Barons d’Audenge (1250-1620) (2)

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Les barons d’Audenge (1250-1620)

seigneurs d’Andernos et de Lacanau

(suite et fin)

LES ORNON

Gaillard d’Ornon

Le troisième Bernard de Blanquefort, seigneur d’Audenge, n’eut pas de descendance mâle et le nom de Blanquefort, qui fut un des plus illustres du Moyen-Âge, disparut non seulement à Audenge, mais aussi à Blanquefort même.

Marie de Blanquefort fut l’héritière de son père, Bernard (cf. l’acte du 20 mars 1336). Elle épousa Gaillard d’Ornon, qui lui aussi était issu d’une très ancienne famille du Bordelais. Seuls, d’ailleurs en Guyenne, les Ornon portaient le titre de Comte.18

La présence de Gaillard d’Ornon est attestée dès 1332. Il figure, cette année-la, sur les comptes de l’archevêché au titre de son Château d’Audenge. Il nous est plus spécialement connu par les Rôles Gascons et par cette vieille affai­re de Justice au sujet de laquelle le roi d’Angleterre dut intervenir trois fois successivement

Le 30 septembre 1332, le roi-duc écrivait à son sénéchal de Guyenne pour enquêter sur la justice exercée par Gaillard d’Ornon dans son Château d’Audenge. Le 25 mars 1336, Édouard III ordonnait encore à son sénéchal de laisser Gaillard d’Ornon et Marie, son épouse, fille et héritière de Bernard de Blanquefort, dans la jouis­sance de la justice d’Audenge et de Lacanau ainsi que dans les droits de varech et des côtes de la mer19. Enfin le 13 juin 1341, il ordonnait encore la restitution aux Ornon de la haute et basse justice d’Audenge et de Lacanau moyennant hommage et serment de féauté.

Si le roi-duc, contraint sans doute par le Roi de France, avait dû intervenir à trois reprises pour maintenir aux Ornon la justice sur leurs fiefs, cette question très disputée rebondit encore quelques années plus tard. Cette fois, les seigneurs de Blanquefort se manifestèrent à leur tour pour contester aux Ornon leurs droits à la justice.

Le dernier épisode du combat pour la justice est du 5 août 1348. D après un mandement daté de ce jour, signé par le roi Édouard III à Westminster, « Gaillard de Durfort, seigneur de Blanquefort et Duras, s’était plaint de l’opposition mise par Gaillard d’Ornon et Marie, sa femme, à ses droits de haute et basse jus­tice à Audenge et Lacanau, qui dépendaient jadis de Blanquefort et que Bertrand de Goth avait possédés ». Édouard III demanda au sénéchal d’enquêter et rendre compte (Rôles Gascons C. 61-60). Il semble que ce mandement mit fin aux préten­tions de Blanquefort ; il consacra et confirma la pleine autonomie d’Audenge.

Entre temps, le 24 juillet 1341, Gaillard d’Ornon avait reçu d’Edouard III la concession de la justice au Porge, mais à titre viager et «dans la limite de 6 livres sterling, en raison de ses longs et dévoués services»20. Mieux que de longs développements, cette concession viagère montre bien ce qu’était la nature de ces combats pour la justice : une simple question de redevances ou de profits. D’ail­leurs les détenteurs de la justice n’exerçaient pas cette fonction judiciaire. Elle était concédée en location ou fermage à un juge qualifié.

Bernard d’Ornon

Marie de Blanquefort et Gaillard d’Ornon eurent pour successeur leur fils Bernard d’Ornon qui apparaît dans la chronique de l’époque, dès 1350, en qualité de témoin au mariage de son important voisin et ami, le captal Jean III de Grailly21.

Cette même année, Bernard d’Ornon eut à régler avec le chapitre de Saint-Seurin, Curé primitif d’Audenge, une vieille affaire de dîme qui était déjà en litige du temps de ses parents22. Peut-être est-ce l’origine de ce dimon que les sei­gneurs d’Audenge prélevèrent jusqu’à la Révolution sur le produit de la dîme de la paroisse

seigneur d’Audenge durant la période 1350-1370, Bernard d’Ornon vécut la grande époque de la souveraineté anglaise, celle du Prince Noir (1355-1372), mais on ignore le rôle qu’il a pu ou dû jouer dans les chevauchées du Prince anglais ou auprès du captal, lors de la bataille de Poitiers, en 1356.

Le 9 juillet 1363, le baron Bernard d’Ornon, ainsi que les autres barons et che­valiers, rendait hommage au roi-duc, qui était représenté par le Prince de Galles, dans la cathédrale de Bordeaux23.

La mouvance directe au Duc de Guyenne était ainsi définitivement confir­mée.

Marie d’Ornon et Thibaud de Puylehaut24.

L’extinction d’une famille.

Marie d’Ornon, Dame d’Audenge, succéda à son père, Bernard. « Le 15 mars 1375, haute et puissante Dame Marie d’Ornon, fille de Messire Bernard d’Ornon, baron d’Audenge, présent, épousa Thibaud de Puylehaut et lui apporta 2000 livres bordelaises en dot »25. Par succession, elle allait devenir aussi Dame d’Ornon et c’est à ce titre qu’en 1384 elle affranchit un de ses serfs de Canéjan, un certain Pierre Dupuyau, qui obtint la liberté en abandonnant la totalité de ses biens26.

Dès qu’il avait été en âge de porter les armes, Thibaud était entré au ser­vice d’Amanieu d’Albret, sire de Langoiran, partisan fidèle des Anglais, qui parti­cipa notamment à l’expédition de 1355 au cours de laquelle Toulouse, Carcassonne et Narbonne furent ravagées. (Froissart). Lorsque Amanieu mourut en 1363 ou 1364, Thibaud, son compagnon, prit en charge la tutelle de son fils, Bérard d’Al­bret, alors âgé de 16 ans. Thibaud s’acquitta si parfaitement de cette tâche que le 13 mars 1366, Bérard lui fit donation à titre viager de la seigneurie de Saint-Magne et, neuf ans plus tard, à l’occasion du mariage de Thibaud, lui concéda définitivement St Magne, pour lui et ses héritiers, avec tous les droits : gallinage, civadage27, et justice haute et basse.

Thibaud servait les Anglais, mais aussi et à l’occasion tout autre seigneur disposé à rémunérer ses services. C’est ainsi que « lo Senhor d’Audenge » et son compagnon Arnaud-Guillem de Garnung s’engagèrent dans l’armée que le fameux Gaston Foebus, comte de Foix, avait rassemblée, en 1378, à Morlaas28. Or Foebus appartenait au camp français.

Au moment de la révolte qui, de 1368 à 1377, faillit rendre l’Aquitaine à la France, la fidélité de Thibaud à la cause anglaise fut officiellement mise en doute. Fait prisonnier, il fut enfermé à la tour de Londres. Un long procès suivit. Thibaud fut acquitté le 22 août 1381, et fut autorisé à rentrer en France le 11 mai 1384. Le 14 janvier 1382, Richard II, roi d’Angleterre, avait donné à vie à Thibaud de Puylehaut le domaine de Salles et Mios avec les revenus de ce domaine29. Entre temps, les gens du roi d’Angleterre s’étaient emparés de ses possessions. Les forteresses d’Ornon et de St-Magne avaient été prises, pillées et détruites. Thibaud fut indem­nisé par le roi d’Angleterre pour toutes ces pertes et notamment pour « le pillage de sa maison ». C’est très vraisemblablement à ce moment, dans ces circonstances et pour les mêmes motifs, que le château d’Audenge fut lui aussi pris et rasé. (Voir bulletin n° 21).

Thibaud mourut en 1388. Marie d’Ornon, veuve et sans enfants, transigea avec les frères et sœurs d’Agés, les neveux de son mari. Elle leur abandonna St-Magne, le 22 décembre 1389. Le comté d’Ornon fut saisi par le roi d’Angleterre30 et donné au comte d’Orset en 1398 ; il passa en 1409 à Henri Bowet qui devint archevêque d’York ; celui-ci vendit le comté à la jurade de Bordeaux en 1419. Les possessions de Bordeaux atteignirent ainsi Croix d’Hins, le captalat de Buch et Certes. Nous ignorons comment Audenge passa, peu après, dans la famille Mont-ferrand.

 

LES MONTFERRAND

 

Le XVe siècle fut celui des Montferrand. Cette famille fut pendant cinq siècles une des plus notoires de la province de Guyenne, parmi les Montferrand qui portaient le titre de « Premiers barons de Guyenne », on relève des archevêques, des gouverneurs, des sénéchaux et des membres du Parlement de Bordeaux.

Dans le pays de Buch, on les trouve à Audenge, Andernos d’une part, à Salles d’autre part et à peu prés à la même époque.

Au début du XVe siècle, deux branches de la famille étaient issues de Bertrand II et de Rose d’Albret, son épouse. L’une dite du « Soudan, ou Soudic, de la Trau »31 et de Landiras, l’autre dite des seigneurs d’Uza et de Salles. La première branche est aussi celle d’Audenge. Curieusement, une descendante de la branche Uza-Salles, Jacquette de Lur, allait épouser le seigneur d’Audenge, vers 1520, ainsi qu’on le verra plus loin.

Dans son étude sur Andernos, Ducaunés-Duval a commis une confusion entre les deux branches ; c’est pourquoi, il se demandait s’il n’y avait pas eu de continuité depuis les premiers Montferrand jusqu’à Jacquette de Lur. L’extrait ci-après de la généalogie des Montferrand empêche toute confusion :

GenealogieAudenge

Les Montferrand, plus encore que les captaux de Buch, furent les plus ardents défenseurs de la cause anglaise. La politique du roi d’Angleterre consistait ainsi qu’on l’a entrevu antérieurement- à tenir les seigneurs gascons dans une étroite soumission par le mécanisme des confiscations, donations ou restitutions de fiefs de façon provisoire ou définitive. Les Montferrand furent comblés de faveurs et de donations. Pierre de Montferrand était ainsi devenu seigneur de Lesparre et de Carcans (1440), seigneurie antérieurement détenue par le roi d’Angleterre. C’est sans doute dans de semblables conditions qu’il reçut Audenge Andernos et Lacanau.

Les dernières péripéties de la guerre de cent ans se terminèrent tragique­ment pour Pierre de Montferrand. Lors de la première capitulation de Bordeaux en 1451, tous les seigneurs de la Guyenne durent jurer fidélité au roi de France. Mais le Captal et Pierre de Montferrand partirent secrètement à Londres, en août 1452, pour préparer un retour des Anglais. Les hostilités reprirent. Les Montferrand combattirent, notamment à Castillon, dans les rangs des Anglais qui furent battus. Bordeaux capitula pour la seconde fois en 1453. La guerre était finie. Pierre de Montferrand qui fut banni avec vingt autres chefs de la résistance fit une dernière tentative de rébellion en 1454. Il fut pris à Poitiers et condamné comme traître à son souverain et seigneur, le roi de France. Dans sa « Chronique de Charles VII », Jean Chartier dit au Chapitre 272 que le seigneur de Lesparre fut « décapité, écartelé, mis en six pièces et exposé en divers lieux ».

La plupart des nobles s’expatrièrent spontanément, d’autre furent bannis. Marie de Bedford, veuve de Pierre de Montferrand, bien que cousine du roi d’Angleterre, vécut à Londres une existence misérable. Puis, aidée par son fils François, elle fit le commerce de la laine. Tous les fiefs des Montferrand furent saisis et confisqués.

Audenge, ainsi que Puy-Paulin, le principal fief des captaux à Bordeaux, furent attribués à Géraud d’Albret, un fidèle de la cause française, qui joua un rôle important dans la reconquête française. Le 9 novembre 1457, Géraud d’Albret établit le dénombrement des seigneuries qui lui avaient été concédées : La Trau, Portets, Landiras, Audenge, Lacanau, toutes antérieurement confisquées à Pierre de Montferrand32. Par ailleurs, Charles VII avait aussi, dès le 8 mai 1453, confirmé à Arnaud Amanieu d’Albret les donations de Lesparre et Carcans, confisquées également à Pierre de Montferrand33, Louis XI nomma son frère Charles, duc de Guyenne. Ce dernier prit de nouvelles mesures de réconciliation et restitua la plupart des fiefs à leurs anciens propriétaires : le 13 aoû 1469, il fit donation à Fran­çois de Montferrand, des seigneuries de la Trau, Portets, Audenge et Lacanau. Après le décès prématuré du duc Charles, Louis XI confirma ces donations, le 13 juin 147234.

 

LE SIECLE DES SEIGNEURS LANDAIS35

 

Le XVIe siècle fut pour le pays de Buch, celui des seigneurs landais. De 1490 à 1609, Audenge, Andernos, Lacanau demeurèrent dans le patrimoine d’une seule famille d’origine landaise qui porta successivement les noms de Castéja, de Du Puy ou Dupuy, et de Bourbon-Bazian. Si Ducaunés-Duval cite le nom des Du Puy, si les Archives Historiques de la Gironde citent incidemment les Bourbon-Bazian, qui leur succédèrent, personne ne prononce le nom de Castéja, leur nom d’origine. À plus forte raison, personne n’a précisé ce que fut cette im­portante famille.

Issus d’une famille de chevaliers du Pays de Born aux origines très ancien­nes, connue dès le 14éme siècle, les Castéja ou Castetja, allaient acquérir suc­cessivement la maison noble du Puy et porter le nom de cette terre, puis la baronnie d’Audenge, puis un grand nombre de seigneuries en Born. Ils furent ainsi propriétaires de fiefs et seigneuries à Parentis, Gastes, Ste Eulalie, Aureillan, Pontenx, St Paul et Mézos, situé plus au sud, et pour prolonger ce chapelet de fiefs, qui bordaient les lacs landais, ils achetèrent, plus au nord, Audenge, Ander­nos et Ignac, Lacanau et Tallaris et même la maison noble de Ruât avec les trois ou quatre fiefs qui lui étaient rattachés.

Une pareille évolution préfigure celle des Damanieu, les futurs captaux de Buch au XVIIIe siècle, sinon celle des Baleste-Caupos qui allaient justement racheter plusieurs des anciennes possessions Bourbon-Bazian, telles qu’Andernos Lacanau, Biscarrosse…

La baronnie d’Audenge eut donc pour propriétaires successifs après les Montferrand :

– Louis Castéja, seigneur du Puy, (1490-1500 (?))

– Jacques Dupuy, son fils sans doute, (vers 1520 )

– Suzanne Dupuy, sa fille, épouse Bourbon-Bazian (1540-1578)

– Jean et Bertrand Bourbon-Bazian, ses fils, puis Bertrand et Samuel, son neveu jusqu’en 1609.

Une autre branche se fixa à Ruat d’où elle disparut en 1620.

Origine des Castéja

Castetja était, et est encore, un château situé à mi-distance de Mézos et de St Julien-en-Born ; il n’y a pas d’autre Castetja en pays de Born. D’ailleurs, lors­que les frères Castéja achetèrent le Puy, ils signèrent l’acte au lieu de Mesplède, paroisse de St-Julien. Le Puy était une maison noble située, soit dans la paroisse de Ste Eulalie, soit dans celle de Parentis. Cette maison existait encore en 1575, car les rentes foncières dues par les tenanciers de Biscarrosse et autres lieux devaient y être payées. On ne trouve plus trace de ce lieu du Puy actuellement, même sur les premiers plans cadastraux.

Le 10 novembre 1402, « les nobles hommes Arnaud et Pierre Castéja, frères » achetèrent à Pierre de Fon, seigneur du Puy, donzet (chevalier) de la paroisse St Paul-en-Born, la maison noble du Puy, sise paroisse Ste Eulalie. Dans cette vente étaient compris les terrains situés sur la mer entre les « aygue s» qui partent des étangs de Biscarrosse et de Mimizan ; la vente comprenait aussi le Moulin de Parentis et des serfs questaux, le tout pour 600 guyennois d’or. Cet acte qui avait pour témoin Tailhaber, curé de La Teste, avait été établi par Pierre de Luc notaire à Bordeaux36.

Le 25 novembre 1405, devant le même notaire et toujours en présence du curé de La Teste, qui était alors Jean de Lauste, « Noble Arnaud Castéja » faisait donation à son frère Pierre, de sa moitié de la maison du Puy.

On trouve enfin que, en 1414, Pierre de Castéja, chevalier, prenait à ferme du chapitre de St André, le blé et le vin de St julien. Cela parait confirmer les attaches et origines des Castéja avec St Julien et le château tout proche dont ils portaient le nom.

Le 11 janvier 1469, Louis Castéja, seigneur du Puy, mais dont on ignore la filiation exacte avec Pierre Castéja (fils ou petit-fils) acheta à Jean de Hirigoyen, seigneur de Balisac-en-Cernés, la moitié de la maison de l’Espitau à St Julien.

Les Castéja à Audenge

C’est vraisemblablement vers 1495 que Louis Castéja acheta la baronnie d’Audenge, en tout cas entre 1492 et 1497.

En 1492, lors d’une nouvelle acquisition de fiefs et de droits féodaux dans la paroisse de Pontenx, Louis Castéja est qualifié « seigneur du Puy, de Fon, de Bias et autre places ». Mais en 1497, il porte le titre de « seigneur du Puy et d’Au­denge ».

Le 17 février 1497, eut lieu la vente par Alain d’Albret, comte de Dreux, de Cahors, de Penthièvre, de Périgord, vicomte de Tartas, etc. à noble homme « Louis de Castéja, seigneur du Puy et d’Audenge », de la « gentillesse et caverie du Lagens37 sise paroisse Ste Eulalie, prévauté de Born et tous les fiefs et rentes qui appartiennent au Sire d’Albret dans les paroisses de Ste Eulalie, Parentis, St Paul, tous les droits au lieu de Langoiran, paroisse de Biscarrosse et Mézos ».

Alain d’Albret vendit aussi ses droits de justice et de naufrage sous réserve d’hommage et fidélité à charge d’une paire de gants blancs. Par cet acte signé à Casteljaloux, en présence de Pierre Labat, capitaine de Castelnau de Cernés, Louis de Castéja devenait un des nobles les plus importants du Pays de Born38.

Jacques et Suzanne Dupuy

Suzanne Dupuy était la fille de Jacques Dupuy et de Jacquette de Lur, elle même fille de Pierre II de Lur que nous avons trouvé à Uza et d’Izabeau de Montferrand. Ducaunés-Duval ayant constaté qu’Audenge (en fait il disait Andernos) avait été un fief de François de Montferrand, en avait déduit que la baronnie avait dû passer par succession à Izabeau de Montferrand et enfin à Suzanne Dupuy, Dame d’Audenge. Sa déduction était fausse, il avait confondu François 1er de Montferrand, seigneur d’Uza et de Salles, et François IV, soudan de la Trau, sei­gneur d’Audenge (cf. tableau généalogique ci-dessus). Il ignorait l’ascendance des Castéja.

La filiation de Suzanne du Puy est connue sans ambiguité. Sa mère, Jac­quette de Lur, fut mariée trois fois. La généalogie des Lur-Saluces39 attribue 10 enfants à Pierre II et Izabeau de Montferrand ; Jacquette était la 8e, elle avait épousé un Bertrand de Bonnevin, écuyer, puis Jacques Dupuy et enfin Pierre de Lannes, en troisième noce. En effet, « le 11 mars 1531 ou 1532, Pierre de Lannes, escuyer. seigneur de Montolieu, au nom et comme mari de demoiselle Jacquette de Lur, donnait quittance à noble homme Bertrand de Lur, escuyer et seigneur de Salles au nom et comme tuteur de Suzanne et Izabeau Dupuy, filles et héritières de feu Jacques Dupuy, seigneur d’Audenge et de Jacquette de Lur, de la somme de 52 écus soleil, chaque écu valant 40 sols tournoiset à cause du mariage et douaire fait par feu Jacques Dupuy à la dite Jacquette de Lur ».40.

Si nous ne savons rien de plus de ce Jacques Dupuy, il est cependant hors de doute qu’il était un très proche parent, sinon le fils de Louis Castéja, seigneur du Puy et d’Audenge. En tout cas, il substitua au nom de Castéja celui de Dupuy qu’il porta exclusivement ainsi que ses filles.

Suzanne Dupuy avait hérité d’Audenge et de tous les autres fiefs de la famille.

« La Dame de Parentis et d’Audenge » épousa Gaston de Bourbon par contrat de mariage du 25 février 1534, en présence de François 1er, du roi et de la reine de Navarre41. Gaston de Bourbon était en effet un cousin de François 1er, car il était issu lui aussi de St Louis ; il était apparenté de nombreuses fois aux Albret et donc au roi et à la reine de Navarre. Son grand-père était le Duc Jean II, Connétable et Pair, 6e duc de Bourbon, qui avait eu trpis femmes, mais pas d’enfant légitime. Par contre Jean II avait eu cinq enfants naturels ; le second était Charles, fils de Louise d’Albret. Il eut lui-même quatre fils, dont le plus jeune était Gaston de Bourbon. Cette branche est connue sous le nom de Bourbon-Malauze. Gaston porta le nom et titre de Bourbon-Bazian du nom d’une terre de Bazian, située dans le Gers.

Dans la tradition de sa famille, Gaston de Bourbon-Bazian était un homme d’armes, « guidon » dans une compagnie de 100 hommes d’armes des rois de Navarre (1546), gouverneur du château Trompette dont l’office lui avait été accor­dé par ordonnance royale du 17 juin 1547 et enfin sénéchal de Navarre et de Béarn en 1550.

Gaston de Bourbon et Suzanne Dupuy eurent deux fils, Jean et Bertrand. Déjà veuve au mariage de Jean en 1564 (et même en 1563), Suzanne Dupuy partagea, le 21 janvier 1575, entre ses deux fils ses seigneuries du Born : Pontenx, Mézos, Gastes, Aureillan42. C’est ainsi que Jean devint seigneur de St Paul, Parentis, Ste Eulalie et Bertrand, seigneur de Roulie, Pontenx, Gastes et Aureillan. Les seigneuries d’Audenge. Andernos et Lacanau, restèrent en indivision après le décès de Suzanne Dupuy.

Marié le 6 juin 1564 à Françoise de Saint-Martin, fille de Jean de Saint-Martin seigneur et vicomte de Biscarosse, Jean de Bourbon-Bazian testa, le 22 avril 1604, en faveur de son fils Samuel. L’indivision d’Audenge se poursuivit entre l’oncle et le neveu.

Les Baillettes de Suzanne Dupuy

L’administration des Bourbon-Bazian laissa une trace importante et durable, importante d’abord, car les archives de la Gironde possèdent sept terriers relatifs aux différents fiefs de la famille en Born et en Buch dans lesquels les droits fonciers sont décrits et précisés; durable ensuite, car la fameuse baillette de 1571 était encore évoquée au Conseil municipal d’Audenge près de trois siècles plus tard.

Cependant et malgré l’importance de cette documentation, nous ne connais sons pas le texte de la reconnaissance féodale de 1571 par laquelle tous les habi­tants d’Audenge confirmaient Suzanne Dupuy dans ses droits et rentes foncières.

D’autre part, le 27 août de cette année 157143 Bertrand de Bourbon, agissant au nom de sa mère, concéda la baillette relative aux prés salés. Par cette baillette, Suzanne Dupuy accordait à tous les Audengeois, collectivement, la propriété des prés salés d’Audenge délimitée par le ruisseau de Badet au Nord et le ruisseau de Corn au Sud, au-delà duquel étaient les prés salés de Comprian. Cette baillette est par son contenu, très différente de celles que les Captaux accordèrent à leurs manants. Il ne s’agit pas ici de concession d’un droit de pacage, d’un droit d’usage plus ou moins limité aux besoins des habitants, mais d’une copropriété collective pleine et entière, et cela est unique dans toute la région.

Le 14 août 1768, le seigneur d’Audenge acheta aux habitants 30 journaux de prés salés en vue d’y aménager des salines44 et, en 1772, les habitants échan­gèrent tout le reste des prés salés contre 560 journaux de lande45.

À la Révolution,, les enfants de ceux qui signèrent cet échange avaient oublié cette opération et c’est en vain qu’ils revendiquèrent le pré salé d’Auden­ge46. En séance du conseil municipal du 27 janvier 1846, M. Bézian, conseiller, ancien maire, faisait encore allusion à la baillette de 1571 et à l’échange de 1772.

La paroisse de Lacanau eut aussi ses baillettes. Le 2 novembre 1572, Bertrand de Bourbon baillait à fief à Amanieu Garnung et divers autres habitants la faculté de « padouenter47 et herbager » dans les lettes de sa mère à Lacanau48. Bien que de nature différente et de portée beaucoup plus réduite, ces baillettes confir­maient la volonté de Suzanne Dupuy de faciliter les pacages dans ses propriétés côtières au bénéfice de ses tenanciers.

 

LOUIS DE PONTAC, ÉPHÉMÈRE SEIGNEUR D’AUDENGE

 

« L’Histoire de Bordeaux »49 consacre des développements à la célèbre famille de Pontac sous le titre « Une réussite moderne ». Il s’agit, en effet, des grands parlementaires des XVIIe et XVIIIe siècles. Il y est dit « qu’ils avaient fait entrer dans leur patrimoine les seigneurs et maisons nobles d’Escassefort, de L’Isle St Georges, Bisquetan, Haut-Brion, Lalande, Livrac, Queyrac, Podensac, Montplaisir, Lacanau, Audenge et Salles ».

Certes, le premier président Arnaud Pontac avait bien été seigneur de Salles où il avait construit au 17eme siècle le château actuel situé près de la Leyre, mais on peut s’étonner de leur voir attribuer Lacanau et Audenge à l’époque de la Renaissance, car nous avons trouvé Suzanne Dupuy, Dame d’Audenge, lors de son mariage en 1534, encore en 1542 lorsque Gaston de Bourbon établissait le terrier de Lacanau et enfin, en 1571, lorsque les grandes baillettes concernant les pacages furent signées par son fils.

Et cependant, Louis de Pontac, fut bien seigneur d’Audenge durant une période qui va de 1545 à environ 1563.

Cet intermède Pontac mérite d’être noté, car il est dans notre région, un des exemples de cette très vaste mutation sociologique qui substitua une noblesse de robe, d’origine bourgeoise, à la très ancienne noblesse d’épée qui avait ses origines dans la chevalerie du Moyen-Âge.

Louis de Pontac était le 5eme fils de Jean de Pontac, greffier civil et crimi­nel du parlement, issu d’une notoire famille de marchands et bourgeois bordelais, qui assurait son évolution par l’achat de charges anoblissantes telles que celle de Conseiller au Parlement.

Déjà en 1512, Jean de Pontac avait acheté Salles. Quant à Louis, il avait fait des études de droit, obtenu sa licence et avait acheté l’office de secrétaire du Roi, receveur des tailles en Armagnac50 il devint seigneur d’Audenge, dans les conditions suivantes51 :

« Dame Suzanne du Puy, dame du dit lieu, du consentement de Monsieur Gaston de Bourbon, chevalier, seigneur de Bazian, son mari, ayant vendu à réméré de trente ans à demoiselle Jacquette de Lur, sa mère, la seigneurie d’Au­denge et de Lacanau, avec tous les droits et dépendances, pour le prix de 4500 francs bordelais, quelques temps après n’ayant pas 25 ans, elle échangea le dit droit de réméré à Monsieur Louis de Pontac, contrôleur de la Chancellerie de Bordeaux, qui aurait de la dite de Lur, retiré la seigneurie dont il a été possesseur. Mais le parlement de Bordeaux aurait cassé ce contrat et comme le terme de 30 ans approche et que, etc. » (Acte passé dans la maison noble du Puy, paroisse de Parentisle 1-6-1563.)

Dans un langage moins juridique, nous dirons que Suzanne Dupuy avait vendu Audenge à sa mère mais en se réservant une faculté de rachat avant 30 ans. Elle avait aussi vendu à Louis de Pontac cette faculté, ou droit de rachat, que Louis de Pontac mit en jeu. Il annula ainsi la vente à Jacquette de Lur et devint seigneur d’Audenge.

Le Parlement de Bordeaux annula plus tard la vente de cette faculté de rachat. Les choses reprirent leur état primitif et Suzanne du Puy redevint Dame d’Audenge.

 

RAYMOND DE FORGUES

ou LA FIN D’UNE EPOQUE

 

Le 12 septembre 1609, Bertrand de Bourbon-Bazian et son neveu Samuel, co-seigneurs d’Audenge vendirent Audenge, Andernos et Ignac, Lacanau et Talaris, plus exactement, échangèrent ces fiefs contre la moitié de la prévôté d’Entre Deux Mers que leur abandonnait Raimond de Forgues, avec une soulte de 8790 livres52.

Comme Louis de Pontac, Raimond de Forgues était issu de la nouvelle aristocratie de parlementaires et hauts fonctionnaires.

Le 30 mai 1606, il avait reçu, en effet, l’office de Grand Maître Général et Réformateur des Eaux et Forêts de Guyenne, Poitou, Angoumois et Saintonge53. Il possédait plusieurs fiefs en Angoumois et était ainsi baron de Larochechandry et des Pins.

Raymond de Forgues, qui habitait Angoulême, était l’homme de confiance et l’intendant de Jean Louis de la Valette, duc d’Épernon et captal de Buch, alors gouverneur de l’Angoumois et habitant le château d’Angoulême54.

Monsieur de Forgues dont les principales propriétés se trouvaient dans les riches terres de Saintonge ne pouvait que constater la pauvreté de ses fiefs de Guyenne. Il ne les conserva pas et les trois paroisses furent successivement ven­dues.

Le 21 avril 1617, il revendit Lacanau et Talaris à Pierre Baleste, Receveur des consignations du Captalat de Buch, habitant de la Teste, pour la somme de 15.360 livres tournois55.

Peu après, mais à une date imprécise vers 1619-1620, il vendit Audenge à Jean Castaing, dit Broy, marchand de la Teste56.

Raymond de Forgues décédait peu après à Angoulême. Son testament, éta­bli le 22 août 1622, ne fournit aucune précision sur son patrimoine57. Il laissait une veuve et trois jeunes enfants. Madame Catherine Redon, sa veuve, déploya autant que son mari, une très grande activité pour la gestion des biens de la famille Ses actes sont innombrables.

Le 20 avril 1625, elle revendit à leur tour Andernos et Ignac à maître Pierre Baleste, juge du Captalat, parent du précédent, pour la somme de 7000 livres, payée à crédit.58

Ainsi, les deux Baleste et Jean Castaing avaient mis la main sur la vieille seigneurie d’Audenge qui se trouva désormais scindée en trois baronnies indépen­dantes.

Une page de notre histoire locale était tournée.

Pierre LABAT

 

18. « La crise d’une société » – Robert Boutruche, p. 83.

19. Rôles gascons de 1336. N° 22. memb. 2.

20. Rôles gascons de 1341, N° 5, memb. 18, et Drouyn XXVII -160 – A M de Bordeaux.

21. Archives historiques de la Gironde.

22. A.D.G. G 1077 (avec le chapitre de Saint-Seurin)

23. Delpit. Documents français en Angleterre – p. 86.

24. Abbé Gaillard « La baronnie de St-Magne ».

25. B. M. Bordeaux-Man. 828-42. Titres de la Maison d’Ages.

26. A.M.G.-T. 23, p. 63.

27. Gallinage : de galline, désignant poules et coqs ; Civadage : de civrade, nom gascon de l’avoine.

28. A.D. des Pyrénées-Atlantiques.

29. Coll. Moreau-Bréquigny. T. 655, p. 449.

30. Nous ignorons pourquoi.

31. Soudan, ou Soudic, serait une transformation du mot soldat.La Trau, était une place forte située dans la paroisse de Préchac

32. Société des Archives Historiques : Communication de M. Védère-26.6 1944.

33. A.N.- SS 162 -Texte dans Boutruche « La crise d’une Société », p. 490.

34. A.D.G.- c. 4156

35. La source principale de documentation est la « Collection Drouyn » aux A. M. de Bx, en particulier,le dépouillement des archives de Marcellus et de celles du château de La Tresne.

36. D’après cet acte de 1402, il existait donc un déversoir de l’étang de Biscarrosse. La carte de Belleyme de 1780 indique encore un lieu dit « Boucau » à l’ouest de l’étang ; ce qui confirme bien l’exis­tence de ce déversoir disparu sous l’invasion des sables.

37. Terre noble où l’on élevait des chevaux destinés au Roi.

38. Drouyn. Tome X, p. 214 -A.M.B.

39. A.M. Bordeaux.

40. Drouyn. T. 24. p. 276 – Archives de La Tresne (de Nacondé, notaire)

41. Dictionnaire du Père Anselme. T. 1, p. 373.

42. A.D. des Landes : G. 10

43. A.N.- Q. 287

44. Acte Dunouguey, notaire de Gujan.

45. Acte capitulaire du 30 novembre 1772, nommant quatre Syndics pour procéder à l’échange : Joseph vieilleville, chirurgien, Charles Lahens, sergent (huissier), Jean Dartenuc, syndic de la paroisse et Jean Lacone.

46. Notaire Dunouguey, Acte du 17.10.1793.

47. Pacages.

48. Minutes de Daudan, notaire de Castelnau 106. 3E3996.

49. T. IX. p. 177 et suivantes, publiée sous la direction Ch. Higounet.

50. P. Meller. Notes pour servir à l’histoire de la famille Pontac.

51. Contrat analysé par Drouyn dans les Archives Marcellus. T. X p. 226. (A.M.Bx)

52. Chadirac, notaire à Bordeaux, 3E. 3160, p. 649.

53. A.D.C. – I.B. p. 80 inventaire n° 186.

54. Plusieurs actes du Duc d’Épernon et de R. de Forgues se trouvent dans les minutes du notaire Chirade d’Angoulême.

55. Chadirac, notaire à Bordeaux.

56. D’après les archives du château de Ruat, Jean Castaing est déjà baron d’Audenge en 1620.

57. Chirade, notaire d’Angoulême.

58. A.D.Charente 2 E 340.

 

Extrait du Bulletin n° 24 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch du 2e trimestre 1980

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