Quand les Sarrasins s’embarquaient à Arcachon…

Quand les Sarrasins s’embarquaient à Arcachon…

 

André de MANDACH, « Chronique dite Saintongeaise », (Max Niemeyer Verlag, Tübingen, 1970, 360 pages et 1 planche hors texte)

 

M. de MANDACH nous offre cette fois l’édition intégrale du « Turpin interpolé » du manuscrit LEE (p. 255-352). Or il considère « Tote listoire de France » et ce « Turpin » comme les volets du « diptyque littéraire » (p. 19) que serait la « Chronique Saintongeaise ». Cette édition partielle de la chronique est ainsi précédée d’une très longue analyse (251 pages) des caractères linguistiques et du contenu historique de l’ensemble de la chronique. D’après cette minutieuse analyse, elle serait l’œuvre « d’un savant de St Seurin de Bordeaux dans les années 1205-1220 environ, dans une scripta franco occitane émaillée de gasconismes » (p. 7).

Comme le chroniqueur s’intéresse à la « géographie historique et religieuse de la province ecclésiastique de Bordeaux », il n’est pas étonnant qu’il ait fait allusion dans cette chronique bordelaise du début du XIIIe siècle au Pays de Buch. Mais c’est l’abbaye de St Seurin qui est « le véritable pôle d’intérêt du chroniqueur (p. 47). Dans le « Turpin interpolé » sont donc énumérées« Totes les demes e les yglises (que) dona Karles a St Seurin – si cum sainz Marçaus ho aveit doné – dés Leire si qu’en Gironde, e de si jusqu’en Syron » (p. 290). En particulier, l’abbaye bordelaise possède en Pays de Buch « les églises de Saint Pou d’Osengie » et « Saint Pierre de Cumpree ». Des mentions dans les archives (pour St Pierre de Comprian, dans la paroisse de Biganos, un acte de 1085 ; pour St Paul d’Audenge, une charte seulement de 1325) confirment que ces deux églises ont été des dépendances de St Seurin (p. 26-27).

Outre l’emprise de l’antique abbaye bordelaise, la chronique révèle l’importance de la situation géographique du Pays de Buch par rapport à Bordeaux. Après la libération de la Saintonge et de Bordeaux par Charlemagne et Roland, le « roi de Bougie prend la fuite pour Arcachon… C’est parfaitement logique : les Sarrasins prennent la fuite en direction de l’Espagne, du Bassin d’Arcachon où les attendaient leurs bateaux » (p. 52).

Mais de plus, cette chronique révèle la place exceptionnelle de deux localités du Bassin dans les légendes sacrées et les chansons de gestes de l’Aquitaine. A St Paul d’Audenge, dépendance de St Seurin, d’après le chroniqueur « gist Guarins d’Au(b)(t)efollie » (p. 290) un des personnages de « La geste de Doon de Mayence » (p. 111). La mention d’Andernos, dans la chronique bordelaise, est évoquée aussi par M. de Mandach comme un des indices de son inspiration de « La geste de Garin de Monglane » : « Guibert d’Andernas ou d’Andernos, surnommé Guibelin, fait un mariage d’argent. Il a en effet épousé Agaie, ou Gaiete, l’héritière de la seigneurie d’Andernos, localité connue aujourd’hui sous le nom d’Andernos-les-Bains. Elle est citée dans notre chronique à la suite d’Audenge (appelé Osengie par notre chroniqueur à propos des dépendances de St Seurin de Bordeaux au nord du Bassin d’Arcachon) (p. 105). Mais dans le « Turpin interpolé » c’est surtout l’héritage hagiographique qui est attaché à Andernos. Ainsi St Martin de Carcans « a molt riche sanctuaire que sancte Helene hi aporta qui arriba (en) Endernos. Cayphas qui esteit evesque daus Jues hi arriba e vins a Bordeu, e fit molt dau poble de la vile a son talant, e trespassa » (p. 290). Il faut aussi songer au séjour de l’évêque des Boïens, aux ruines de l’imposante villa gallo-romaine et de la basilique paléochrétienne.

M. de Mandach montre non seulement l’intérêt de la chronique bordelaise pour les renseignements historiques qu’elle contient mais aussi pour son exceptionnelle contribution à la phonétique historique du Gascon. Sont attestées en ce début du XIIIe siècle les formes « Leire » (p. 290), « Arcaisson » (p. 288). Signalons l’alternance o/u dans « Comprian » qui devient « Compree » dans notre Chronique, alors que « Judee » passe à « Josee » : elle existe encore aujourd’hui en Gascogne (p. 30). En ce qui concerne la forme d’Andernos : « Les noms topographiques de cette région sont pour la plupart en « os » ou « as » : Lauros, Saumos, Biganos, Mios ou Mastras, Mestras, Devinas, Couyras, Meogas, Courgas, Cestas, Las Troussas, Martignas, Magudas. Dans les chansons de gestes, la forme en « as », Andernas, prédomine, dans la tardive « Prise de Cordes » ce nom est même devenu « Andernai » alors qu’on trouve « Andrenas » ou même « Andainé » (p. 105-106). L’étude du passage de la forme « Audenge » à « Osengie » est particulièrement intéressante (p. 27-28) et « ceci permet de supposer que dans le Bordelais occidental, entre le Bassin d’Arcachon et la Gironde, le « d », intervocalique latin, et le « z », la sifflante correspondante, sont très proches l’un de l’autre ».

Certes, nous regrettons l’absence dans cette publication d’un index général. Cependant, cette passionnante étude doit inciter à rechercher , outre les multiples substrats historiques, la part de « réalité du XIIIe siècle » dans « l’image » historique et phonétique du Pays de Buch que nous livre à travers « son optique » et « son ouie », un chroniqueur de St Seurin de Bordeaux.

Jacques CLÉMENS

 

Extrait du Bulletin n° 1 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch

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