Sous le sourire de la déesse (à propos de Frondaie)

SOUS LE SOURIRE DE LA DÉESSE

Dr Joseph-Charles MARDRUS

(Lire sa biographie sur Wikipédia)

Extrait de La Revue Hebdomadaire

* * *

La première fois qu’il me fut donné de rencontrer Pierre Frondaie, c’était dans l’avant-scène d’un théâtre où l’on représentait l’une de ses pièces, portée aux nues par le public. Cette pièce s’appelle encore L’Insoumise, vit toujours de sa belle vie et voyage à travers les scènes de la vaste terre, en récoltant quantité de dinars d’or.

Notre insolite contemporain, accoudé comme il l’était sur le rebord de la baignoire, m’avait produit l’effet d’un sombre jaguar avec des yeux drama­tiques de conquérant. Depuis que je le connais un peu mieux, j’ai découvert dans ce jaguar et ce conquérant un être débordant de tendresse et la plus déli­cieuse fraîcheur d’âme.

C’est mon émerveillement que ce même homme qui est aujourd’hui, pour d’innombrables lecteurs à travers l’Eu­rope, un grand technicien du roman, demeure en même temps, aux yeux d’autres admirateurs, dont j’ai l’honneur d’être, un des plus authentiques poètes de notre temps.

Car il y a toujours deux livres dans un roman de Pierre Frondaie : l’un est un récit, accessible à tous, admirable­ment construit par un infaillible archi­tecte, et l’autre un poème exaltant. Ainsi cette phrase :
« Un vent léger de mai circulait sur la mer » n’est pour le lecteur ordinaire qu’une petite phrase descriptive; pour les lecteurs poètes, elle est d’essence divine.

Né sous le sourire de la Déesse, Fron­daie reçut en apanage, dès le berceau, une série de dons que l’on voit bien rarement réunis sur la même tête. Je m’arrêterais sur ces mots n’était la parole, pieusement transcrite par mes soins des antiques hiéroglyphes :

« L’enthousiasme, dieu brûlant des poi­trines, jamais je ne l’ai refroidi : et la beauté, qui est la vérité des formes, jamais je ne l’ai offensée. »

Mais la beauté peut s’élever très haut sur l’échelle de la perfection. C’est pour­quoi je vois en Zigoël le livre de mes préférences dans l’œuvre de Pierre Fron­daie, si le fait de choisir, dans une telle œuvre, n’est pas déjà une imperti­nence.

Zigoël est « un chevalier éternel ». Sous les apparences du mauvais garçon, il est un cœur magnanime. Mais il fond sur les choses en épervier. Il perçoit, jusques en leur retraite profonde, les pulsations des cœurs féminins et les mobiles des âmes fermées. Et tout cela est exprimé, à notre intention, en une langue inouïe de résonance et d’hé­roïque simplicité.

Certes Frondaie a écrit d’autres romans et poèmes, parmi les plus insignes, je puis le dire, en modeste investigateur déjà de quelques littératures des divers climats. Je connais de lui des vers qui sont, pour n’en citer qu’un seul :
« Plus parfaits que l’eau pure et le chant des oiseaux. »

Mais ZJgo’ël demeure l’étoile polaire de la constellation où brillent l’Homme à l’Hispano, L’Eau du Nil, Iris perdue, la Côte des Dieux et tant d’étoiles fixes de notre ciel littéraire. Il est assuré de vivre aussi longtemps qu’il y aura des esprits aptes à comprendre, aimer, admirer la grande Poésie et s’en exalter.
Vous rappellerais-je quelques modu­lations en mineur, glanées à travers cette œuvre enchanteresse :
« Dans le soir vernissé de Septembre, d’heureuses fumées s’envolaient des toits pié­tines de colombes. »
« // existe des jeunes femmes qui, sous leurs guimpes de bourgeoises, portent humble­ment dans la vie le secret d’un cœur constellé. »
« Ah ! qu’ils s’écartent de l’amour ceux qui cherchent la précision : tout y est nuances inexprimables. »

Et ceci, pour justifier les mensonges d’un vieil homme à une enfant :
« Ils avaient pour but de ravir une rêveuse de cinq ans et, en ce neuf carré de roses, d’épanouir l’illusion. »
Voici encore, dans la Femme de Iakof, et sur le mode majeur, un autre son :
« Cet homme était fameux dans les combats de la finance. Les millions sortaient de sa tête et puis s’envolaient de ses mains, — comme les vautours des toits de l’Inde, — chargés de sinistres puanteurs que des jour­naux apprivoisés alambiquaient en odeurs suaves. »

Que d’autres éblouissantes choses… Mais surtout que l’on n’aille pas croire que nous soyons les seuls à nous émou­voir devant la beauté. J’ai surpris un ouvrier d’usine, homme rude et d’aspect revêche, les yeux ruisselants de larmes sur les pages de l’Eau du Nil. Et je sais également un chauffeur de taxi qui a refusé de toucher le prix d’une longue course, parce qu’il avait reconnu à mes côtés l’auteur de l’Homme à l’Hispano.

De tels faits donnent à méditer. Ils me rappellent une question qu’avait posée Carlyle, à la fin de son discours sur Shakespeare, à ses disciples, fine fleur de l’Angleterre :
« Empire Indien ou Shakespeare ? » leur demanda-t-il. Or, vous savez, n’est-ce pas, ce que représente, pour nos amis anglais, cette entité formidable qui a nom « Empire Indien ». Eh bien, tous ces jeunes gens, futurs dirigeants des destinées de la Grande-Bretagne, jail­lirent de leurs bancs, pris de délire sacré, en criant :
« Empire Indien ou pas d’Empire Indien, rien de fait, pour nous, sans Shakespeare. »

Ce choix magnifique, une fois de plus, nous donne la certitude que la primauté des divins Poètes sur les Héros non moins divins n’a jamais été contestée. Virgile, dans son jardin, prime Alexandre Olympien et César dans sa gloire ; Ho­mère prime Achille; et Milton, aveugle, prime l’héroïque Nelson, duc de Trafalgar. Cette royauté est incontestable parce que son trône est dans l’empire de l’Invisible, fût-ce dans le cœur d’un humble ouvrier d’usine ou d’un pauvre chauffeur de taxi.
Quant à notre contemporain, il sait, quand il le faut, susciter en nous les Féeries intérieures, car il est, lui aussi, un pourvoyeur d’idéal, c’est-à-dire un distributeur du « pain de l’âme ».
Mais Frondaie n’ignore rien de l’hu­main. Vous trouverez dans le trente et unième chapitre de l’Eau du Nil une scène que je puis, sans crainte de me duper, qualifier de capitale, une scène que l’Archange qui a conçu Roméo et Juliette, Cymbeline et les Sonnets aurait aimée autant que nous. Je ne saurais la dérouler ici devant vous comme il sied : j’en romprais le rythme souverain.

Il semblerait donc inexplicable que certains professionnels des lettres, quand on prononce le nom du Poète, ébauchent une sorte de sourire torve, dit « pari­sien », si déjà nous ne savions que l’on ne jette de pierres qu’aux arbres à fruits. Inutile de nous attarder là où l’on tend vainement à organiser, après le dénigrement, la conspiration du silence.

Frondaie, c’est sa richesse spirituelle et aussi, il faut bien le reconnaître, ses allures qui le desservent terriblement auprès de certains maniaques de la jalousie. Il convient tout de même de dire qu’il y a, dans les êtres à tempéra­ment exceptionnel, une force ennemie qui les habite et se trouve ainsi à la base de leurs impulsions et de leurs déboires. Clemenceau ne le savait pas assez, mais Frondaie le sait-il ? Et pourtant, il lui faudrait enfin la mater, cette force, pour ne pas être la victime de son seul véri­table ennemi…

Admirons plutôt le miracle. Il n’est pas dans le fait que le succès ait accueilli Frondaie dans tous les milieux sans exception, et qu’il ait éclaté avec cette rapidité fulgurante, sans avoir été l’effet d’un engouement ou d’une fusée de snobisme. Non ! Tout étant bien contrôlé à la lumière d’un peu de sens cri­tique, on est en droit d’admettre que le miracle est uniquement dans le fait que l’audience auprès du grand public ait été obtenue, pour une fois, par un écrivain d’une telle classe et d’une telle qualité.

D’ailleurs nous savons tous, y compris ses détracteurs, que le moindre des ouvrages de notre Poète est assez riche de beauté pour trouver sa place dans le Cartouche royal des Dynastes de l’esprit.
Et voilà pour ce qui est de Pierre Frondaie.

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Ouvrages du dr J.C. Mardrus

Les mille Nuits et une Nuit.
Édition en 16 volumes in-8°.
Édition en 8 volumes grand in-40, illustrée de miniatures persanes. (Fasquelle.)
Édition Piazza en 12 volumes grand in-40, illustrée par Léon Carré.

Le Koran1 volume in-8°. (Fasquelle.)
La Reine de Saba. (Fasquelle.)
Le Cantique des cantiques. (Fasquelle.)
L’Adolescente Sucre d’Amour. (Fasquelle.)
Pages capitales. (Fasquelle.)
Toute-Puissance de l’adepte. (H. Durville.)
L’Oiseau des hauteurs. (Emile Paul.)
Le Marié magique (Malfère.)

En préparation :

Merveilles et enchantements, récits de l’Egypte ancienne. Édition en 14 volumes in-8°.

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Cet ouvrage a été achevé d’imprimer sur les presses de la Librairie Plon le 6 avril 1936

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