Relations avec les marins anglais pendant la Révolution et l’Empire

Relations entre pêcheurs du Bassin et marins anglais pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire

 

Soupçonné d’avoir fourni des renseignements aux Anglais André Chaudet, dit Marie, âgé de 42 ans environ, domicilié à La Teste, et patron du « Saint-François » armé par Desgons, dit Francon, de Gujan, fut interrogé le 23 prairial an II (mai 1794) et rendit compte des contacts qu’il avait eus avec l’ennemi.

Quinze à vingt jours auparavant il avait franchi les passes à la pointe du jour et mis ses filets à l’eau à une demi-lieue de la côte, au sud des passes et à environ une lieue de celles-ci. Entre 9 heures et 10 heures il avait aperçu au large un bâtiment courant sa bordée au nord est. Vers les 11 heures il identifia le bâti­ment comme étant un « lougre »1 en raison de sa nature et de son gréement. Persuadé qu’il s’agissait d’un bâtiment de la République il continua sa pêche.

Arrivé à 200 toises du « Saint-François » le lougre mit une chaloupe à la mer avec cinq à six hommes armés de sabres et de poignards. Un seul avait un mousquet. C’était des Anglais. Chaudet avait un marin de Gujan qui connaissait quelques mots d’anglais, mais il n’eut pas besoin de ses services car un des An­glais parlait correctement français. Cet homme demanda qu’on lui cédât du pois­son. Chaudet répondit que ce n’était pas possible car il avait mis ses filets à l’eau depuis trop peu de temps ; il fallait laisser passer la nuit et attendre le matin alors il leur en donnerait. Devant ces bonnes dispositions, les Anglais lui offrirent de boire à leur gourde d’eau de vie, mais il refusa ; sans insister les anglais se passè­rent la gourde et la vidèrent.

N’ayant sans doute pas le temps d’attendre le lendemain matin les Anglais demandèrent si une chaloupe qu’on apercevait et qui était de Gujan, armée par Daney et commandée par Bouzats, dit Macay, pouvait avoir du poisson. Chaudet déclara que c’était peu probable, car elle avait jeté ses filets en même temps que lui. Néanmoins ils s’en allèrent vers Bouzats, lui firent relever ses filets et lui prirent tout son poisson qui fut porté au lougre. Puis les marins anglais revinrent auprès du « Saint-François », cette fois sans armes et montèrent à bord. Ils fouillè­rent Chaudet, mais ne fouillèrent pas ses hommes, par contre ils burent tout le contenu du tonnelet de vin.

L’Anglais, qui parlait français et qui paraissait être un officier, questionna alors Chaudet. Il lui demanda s’il avait connaissance d’un bateau espagnol tombé à la côte. Chaudet répondit non. L’Anglais ensuite aurait voulu savoir l’état d’esprit qui régnait en France. Chaudet lui dit qu’il habitait une île au milieu du Bassin, qu’il n’allait en ville qu’une fois par mois et qu’il ne savait rien. Mon­trant un banc de sable qui émergeait l’Anglais demanda si la passe était à son nord ou à son sud. Chaudet affirma qu’elle était au sud, alors qu’en réalité elle est au nord. De même à la question s’il y avait des « tours » pour signaler la passe, il répondit en indiquant les vigies de la Pointe du Sud et celle du Fort de La Roquette qui, si on s’en servait comme balises, amenaient droit sur la côte.

L’équipage de la chaloupe de Chaudet était de douze hommes, les Anglais n’étaient que cinq et sans armes. Il aurait été facile de les faire prisonniers mais la proximité du lougre fit réfléchir les marins français et calma leur envie. Avant de quitter le bord l’officier dit à Chaudet : « Citoyen je vous souhaite une bonne pêche » ; celui-ci remercia et souhaita un bon voyage. Quand le corsaire anglais fut hors de vue Chaudet releva ses filets et se hâta de rentrer dans le Bassin. Il fit quand même une douzaine de jours de prison après quoi il fut relâché.2

 

Défense de passer la nuit en mer

D’autres faits semblables firent prendre au Comité de Salut Public un arrêté défendant aux pêcheurs de rester en mer la nuit et les obligeant à prendre à bord de chaque bateau deux gardes nationaux volontaires. Quand Isabeau fut envoyé à Bordeaux par la Convention, comme représentant en mission, les pê­cheurs du Bassin protestèrent auprès de lui contre l’arrêté, le déclarant impossi­ble à respecter car un « treit »3 exigeait vingt-quatre heures en mer. Les pê­cheurs s’étant justifiés de toute intelligence avec l’ennemi, autorisation leur fut donnée de passer la nuit en mer4.

Le 22 germinal en 3, (mars 1795) une aventure semblable à celle de Chau­det, un an plus tôt, arriva à Jérôme Dinan, dit Coustelle, maître de barque de Gujan.

Il venait de poser ses filets à l’ouest de la passe du Cap-Ferret, quand dans la matinée montèrent du large quatre navires se dirigeant vers lui. Il les reconnut bientôt pour des navires de guerre anglais. Vers 12 heures sa chaloupe se trouvant exactement sur leur bordée, l’un des bâtiments mit à la mer une embarcation, chargée de six hommes armés, qui l’aborda. Les Anglais firent couper l’amarre du filet, prirent la chaloupe en remorque et l’amenèrent jusqu’à l’un des quatre navi­res au bord du quel le poisson, les vivres et tout ce qui pouvait être enlevé fut embarqué.

Dinan fut séparé de son équipage et dut monter dans un canot qui le condui­sit à bord d’un autre vaisseau où le commandant du bord, qui parlait français, le questionna lui-même : Sur quels parages se trouvaient-on ? Comment allaient les affaires en France ? Où en était le soulèvement de la Vendée ? Les vivres étaient-ils chers et rares ? L’armée des Pyrénées continuait-elle à progresser en Espagne ?

Le patron Dinan répondit qu’on se trouvait devant le Bassin d’Arcachon, que tout allait très bien en France, que l’insurrection de la Vendée était terminée depuis un an, qu’il y avait des denrées à tous les prix, mais qu’il ignorait ce qui se passait à l’armée des Pyrénées. L’officier britannique lui fit observer que ce qu’il avait dit à propos de la Vendée n’était pas exact5 et lui demanda si l’on parlait de paix en France.

– Oui, on en parle, dit Jérôme Dinan

– Nous nous voulons la paix, reprit l’Anglais, mais c’est la Convention qui ne laveut pas.

Finalement il offrit à Dinan de rester à son bord où il serait payé pour ser­vir de pilote le long de la côte du golfe de Gascogne.

Dinan refusa. On le fit alors rejoindre sa chaloupe et son équipage et après avoir rendu trois pains et trois barils de poissons les Anglais donnèrent la liberté aux Français.

Il était 16 heures et les navires anglais se trouvaient au large de Mimizan. Dinan dut passer la nuit au large et ne rentra dans le Bassin que le lendemain matin à la marée montante. D’après lui les navires anglais étaient des frégates armées de 40 à 50 canons de 18 et de 126.

 

Le Blocus continental

Après le décret de Berlin du 24 novembre 1806 instituant le Blocus conti­nental la grande pêche fut de nouveau interdite. Le commissaire de la Marine de La Teste sur son registre de correspondance note, le 17 janvier 1807 que « c’est une perte pour les armateurs qui ont à payer leurs équipages à ne rien faire ».

En mars 1807 la grande pêche fut de nouveau autorisée. Cette autorisation fut très mal vue par les responsables de l’armée de terre qui soupçonnaient les pêcheurs de communiquer avec les anglais. Le 24 mars 1807 le capitaine Lacroix, commandant l’arrondissement militaire du Bassin d’Arcachon, écrit au maire de La Teste qu’il a de très fortes présomptions : « La consigne qui défend de porter les filets à plus de dix lieues au large est enfreinte. Quelques embarcations restent jusqu’à quatre jours dehors… Les équipages tiennent des propos indécents, peu civiques et très répréhensibles »7.

Le bruit circula à Bordeaux que les marins du Bassin, non seulement com­muniquaient avec l’ennemi, mais encore contactaient les militaires en garnison à La Teste en vue de les faire déserter chez les Anglais.

Le capitaine Roger, commandant la compagnie de chasseurs cantonnée à La Teste, porta même plainte mais sans fournir de précisions, ni de noms. Le com­missaire de la Marine du quartier de La Teste prit la défense de ses inscrits mariti­mes, le 7 avril, et exposa les faits à l’origine de ces calomnies8 

Le 6 avril, à 10 heures, Martin Janon, dit Jayandot, était sorti du Bassin pour relever ses filets. Vers 16 h 30 il s’apprêtait à rentrer, ayant un fort jusant et un vent sud-est contre lui, quand il vit apparaître trois bâtiments corsaires de Jer­sey et de Guernesey : un lougre et deux cutters. Chacun de ces bâtiments mit à l’eau un canot armé et malgré l’effort des rameurs du patron Janon les anglais furent sur lui à environ une lieue du fort de la Roquette. Les fusiliers anglais ouvri­rent le feu et plusieurs balles ayant touché la coque de sa chaloupe Janon fit stopper. Les Anglais lui enlevèrent un quintal et demi de poisson et retournèrent à leur bord sans avoir questionné l’équipage. Mais du fort si l’on n’avait pas entendu les coups de feu, on avait vu les Anglais entrer en contact avec les pê­cheurs, aussi lorsque Janon passa devant La Roquette essuya-t-il plusieurs coups de canon.

Cet épisode fit de nouveau interdire la pêche à la Grande Mer. Elle fut auto­risée quelques jours plus tard après rappel de l’interdiction de communiquer avec les anglais8.

En 1808, le 26 février, un patron de pêche vint rendre compte au commissai­re de la Marine qu’une frégate anglaise lui avait barré la route au moment où il se préparait à s’engager dans la passe sud et qu’il avait été obligé d’abandonner tout son poisson à l’ennemi. Ce même jour le sémaphore du Cap-Ferret signalait avoir vu plusieurs chaloupes de pêche entrer en communication avec une frégate et un cutter de Jersey. La pêche fut interdite tant que ces navires seraient en vue des côtes. Le 4 mars aucun navire ennemi n’ayant été repéré près des côtes depuis le 26 février il fut décidé que la pêche reprendrait la semaine suivante.

Le 12 mars une « mouche » ennemie fit son apparition et se mit à croiser en permanence dans les parages du Bassin. Quand ils l’apercevaient les pêcheurs abandonnaient leurs filets et se hâtaient de rentrer dans le bassin.

C’est à cette époque que les barques de pêche reçurent un numéro d’ordre qu’elles devaient porter à leur grande voile pour permettre leur identification par les guetteurs du sémaphore en cas de communication avec des bâtiments ennemis.

 

Années 1810 et 1811

Le 27 janvier, Jérôme Dinan, dit Coustelle, le même que celui de 1795, patron du «  Saint-Pierre », levant ses filets, fut surpris par un cutter anglais qui lui envoya son canot pour lui demander du poisson. Dinan donna du poisson et rendit compte de son retour à La Teste. L’officier anglais lui avait demandé si, à sa con­naissance, il y avait à La Teste et à Bordeaux des bâtiments prêts à appareiller. Il avait répondu qu’il n’en savait rien.

Le 26 mai, trois chaloupes de pêche durent abandonner leurs filets pour venir se réfugier dans le bassin, poursuivies par les deux péniches qu’un lougre anglais avaient mises à la mer. Ayant dû abandonner leur poursuite les deux péniches revinrent aux filets, les levèrent et les emportèrent. Il y en avait cinquan­te et un appartenant à Grandjay, qui subit de ce fait une perte de 12 à 1 500 Frs.

Le commissaire de la Marine saisit l’occasion pour laver ses administrés de tout soupçon d’intelligence avec l’ennemi, faisant valoir que les patrons de pêche n’hésitaient pas à sacrifier leurs biens. Néanmoins il rappelait fréquemment aux guetteurs la nécessité d’exercer une surveillance constante et de lui signaler immédiatement les patrons qui « ayant les moyens d’éviter l’approche de l’enne­mi, auraient eu avec lui des communications ». Tel fut le cas de Jérôme Dinan, dit Coustelle, qui fit parler de lui pour la troisième fois.

En janvier 1811 Dinan était patron de la chaloupe « La Railleuse » apparte­nant à Hazera, de Certes. Péchant à une lieue au large il entra en communication avec un lougre anglais. « Il n’a pas communiqué volontairement, reconnut le Commissaire de la Marine, mais il ne met pas assez de soin pour éviter ces com­munications ».

À titre d’exemple, Jérôme Dinan fut condamné à dix jours de prison, qu’il passa, faute de local, consigné au corps de garde. Il fut autorisé à continuer la campagne de pêche de 1811, mais son brevet de pilote lui fut retiré pour 1812, avec interdiction de commander une embarcation de grande pêche.

Le commissaire général de Police de Bordeaux parait moins certain du civis­me des patrons de pêche que le commissaire de la Marine. Le 29 juin 1811 il écri­vait au maire de La Teste :

« M. Le Maire. S’il fallait s’en rapporter à quelques avis, il se ferait à La Tes­te une contrebande constante en denrées coloniales. D’après eux l’introduction de ces marchandises prohibées a lieu par petites quantités et se renouvelle souvent.

Les barques des pêcheurs les apportent des bâtiments anglais en croisière et ne les débarquent qu’après s’être assurées par des signaux établis dans des maisons de campagne, situées près de la mer que la côte n’est pas surveillée.

Je confie, M. le Maire, à votre zèle épprouvé, à votre dévouement bien con­nu, à votre intelligence, à votre expérience, à vos connaissances locales, ces ren­seignements pour en apprécier l’exactitude et la vérité… etc.« 7

Alors qui croire ?

S’il y eut des contacts, on peut penser que jusqu’à l’abdication de Fontai­nebleau, le 6 avril 1814, ils furent rares. Par contre pendant les Cent jours, lasse d’une guerre sans fin que l’empereur ne poursuivait que par intérêt dynastique la population maritime dut pactiser ouvertement avec les marins anglais.

Le 9 juillet 1815 la corvette anglaise « Le Céphalus » mit à terre sur la côte sud d’Arcachon, sept marins français faits prisonniers sur divers bâtiments. Ces hommes déclarèrent au commissaire de la marine de La Teste que la flotte anglai­se tenait une ligne continue du Bassin jusqu’à Brest pour arrêter Napoléon, qui venait d’abdiquer pour la seconde fois,le 22 juin 1815. Selon eux les navires britan­niques étaient ravitaillés par des bâtiments français de Bordeaux, Rochefort, La Rochelle, Les Sables. Ils ne citèrent pas La Teste, mais vraisemblablement pour ne pas se créer d’ennuis.

Jacques RAGOT

 

1. de l’anglais « lugger » : petit bâtiment

2. A.D.G.-4L152

3. Terme de pêche gascon : espace de temps nécessaire pour arriver sur le lieu de pêche avant la nuit, poser les filets, les relever au petit matin et apporter le poisson à la côte.

4. A.D.G.-4L151

5. Effectivement la Convention négociait à l’époque avec Stofflet et Charette.

6. A.D.G.-11 U210

7. B.M.A. Fonds Rebsomen (notes prises aux Archives Municipales de La Teste)

8. B.M.A. Fonds Rebsomen. (notes prises sur le registre de Correspondance n » 2 de l’Inscription Mari­time).

 

Extrait du Bulletin N° 18 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, du 4e trimestre 1978

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