l’assemblée générale du 19 novembre 1978

 

Après avoir indiqué combien ce sujet était un sujet difficile, l’entreprise relevant presque de la « mission impossible », le Professeur Étienne tient à pré­ciser qu’il situera son étude dans le cadre plus large et plus riche de l’Aquitaine romaine, ce qui lui permettra dans certains cas de pallier les lacunes, et parfois le désert, de l’information.

Et d’entrée de jeu se pose la question : de quel Bassin s’agit-il ? d’un Bas­sin à la fois plus ouvert et plus restreint : la flèche du Cap-Ferret n’existait pas encore et le niveau marin était plus bas que de nos jours, la transgression flan­drienne dans son épisode dunkerquien ne commençant à se manifester qu’au IVe siècle. Alors la côte du Pilat était plus à l’ouest de deux kilomètres, L’Eyre se jetait dans l’Océan au Grand-Crohot.

M. Étienne fait ensuite l’inventaire de l’occupation humaine autour de notre baie à partir de la fin du Tardiglaciaire.

Vers 9000 av. J.C. le climat s’adoucit et les hommes de l’Azilien, descendant la vallée de L’Eyre, atteignent le Bassin ; des traces de leur passage ont été trouvées à Mios, au Truc du Bourdiou et aussi à Andernos.

Entre 9000 et 5000, d’autres peuplades arrivées par la voie océane s’établissent sur la côte landaise puis se fixent à Carcans et à Hourtin, ce sont des pêcheurs. La température s’élève (ce réchauffement va durer jusqu’au deuxième âge du fer, durant lequel se produit la conquête romaine) ; le climat, plus chaud, est aussi plus humide.

La révolution néolithique dure de 5000 à 2000 ; de prédateur, l’hom­me devient producteur ; il fonde les premiers villages, cultive le sol, domestique quelques animaux, se fait potier, tisserand. La population augmente fortement. Les vestiges néolithiques sont abondants à Lanton, Andernos, Audenge, à l’Île aux Oiseaux. Des groupes nomades mésolithiques survivent, que repoussent les agri­culteurs sédentaires sur les sables de l’intérieur ou sur les rivages les plus in­hospitaliers du Bassin, ce qui marque bien la position marginale de celui-ci. Ainsi on trouve d’un côté des pêcheurs, de l’autre les agriculteurs défricheurs de Salles et de Mios.

Le Chalcolithique, époque ambiguë, voit l’apogée du travail de la pierre en même temps que l’apparition du métal. C’est alors que s’édifient les mégalithes mais il n’y aura ni menhir, ni dolmen, ni allée couverte dans notre ré­gion, on n’en trouve que dans les vallées de la Garonne et de la Dordogne. C’est alors aussi qu’est fabriquée la céramique caliciforme si typique. À Biganos et à Mios se révèle une civilisation agricole associée à la chasse et à la pêche, qui utili­se ces fameuses poteries. Dès -1800 -1700, on voit se rapprocher les deux genres de vie. Et c’est l’Âge des métaux.

L’Âge du bronze est attesté vers – 1500, c’est un bouleversement dans les genres de vie, une révolution aussi importante que celle du néolithique. Les haches d’armes sont redoutables en face du silex emmanché ou de l’épieu de bois ; la hache de type médocain n’a pas été retrouvée dans notre région, preuve que celle-ci était demeurée à l’écart du commerce de l’étain. Trop loin des foyers de la nouvelle vie, le Bassin est à peu près vide.

C’est au Premier âge du fer que le Bassin s’intègre au courant géné­ral de la civilisation ; vers 750 av. J.-C., pour lui, c’est l’âge d’or.

L’arrivée en Gaule des peuples celtiques dès la 1ère période hallstattienne bouleverse la carte des peuplements humains. C’est une nouvelle révolution. Les Boïens, partis de la vallée du Main, se fixent en pays de Buch, qui leur doit son nom (650-600) alors que les Bituriges vivisques qui fonderont Burdigala ne se manifesteront que trois siècles plus tard. Toujours au VIe siècle av. J-C, une autre peuplade partie, elle, du Nord de la Hollande — les Cempses — laissent à Biganos et à Mios des traces de leur court séjour. Les découvertes du Docteur Peyneau permettent de dater avec précision les stations du Premier âge du fer en pays boïen. Au milieu du VIe siècle, les Boïens sont solidement implantés sur les deux rives de L’Eyre ; là, vivent et meurent ces gens venus de loin, ils sont agricul­teurs, métallurgistes, potiers. Le Dr. Peyneau a retrouvé leurs nécropoles avec des urnes cinéraires et des armes caractéristiques. Le grand bond en avant de ce petit peuple permet au Bassin d’Arcachon de s’incorporer à l’humanité euro­péenne.

À ce point de son exposé, le Professeur Étienne tient à préciser que, con­trairement à une idée fort répandue, les Grecs ne sont jamais venus dans le Bas­sin : Pyla ne dérive pas de pula : porte, le toponyme Arès ne doit rien au grand dieu grec de la guerre, ô rêveries linguistiques. De la même façon il faut s’arracher au mirage ibère ; les noms anciens en « os » ou « osse » qui se distribuent claire­ment d’une part dans la vallée de L’Eyre et d’autre part dans le Bazadais sont construits sur un anthroponyme gaulois de Gaule cisalpine auquel s’est accroché le suffixe.

On peut donc avec certitude poser l’égalité :

Hallstattiens de la première moitié du VIe siècle = Aquitains.

Le deuxième âge du fer (époque de la Tène) privilégie la vallée de la Garonne et le Bassin d’Arcachon est à nouveau marginalisé. Le commerce de l’é­tain, avec péages échelonnés le long du fleuve, continue, mais les Boïens n’ont pas droit de regard sur lui.

Et puis c’est l’arrivée des Romains ; en 56 av. J.-C. P.Crassus soumet les peuples de l’Aquitaine, pratiquement sans opposition. Alors tout change en Gau­le mais le Bassin d’Arcachon tombe en léthargie. Certes, si les Bituriges Vivisques de Burdigala se sont soumis tout de suite et sans arrière-pensées,l’occupant romain a dû guerroyer pour soumettre certains peuples au sud de la Garonne et en particulier les Vasates du Bazadais et les Boïens groupés dans la Confédération des Vasaboïates, un temps rétifs et agités. Tout a dû rapidement rentrer dans l’or­dre : une inscription de Burdigala fait état de l’accession d’un Boïen à la dignité de citoyen romain.

La capitale du pays Boïen n’est point La Teste mais Lamothe = Boii, cité établie sur une sorte d’île au milieu des marécages. Les fouilles ont donné des ves­tiges de monuments et une céramique de qualité, datés de Claude I (41-54) à Claude II le gothique (268-270), l’apogée de la ville se situant sous les Antonins au IIe siècle.

Après l’assassinat d’Aurélien en 275, la situation confuse créée par la diffi­culté de lui assurer un successeur amena les Barbares à s’enhardir, et la Gaule subit de nouvelles et terribles invasions, les Francs et les Alamans la pillant en­tièrement ; Boii fut dévastée en 276. On ne parvient pas à retrouver de vestiges des cités du pays boïen ni de sa voirie. Et pourtant, dès leur installation, les Boïens ont contrôlé le marché du sel ; celui-ci, récolté dans les salines du Bassin, est d’abord stocké à Salles (Sallomagus, marché central du sel) d’où partent deux routes, l’une, que l’on peut suivre sur la carte de Peutinger, traverse la Dordogne près de Bergerac, l’autre remonte plus à l’Ouest jusqu’à la vallée de la Seudre. La prospérité qui dura deux siècles a peut-être amené la création de villae dans l’intérieur, comme à Andernos et à Audenge également : on n’a aucune certitu­de. Quels furent d’ailleurs les mobiles qui incitèrent les gallo-romains à implan­ter la cité de Boii sur un tertre stabilisé au cœur de vastes marais ? On a invoqué les profits du trafic du sel, de la résine, de la poix et même de la tourbe. Raisons peu convaincantes si l’on se rappelle que l’état romain est monopoliste ; les sali­nes, le gemmage sont affermés, comme toutes les autres productions, d’une façon très rigoureuse, ce qui donne aux peuples conquis l’impression d’une pesan­te tyrannie. Ainsi que les autres provinces romaines le Bassin d’Arcachon fut con­sidéré d’abord comme une source de matières premières. Tel le fellah d’Égypte obligé d’exploiter à fond la riche vallée du Nil pour fournir l’annone (redevance en blé, ce blé qui nourrissait Rome), le malheureux boïen était contraint de trimer dur dans la forêt et dans les marais salants. Il restait par ailleurs pêcheur, chasseur, il ramassait les moules et les huîtres mais, contrairement à une idée reçue, le poisson, ni le gibier, ni les huîtres du Bassin ne figuraient sur les tables des patri­ciens de Burdigala, le témoignage d’Ausone est net, les riches Bordelais font venir leurs huîtres du Médoc et du pays des Santons. On peut donc dire que notre Bassin est désenclavé mais exploité. Une petite bourgeoisie locale, servant d’in­termédiaire entre les autochtones et l’administration, a dû finir par émerger ; ce sont ces gens relativement aisés qui achètent la belle céramique sigillée dont on a retrouvé les vestiges au cours des fouilles. A aucun moment n’est mentionnée la présence de flottes dans la baie ; s’agissant des communications par voie terres­tre, le raccordement des deux éléments de la voie romaine Boii-Losa (en tout 13 km), bien repérés après les grands incendies de forêts des années 50 tant au sol par M. l’abbé Boudreau que par prospection aérienne, fait problème à cause des marais.

Il est à noter également que les deux routes du sel qui partaient de Salles croisaient la route garonnaise de l’étain.

Au IVe siècle, passée l’anarchie militaire des funestes années 235-270 et accomplie l’œuvre rénovatrice des empereurs illyriens et de Constantin, Burdiga­la connaît à nouveau la prospérité — une prospérité toute relative, l’économie étant en perpétuelle inflation et la menace des Barbares toujours présente. La grande cité s’est contractée et s’abrite derrière ses remparts, Ausone a décrit de façon vivante cet entassement de population qui pousse l’aristocratie à édifier des villas entourées de vastes terres, au bord de calmes cours d’eau, loin de la métro­pole.

Là on se réunit entre amis, on philosophe, on chasse le cerf, le canard et la grive, on pêche.

Et justement, dans l’allocution érudite et spirituelle de notre Président M. Ragot, celui-ci avait rappelé qu’Ausone avait un domaine en pays boïen, chez les « picei », les fabricants de la poix, et qu’il y chassait la grive ; que dans la topo­nymie il existe un lieu-dit « La Séoube » duquel fait état la baillette de 1468 (« bila Séuba ») ; qu’il était tentant d’identifier les deux. M. Étienne sur ce point reste réservé. Ce qui est sûr, c’est qu’à cette époque une force venue de la ville réveille un peu le pays.

Le IVe siècle est le siècle du christianisme triomphant ; les cultes païens (métroaque, mithriaque, entre autres) sont éliminés, les premières hérésies re­jetées. Il est courant d’implanter les basiliques dans les villae elles-mêmes ; ainsi en a-t-il été à Lamothe, qui a dû avoir un évêque.

Une inscription mutilée trouvée à Andernos sur le site de l’église paléochré­tienne et qui cite un épiscope dont seule la fin du nom est conservée : «… pidivs », peut faire penser que cette cité a été également un évêché, un événement inconnu mais certainement grave ayant contraint l’évêque de Lamothe à se transporter ailleurs ; ce n’est qu’une hypothèse.

En 409, le déferlement des Vandales sur la contrée se traduit par le sac total des cités, la destruction systématique des monuments, le tourment et le mas­sacre des populations : c’est alors la mort des Boïens.

Tel a été, conclut le Professeur Étienne, le destin du Bassin d’Arcachon. Petite échancrure sur la longue côte basse et sablonneuse, à cette époque très fes­tonnée, dans une Europe occidentale qui était alors toute entière tournée vers la Méditerranée, il n’avait même pas reçu de nom.

 

Extrait du Bulletin n° 22 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch du 4e trimestre 1979

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