René Giffrey, Arcachonnais d’adoption

L’EXPOSITION RENÉ GIFFEY
Arcachonnais d’adoption

De semaine en semaine, Arcachon voit fleurir sur les cimaises de sa salle d’ex­position, dessins, lavis, aquarelles, pastels, peintures à l’huile. Artistes locaux, peintres déjà connus ou ayant l’espoir de l’être retiennent l’attention des Arca­chonnais et des touristes. Une lacune restait à combler, et quelle lacune !

Il y a 20 ans, mourait à Arcachon un des plus grands illustrateurs du siècle et ses obsèques étaient célébrées dans la plus grande discrétion ! Au moment de sa mort, René Giffey qui, par la qualité et la variété de son œuvre surclassait la plupart de ses confrères de même spécialité, était depuis 17 ans, l’hôte d’Arcachon et habitait le coquet quartier des Abatilles, avec son épouse attentive et dé­vouée. Sa production artistique fut, dans cette période arcachonnaise, très réduite et seuls quelques intimes fréquentaient le ménage.

Une heureuse initiative de la ville d’Arcachon et des Amis de René Giffey permit d’offrir, au cours du premier trimestre 1984, une rétrospective de son œuvre, et nombre de visiteurs purent ainsi reconnaître avec bonheur quelques unes des images qui avaient charmé leur jeunesse. Vous-mêmes, qui lisez ce modeste hommage à un grand dessinateur, vous allez très vite vous retrouver au cœur d’un paysage familier.

QUI EST DONC RENÉ GIFFEY ?

Né en 1884, il fut élève de l’Ecole des Arts Décoratifs et de l’École des Beaux-Arts. C’est là qu’il côtoiera un des grands noms de la peinture, qui fut son ami : Georges Braque.

Montmartrois, il fréquenta les ateliers et les «rapins» de la Butte, le monde du music-hall aussi, c’est à cette époque qu’il illustra la couverture d’un programme des Folies-Bergères. Mais, en fait, à ce moment, son goût le porte surtout vers les scènes patriotiques qu’il illustre à la plume et en couleur. C’est Delagrave qui éditera un premier manuel d’Histoire de France, de Louis Brossolette, ce manuel dont vous avez tourné, c’est sûr, les pages avec ravissement. Rappelez-vous : Saint-Louis rendant la justice sous son chêne, Louis XI à Péronne, et surtout les scènes napoléoniennes, Napoléon ayant toujours exercé sur René Giffey une véritable fascination. Il faut admirer dans ces vignettes la perfection et la justesse du détail. Cette réussite est le fruit d’un travail minutieux, une collection de documents, archivés soigneusement : formes, couleurs des uniformes, des armes, du mobilier, … Aucun anachronisme n’était possible !

DE NAPOLÉON À CARAMBOLE ET AUX PETITES FEMMES DE PARIS.

Il illustre des Contes pour un hebdomadaire pour jeunes : « Le Saint-Nicolas » en de somptueux livres d’étrennes, tels que « Les Exploits de Carambole » et « l’Épo­pée française » de Georges d’Esparbès.

Le mensuel « Touche-à-tout » est lancé par Fayard en 1908. Dès le premier numéro On relève le nom de René Giffey, illustrant une nouvelle de Paul Hervieu, et il continuera à signer dessins à la plume et lavis, chroniques d’actualité et « varié­tés historiques ».

En 1910, il expose au Salon des Humoristes. Il y participera jusqu’en 1946 ; nous pouvons y voir, à côté d’une rétrospective de Forain et d’inimitables dessins de Dubout, « les petites femmes » de René Giffey qui, grâce aux qualités de goût et de mesure de leur créateur, ne sont jamais vulgaires, même si leurs attitudes et leur comportement sont parfois un peu « lestes » !

Puis c’est la collaboration à des spectacles de cabarets, spectacles d’ombres pour « La Lune Rousse » et le cabaret « Le …»

1914-1918 : C’EST LA GUERRE – LA« GRANDE »

D’abord mobilisé dans la Réserve, il passe au service armé en 1915, affecté au 63ème Bataillon de Chasseurs en qualité de brancardier, participe au Journal des tranchées « Face aux Boches ». Il est gazé dans la Marne en 1918, puis démobilisé.

Les filles de Giffey

DESSINS POUR ENFANTS ET PUBLIC « AVERTI »

Et c’est le début d’une longue carrière chez Offenstadt, après sa collaboration au mensuel « Le Petit Monde », aux côté de Poulbot et autres excellents illustra­teurs. Puis « Fillette », « L’Épatant », « L’Intrépide », « Le Petit Illustré », « Le Pêle-mêle », et « Cri-Cri », et aussi les nombreux albums de « l’Espiègle Lili », … et aussi les « Aventures de la Petite Shirley » (Shirley Temple, bien sûr). Celle-ci eut aimé connaître Giffey, mais le voyage qu’elle avait prévu de faire en Europe en 1939 n’eut pas lieu, pour cause…

N’oublions pas, car il s’agit d’une partie importante de sa production, sa par­ticipation à « Fantasio », puis au « Rire » et à « Parisiana ». Arrêtons-nous un instant sur un essai original qu’il fit dans la revue « Le Rire ». D s’agit de planches mettant en scène un couple comique dont il narre les aventures : les époux Poufs, composé du petit monsieur maigre et de son énorme moitié, ou l’inverse. Nous retrouverons plus tard cet effet comique dans les illustrations de Dubout.

Dans « Fantasio », c’est l’esprit chansonnier qui domine. La polissonnerie, voire la grivoiserie s’expriment avec clarté, réalisme et précision dans les thèmes classiques : vieux marcheurs, rapins, coulisses de music-halls, et… les petites femmes bien sûr !

Pour « Parisiana », hebdomadaire publié chez Offenstadt toujours, Giffey réalise en 1925 le bandeau-titre du numéro 1, et assura les pages couleur de la revue. Il fournit également de nombreux dessins humoristiques, sans compter les illustra­tions de romans de Marcel Prévost, Robert Dieudonné, Paul Reboux.

En 1934, après la fusion de « Parisiana » et de « Gens qui rient », il continua sa collaboration et donna quantité de dessins où l’humour est léger, polisson tou­jours, mais jamais grossier.

Dans « l’Humour », quelquefois ce n’est pas le vent de l’esprit qui soulève les jupes des petites femmes… La légende manque parfois de finesse ; ce qui compte c’est le graphisme et les « petites femmes » de Giffey mettent de l’esprit à être charmantes. Naïves ou rouées, elles ont du « chien ».1

La collaboration régulière de Giffey à divers almanachs et revues légères ne l’empêche pas de travailler pour d’autres éditeurs. Citons pêle-mêle : Boivin et Cie, Castermann, Éditions Paul Duval, (Contes choisis de Grimm, Trois hommes dans un bateau, Ivanhoé, Aventures de Tom Sawyer) – Éditions Gautier Languereau (illustrations in-texte pour trois ouvrages de la Bibliothèque de Suzette) sans oublier Manufrance avec participation au catalogue de la Manufacture d’Armes et Cycles de Saint-Étienne, et Le Chasseur Français des années 1920 et 30, où il fit le titre des rubriques et des publicités.

Deux autres « pub » de Giffey : une sur la crème Malacéïne, très appréciée en 1925, et qui fit l’objet de quatre illustrations dans les revues légères, et une affi­chette 45 x 60 sur laquelle une beauté très « Giffeyenne », blonde et frisée et pote­lée, nous incite à une cuisine « économique et meilleure en utilisant Viandox soli­de, produit Liebig ». Vous vous en souvenez ?

Viandox

LA GUERRE ENCORE, DEUILS, ET PERTES

La guerre de 1939-1940 fut une période particulièrement pénible pour René Giffey. Encore sous le choc de la disparition de sa compagne qu’il avait connue en 1920, alors qu’elle était danseuse aux Folies-Bergères, il perd en 1940 son père. Il se replie en province et une douloureuse période commence pour lui. Plus artiste qu’homme d’affaires, il se laisse dépouiller des dessins, collections et tableaux qu’il possédait dans la propriété familiale de Langon. Il surmonta ses épreuves pourtant grâce à la rencontre de celle qui deviendra sa femme en 1946,  Eugénie Walgraeve.

Mais ce n’est qu’en 1948 qu’il quitte Paris pour s’installer définitivement à Arcachon, d’abord Boulevard Deganne, villa « Les Bleuets », puis aux Abatilles où il finira ses jours entouré des soins attentifs de sa fidèle épouse.

LES ÉDITIONS MONDIALES ET DEL DUCA

Entre-temps, c’est-à-dire en 1941, il débute chez Del Duca et aux Éditions Mondiales et il entre dans le monde de la bande dessinée, passant de l’histoire en images au récit à bulles. Il entame un « Buffalo Bill », pour lequel il ne fera pas moins de 15 000 dessins, (1946-1949) et cela parallèlement aux « Misérables » qui sera suivi de « Quatre-Vingt-Treize » (1949-1950), « Monte-Cristo » et « Les Trois Mousquetaires » (1953).

Son regret fut de ne pas avoir été sollicité, lui, l’admirateur inconditionnel de Napoléon, pour illustrer « Napoléon » qui fut confié alors à un jeune débutant. Le jeune débutant était Raymond Poivet qui considère aujourd’hui René Giffey comme son maître.

L’ART DE GIFFEY

J’ai plaisir à relever cette appréciation d’un collectionneur de bandes dessi­nées des années 50 sur le talent unique et multiforme du dessinateur réaliste qu’é­tait René Giffey.

« Quatre orientations capitales permettent de confirmer Giffey en tant qu’il­lustrateur historique de grande classe : le XVIIe siècle, le monde des corsaires et de l’aventure maritime, le Far-West et enfin la France profonde du XIXe, surtout à travers le roman populaire… Il avait un penchant très vif pour l’aventure à trame historique, même s’il s’en évadait dans le dessin dit « léger »… Mais aucune de ses bandes n’atteindra l’audience de « Buffalo Bill » et n’aura une telle perfection dans le dépouillement et dans le pouvoir évocateur ».

Jean Fourié, qui est l’auteur de cet hommage rendu à René Giffey dessina­teur réaliste, décerne une mention particulière à cet illustrateur du roman popu­laire, qu’il s’agisse de « Quatre-vingt-treize » ou des « Misérables », l’esprit de V. Hu­go est fidèlement respecté, la stylisation du dessin met en valeur les qualités dramatiques du roman, et le souci de réalisme le rend immédiatement accessible.

Et l’on reste confondu par l’intensité créative de René Giffey, quand on sait que jusqu’en 1954, les Éditions Mondiales recevront de lui jusqu’à 3 ou 4 planches par semaine, ce qui représente une production énorme, surtout si l’on considère la conscience professionnelle de l’auteur et le soin apporté aux images.

A partir de 1956, la cadence se ralentit, les commandes diminuent, et après 1962, René Giffey chercha vainement du travail. Seul, Marijac lui fera illustrer, en 1963, 24 planches pour le « Journal de Nano et Nanette ».

René Giffey mourra d’une crise cardiaque le 1er septembre 1965, au terme d’une période douloureuse de quasi-cécité, dans une solitude presque totale, en­touré seulement de la sollicitude de son épouse dévouée.

Il est inhumé au cimetière d’Arcachon.

Jacqueline ROUSSET-NEVERS

(1) Article sur R. Giffey publié dans le numéro 5 de 1979 « Le Collectionneur de bandes dessi­nées ».

Extrait du Bulletin n° 40 du 2e trimestre 1984 de la Société Historique et Archéologique du Pays de Buch.

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