Un mariage à Salles en 1752

Un mariage à Salles, en 1752,

ou

Les amours de Jeanne Villetorte

 

Sous le règle de Louis XV, le 4 octobre 1747, la paroisse de Salles enterrait son Syndic : Pierre Cazauvielh, 47 ans. Il fut inhumé au milieu de la nef de l’église.

Dans les mois qui suivirent, une invraisemblable suite de péripéties et de scandales agita la famille du défunt. La crise dura cinq ans, jour pour jour. Elle prit fin le 4 octobre 1752 lorsque Jeanne Villetorte, veuve de Pierre Cazauvielh se remaria.

C’est le récit de ce remariage que vous lirez ici.

Il est authentique, et il a été exhumé des archives du notaire de Salles déposées à Bordeaux et complété par des recherches dans les états civils de Salles et de Lugo.

Ce récit illustre parfaitement quels étaient, il y a deux cent trente ans, les usages en vigueur dans la bourgeoisie locale en matière de mariage et la façon dont les familles concevaient leurs obligations et leurs devoirs à ce sujet.

Nous avons pensé que l’authenticité de ce récit lui donnait son intérêt.

Tous les noms ont été conservés et nous pensons que, après huit géné­rations, personne ne saurait se formaliser en trouvant ici son propre nom ou celui des personnages ou des familles dont nous sommes issus les uns ou les autres.

Mais, faut-il rappeler quels étaient les usages matrimoniaux de ce temps.

Les jeunes gens ne se mariaient pas selon leurs goûts. Le mariage était l’affaire des parents. On mariait les jeunes gens dans le groupe social auquel ils appartenaient, entre familles de bourgeois, ou de marchands, ou de « laboureurs ». Les possibilités de choix étaient ainsi limités. En outre, de nombreuses interdictions étaient imposées par l’Église ayant leurs origines dans des questions de consanguinité ou d’affinité (parenté par alliance) ou spirituelle (parrainage).

Tous les mariages donnaient lieu à contrat. Les filles recevaient une dot ; le régime matrimonial était celui de la communauté des acquêts (comme aujourd’hui), mais les filles étaient déshéritées par les testaments de leurs parents au profit de leurs frères, seuls héritiers. Cependant, si les parents décédaient sans établir de testament, les filles devenaient héritières avec leurs frères.

En règle générale, les veuves étaient propriétaires de la moitié des biens acquis durant le mariage. Le testament de leur mari défunt les faisait usu­fruitières de l’ensemble du patrimoine commun.

La branche des Cazauvielh à laquelle appartenait le défunt Pierre était semble-t-il, issue d’un personnage important : Pierre Cazauvielh, avocat à la Cour du Parlement de Guyenne, docteur en Droit, juge de Salles, qui vécut entre 1600 et 1660.

À toutes les générations et cinq fois successivement, cette branche des Cazauvielh eut des filles, certes, mais toujours un fils unique.

Elle venait de subir en quelques années des deuils si nombreux que la famille se trouvait réduite à très peu de personnes :

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Pierre Cazauvielh laissait en effet une veuve de 36 ans — Jeanne Ville­torte — et quatre enfants âgés de 1 à 14 ans. Les deux plus jeunes moururent peu après leur père. Les deux aînés étaient Marguerite, 14 ans, et Pierre, 10 ans.

Sa mère, Jeanne Arnaudin, veuve de Pierron dit Vignole, lui survivait.

Il n’y avait dans la famille ni frère, oncle ou grand-oncle Cazauvielh.

Cependant, Jeanne Arnaudin avait, par ses filles, quatre autres petits-fils dont les deux aînés, Pierre Deisson, déjà marié, et son frère Jean, 21 ans, qui finissait son « apprentissage » de chirurgien.

Enfin, Jeanne Arnaudin avait un gendre, Jean Dupuch, veuf de Marie Cazauvielh, et qui avait un fils André, né d’un premier mariage.

La proche famille s’arrêtait là. Tous les autres Cazauvielh de Salles étaient des cousins éloignés.

Les questions d’héritage et de patrimoine avaient été réglées par testa­ment et la situation était la suivante :

Le défunt Pierre Cazauvielh était l’héritier général de son père Pierron qui avait établi son testament en 1740 chez Banchereau, principal notaire de Bordeaux. A défaut — précisait le testament — le petit Pierre, actuellement âgé de 10 ans, hériterait de son grand-père sous réserve, bien entendu, de l’usufruit de sa grand’mère.

En ce jour du 4 octobre 1747, le petit Pierre Cazauvielh était ainsi l’uni­que héritier de son père et de son grand-père et l’héritage, composé d’un commerce de drapier, de nombreuses terres, d’innombrables troupeaux de vaches, chèvres et brebis, de nombreux ruchers, était énorme.

Jeanne Arnaudin, la grand-mère, avait laissé à son fils défunt l’entière responsabilité du commerce, des terres et troupeaux.

Mais, il n’y avait plus personne pour se charger des affaires de la famille et le petit Pierre allait être en tutelle pendant quinze ans jusqu’à sa majorité qui était alors de 25 ans.

 

FEMME D’AFFAIRES ET AMOUREUSE

Cela étant, l’ensemble des responsabilités familiales échut à Jeanne Villetorte. Elle fit face à toutes les difficultés ; faisant preuve, au cours des années qui suivirent, d’un esprit de décision et d’une combativité hors du commun. De plus en plus, elle prit son indépendance à l’égard de sa belle-mère qui restait cependant l’usufruitière de la fortune de Pierron.

Jeanne Villetorte décida de marier sa fille Marguerite.

L’affaire était sérieuse et préoccupante. La fortune était en effet la pro­priété de son fils Pierre. Si donc, le sort tragique qui avait décimé la famille en quelques années n’était pas conjuré, le décès de Pierre ferait de sa sœur Marguerite l’unique héritière de la famille. Partant de là, le risque était grand de voir passer cette fortune dans une autre famille à l’occasion d’un mauvais mariage. C’était la pire des éventualités que pouvait redouter les familles bourgeoises de cette époque.

On en discuta ; on n’eût pas à chercher bien loin. Jean Dupuch, le gendre de Jeanne Arnaudin, fit valoir que la meilleure solution était, de toute évidence, de marier Marguerite avec son fils André. Comme il avait eu son fils d’un premier mariage, les jeunes gens n’étaient pas vraiment des cousins germains. Il n’y aurait donc pas de difficulté canonique.

Le 11 juin 1749, le juge notaire de Salles établit donc le contrat de mariage.

Selon l’usage, Jeanne Villetorte déshérita pratiquement sa fille. Elle lui constitua « les droits qui peuvent lui appartenir du chef du défunt Pierre Cazauvielh son père, avec ceux qui pourraient lui appartenir du sien propre après son décès », soit 500 livres.

La grand-mère dota aussi Marguerite de 100 livres. Mais elle ne put verser la somme, car elle n’avait plus d’argent depuis le décès de son mari.

Compte tenu de la fortune des Pierron, la dot était médiocre et certaine­ment inférieure au minimum appelé « la légitime » que Marguerite pouvait espérer.

Le 9 septembre suivant, on mariait donc Marguerite, âgée de 16 ans et André Dupuch, 19 ans. Il était maintenant greffier du juge.

M. le curé fut si bienveillant qu’il oublia l’examen des affinités. On devait régulariser le mariage deux ans plus tard.

Le petit gendre, qui était probablement déçu par la modicité de la dot de sa femme, mais sérieux et très conscient des éventualités d’héritage rap­pelées plus haut, porta un grand intérêt à la gestion de sa belle-mère.

Et cela un peu trop, sans doute, au gré de Jeanne Villetorte.

La tension monta entre eux. Deux clans se formèrent : Jeanne Arnaudin et les deux Dupuch, père et fils, d’une part ; Jeanne Villetorte, seule, d’autre part.

Or, Jeanne Villetorte commençait à porter un intérêt de plus en plus évident à un jeune homme qui l’aidait à la boutique. Sans doute, aurait-on ignoré le genre de services que le jeune homme pouvait rendre à Jeanne, mais il apparut que les choses étaient sérieuses. Un projet de mariage était en gestation.

Jeanne avait elle-même quelques droits dans la fortune des Cazauvielh, puisqu’elle avait été mariée sous le régime de la communauté des acquêts, mais il n’y avait pas eu d’inventaire ni au décès de Pierron, ni au décès de Pierre Cazauvielh. La situation était confuse.

Jeanne fit à sa belle-mère une demande visant — semble-t-il — à obtenir la libre disposition de son dû, peut-être en vue de se constituer une dot.

N’obtenant pas satisfaction et ne pouvant non plus s’adresser au juge-notaire de Salles (André était son greffier) ni au Procureur d’Office (Jean Dupuch se trouvant être aussi le gendre du Procureur Larauza, par son troi­sième mariage), elle fit appel au notaire Perroy, de Belin, pour présenter officiellement sa requête à sa belle-mère. C’était une insulte. C’en était trop. Le scandale éclata.

Le clan Cazauvielh-Dupuch, qui avait dans sa manche le Juge Jacques Gourgon de Précy, et le Procureur François Larauza, passa à la contre-attaque.

Le 19 janvier 1750, le Juge Jacques Gourgon de Précy, flanqué du Pro­cureur François Larauza, se présenta au domicile des Cazauvielh. Il était porteur d’une sommation de la belle-mère adressée à sa belle-fille qui avait pour objet de conserver les bien des Cazauvielh, mais aussi et surtout de pré­venir les intentions matrimoniales de Jeanne, sa belle-fille.

Cette sommation était ainsi rédigée :

« Sommation par Jeanne Arnaudin, veuve Cazauvielh, à sa bru Jeanne Villetorte. Répond à la requête de Jeanne Villetorte, par Perroy, notaire.

Elle a fait avec son mari, décédé, des acquêts considérables, une boutique « de draperie, toile et autres marchandises, billets, promesses obligations et « argent, bestiaux et abeilles, dont la comparente a la jouissance et la libre « disposition de la moitié. Et de plus, son mari lui a fait donation sa vie « par son testament du 14 octobre 1740, son fils continuant le commerce de son père conjointement avec la comparente ;

Mais il vint à décéder, il y a deux ans, laissant trois filles et un garçon « lequel il nomma son héritier, deux filles sont décédées, l’autre mariée avec André Dupuch.

Mais la veuve n’a pas fait d’inventaire.

Elle s’est emparée du commerce regardant sa belle-mère qui est maintenant comme une servante et aurait pris un jeune homme qui n’a pas plus d’estime qu’elle pour la comparente.

Conduite très suspecte pour la réputation de la dite Villetorte, soit pour les pauvres mineurs, soit même pour la dite comparente qui se voit dépouillée de tout et forcée de souffrir un jeune homme suspect de tout.

Voilà les raisons qui ont donné lieu à la dite Arnaudin de requérir les officiers de justice pour la conservation des biens de ses petits-enfants et pour remédier à un plus grand mal qui serait infailliblement arrivé par le convoi de la dite Villetorte qui est plus près qu’on pense. « 

Le texte rappelle enfin qu’il existe un coffre contenant 7 000 livres que Jeanne refuse à ouvrir.

On ne pouvait être plus explicite.

Le 27 janvier, le même tribunal se présentait au domicile de Jeanne Villetorte, afin de procéder à l’inventaire de tout ce qui s’y trouvait.

Les opérations devaient durer plusieurs journées. Nous en connaissons tous les détails.

Jeanne Villetorte s’opposa par tous moyens à cette abomination, utilisant, mais en vain, toutes les ruses.

Refus d’abord de donner les clefs du fameux coffre aux pièces d’or.

Les magistrats ripostèrent en bons juristes :

– Réquisition immédiate du Procureur Larauza ;

– Ordonnance du Juge de Précy d’aller quérir Jean Boissier, serrurier ;

– Arrivée de Boissier, ouverture, décompte ;

– Inventaire par le notaire de Précy.

Il y avait bien plusieurs centaines de louis et d’écus et près de 7 000 livres comme prévu. On remit le trésor à Jeanne Arnaudin.

Reprise de séance à 2 heures de relevé. Inventaire des autres pièces de la maison, du mobilier, armoires, coffres et titres de famille.

La liste des titres fut établie : titres d’achat, baillettes à fief, cessions de créances. Cela tient plusieurs pages.

Le lendemain, Jeanne Villetorte avait disparu. Elle était en voyage.

Nouvelle mise en scène : réquisition du Procureur, ordonnances du Juge, poursuite des inventaires en l’absence de Jeanne.

Le jour suivant, Messire Perroy arriva de Belin. Il faisait, au nom de Jeanne Villetorte, interdiction de poursuivre les inventaires.

Le tribunal reprit, imperturbable, le même processus et passa outre. Le jour après, ce fut l’inventaire des bestiaux. En fait, on y renonça. Il n’était pas possible de compter les centaines de brebis, chèvres et vaches.

On consigna qu’il y avait 220 chèvres, 380 brebis, on nota le nombre des ruches. De même, le notaire renonça à se rendre chez les nombreuses familles chez qui on avait loué vaches et bœufs. Étant rappelé ici, que le bœuf, par son utilisation, était le camion de 5 tonnes de l’époque.

Le tout fut évalué 15000 livres. Chiffre manifestement minoré. Disons un minimum de 120 à 150 millions d’anciens francs. Faudrait-il encore ajouter le prix des terres et des propriétés.

Jeanne Villetorte ne perdit pas sa combativité.

Le litige se poursuivit entre gendre et belle-mère.

Un procès eut lieu au Tribunal du Sénéchal de Guyenne. Jeanne le gagna. Il y eut appel. On alla devant l’instance suprême : la Cour du Parlement de Bordeaux. Jeanne Villetorte gagna le second procès au printemps 1751.

Le 3 septembre suivant, dans l’étude du notaire de Précy, André Dupuch versait à sa belle-mère le remboursement de 418 livres pour les frais de procès qu’il avait perdus. Il avait — par mauvais calcul — dilapidé plusieurs fois la dot de sa femme.

Jeanne Arnaudin, la grand-mère, mourut trois semaines plus tard.

 

JEANNE VILLETORTE SE REMARIE

L’histoire ne dit pas ce qu’il advint du « jeune homme suspect de tout » dont l’intrusion dans la famille Cazauvielh avait été à l’origine des scandales.

Jeanne renonça au projet de mariage qu’elle avait osé former contre le gré de sa belle-famille et les usages du milieu où elle était née.

Tout n’était pas terminé. On en était au même point que quatre ans plus tôt. Née en 1711, Jeanne portait une jeune quarantaine et voulait toujours se remarier.

Tout bien considéré, l’âge de Jeanne, les exigences sociales et familiales, les incompatibilités et le souvenir tout frais des scandales passés, le mariage de Jeanne, dans des conditions favorables, s’avérait impossible.

Alors, un esprit logique eut une idée géniale.Puisqu’il était impossible de trouver ailleurs, on décida, comme pour André Dupuch, de rester entre soi, en famille. On choisit le seul et unique garçon disponible, le jeune Jean Deisson, chirurgien.

À tous égards, le parti était excellent. Jean était issu des familles Cazauvielh et Deisson, les premières de Salles et de Lugo. Mais il avait seize ans de moins que Jeanne et il était son neveu.

Qui discuta des accordailles ? Qui se chargea de persuader le jeune homme ? On ne sait. On peut penser que Jeanne ne fit pas de difficultés ; elle avait le goût des jeunes hommes comme chacun le savait maintenant.

Le curé cria au scandale : il ne marierait pas. D’ailleurs, comme il le faisait en cas de doute sur les affinités et consanguinités, il établit les filia­tions de Jean et de Jeanne en remontant jusqu’à leur tri-aïeul, c’est-à-dire au quatrième degré selon la terminologie du Droit Canon.

Il trouva des empêchements qui s’ajoutaient à cette affinité du second degré dont il n’avait jamais vu cas semblable.

On décida de surmonter tous ces empêchements. On savait la grande bienveillance de Mgr l’Archevêque et l’immensité de ses besoins d’argent. On rappela sans doute, si besoin était, en quelle haute estime, l’Archevêque tenait la famille. On se souvenait encore que, en 1601, le grand-père Étienne Cazauvielh qui était notaire et le fondateur de la famille, eut l’insigne honneur d’héberger dans sa maison le Cardinal François de Sourdis, en tournée à Salles.

M. le curé prépara la requête auprès de son évêque, en vue de la dispense des troisième et quatrième degré et l’illustrissime Louis Jacques d’Audibert de Lussan, archevêque de Bordeaux, accepta d’accorder les dis­penses des troisième et quatrième degrés.

Mais cette dispense ne suffisait pas. On fit le maximum. On prit les meil­leurs avocats et conseillers et on établit un important dossier qui partit à Rome. On fit des prières pour le succès de la requête. Les avocats étaient bons, les arguments convaincants.

Enfin, Sa Sainteté le Pape Benoît XIV accorda la dispense des premier et second degrés d’affinité de tante à neveu par alliance. Une bulle du pape parvint à Bordeaux. L’affaire était réglée.

Le 4 octobre 1752, dans l’église de Salles, Sieur Jean Deisson, Maître Chirurgien, fils naturel et légitime de Feu Pierre Deisson et de Marie Cazauvielh, épousait Jeanne Villetorte, marchande, fille naturelle et légitime de Feux Pierre Villetorte et Marie Dumora, veuve de Pierre Cazauvielh, majeure.

Le mariage fut heureux. Une fille naquit de cette union. Plus tard, on devait la marier au notaire de Salles : J. Giraudeau.

Le temps passa. On oublia.

Le 12 mars 1781, Jeanne Villetorte était inhumée dans l’Eglise de Salles, bien que cette pratique fut interdite depuis longtemps déjà. Elle avait 70 ans.

Pierre LABAT.

 

N.-B. — Pour les curieux de généalogie, signalons parmi les nombreux descendants de Jeanne Villetorte, les députés Octave et René Cazauvielh, de Salles et Belin. Issus de Marguerite et d’André Dupuch, ils exercèrent leur mandat dans notre circonscription au début de ce siècle.

Sources : Archives des registres paroissiaux de Lugo et Salles. Archives départementales de la Gironde. Série des notaires : de Précy, à Salles, et Banchereau, à Bordeaux. Série ecclésiastique.

 

Extrait du Bulletin n° 7 du 1er trimestre 1976 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

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