Une lettre de l’abbé Mouls

Une lettre de l’abbé Mouls

 

Nos collègues et lecteurs se souviennent des efforts que nous avons tentés pour obtenir que cessassent l’injuste oubli et la honteuse ingratitude dont continue à être victime l’abbé Mouls, fondateur d’Arcachon.,

Aucun d’eux n’a oublié, sans doute. la pétition que nous adressâmes à ce sujet au Conseil Municipal de la dite Ville pour ‘essayer d’obtenir, qu’en attendant mieux, le nom de cet ecclésiastique soit donné à une rue, par exemple à la rue de la Mairie. Un tel édifice n’existerait pas là, en effet, sans la campagne de Mouls et de Lamarque de Plaisance en faveur de l’autonomie de notre territoire. Notre demande a été renvoyée à une commission et, depuis, nous n’avons plus entendu parler de rien.

Chacun se rappelle aussi certainement de notre brochure de propagande publiée sous le titre d’Étude biographique et philosophique sur l’abbé Mouls, fondateur d’Arcachon, brochure dont il nous reste encore quelques exemplaires à la disposition des amateurs de curiosités historiques et de raretés bibliographiques1.

Continuant notre tâche d’historien fidèle, désintéressé, impartial, de tout ce qui concerne notre commune et notre région, nous avons recherché tous les documents de nature à compléter l’étude dont il s ‘agit dans le but de la transformer en un livre pouvant honorablement prendre place dans les annales du pays.

Nous avons eu la bonne fortune, entre autres renseignements précieux, de retrouver dans ce qui reste de la collection d’un journal devenu très rare et que l’on croyait même perdu, La Tribune de Bordeaux2, une lettre par laquelle l’abbé Mouls lui-même explique les motifs de son départ d’Arcachon.

Nous sommes d’autant plus heureux de cette trouvaille que la missive en question reflète exactement l’état d’esprit que les circonstances de ce départ nous avait permis, dans notre Étude. d’attribuer au fugitif.

Voici la lettre en question, dont le destinataire était le deuxième des maires d’Arcachon, le Vicomte Héricard de Thury, élu grâce à la propagande que Mouls, lequel jouissait alors d’une influence considérable, avait faite en sa faveur :

« Mon cher ami,

Vous êtes désolé et stupéfait de ma rupture avec l’Église Ro­maine.

Mon passé, me dites-vous, mon présent et mes légitimes espé­rances, d’avenir ne permettaient nullement de le pressentir­.

Aussi la lecture de mon manifeste du 10 mars a-t-elle produit sur vous l’effet d’un coup de tonnerre subit et inattendu.

Depuis cette époque, vous gémissez sur mon malheureux sort que vous attribuez à un de mes amis. Et votre amitié pour moi vous porte à m’annoncer qu’un ami est tout disposé à intervenir immédiate­ment en ma faveur auprès du Saint-Père, moyennant une rétractation qui m’est bien facile, puisqu’il n’est pas démontré que j’ai signé le manifeste Junqua.

Mon cher ami, merci mille fois de l’intérêt que vous me portez. Connaissant à fond votre cœur, je n’en suis pas étonné.

Si quelqu’un, après ma famille, était capable de me faire revenir sur ma détermination, ce serait vous. Je souffre horriblement en pen­sant que vous souffrez pour moi et si mes lettres vous arrachent des larmes, les vôtres me plongent dans un océan de tristesse.

Depuis trois semaines, je brûlais du désir d’avoir des nouvelles de ma famille et de la vôtre. Eh bien, cher ami, croiriez-vous qu’après les avoir reçues, je suis resté trois jours sans oser les lire et qu’il m’en a fallu trois autres pour en achever la lecture tant. était vive et profonde mon émotion.

Que n’ai-je pas souffert depuis quelque temps ! Je n’aurais. ja­mais cru qu’on pourrait résister à tant de douleur ! Mais le sacrifice est consommé. J’ai passé le Rubicon et je ne reviendrai jamais sur ma décision.

Vous savez, mon cher ami, si je vous aime et si je chéris ma famille. Gardez-moi votre amitié. La mienne ne vous fera jamais dé­faut. Mais laissez-moi invoquer aujourd’hui le principe sacré que vous connaissez aussi bien que moi : Amicus Plato sed magis amica véritas. La vérité avant tout. Je l’ai trouvée. Je la suivrai fidèlement jus­qu’à la mort.

Élevé comme vous par des parents éminemment chrétiens, dans les doctrines de l’Église romaine, j’ai embrassé la carrière ecclésiastique.

Pendant quinze ans j’ai exercé le ministère avec une foi et un zèle infatigables.

J’ai prêché des retraites, des carêmes et donné des missions dans un bon nombre de paroisses et dans plusieurs diocèses. J’ai bâti qua­tre églises3, trois presbytères4 et contribué puissamment, vous le savez, à la fondation de notre chère ville d’Arcachon. Mais hélas ! quand j’ai vu que celui qui. dans ses discours solennels, et dans ses Lettres pastorales m’avait appelé l’Apôtre du diocèse, l’homme puissant en paroles et en œuvres, etc. m’abandon­nait injustement et me rejetait comme on jette, après s’en être servi. une écorce de citron :

Quand j’ai vu que celui qui devait être mon père devenait mon bourreau systématique par suite d’une influence occulte que je dévoilerai plus tard5.

Quand j’ai vu que loin, bien loin de tenir les promesses verbales et écrites qu’il m’avait faites pour me déterminer, après deux refus de ma part, d’accepter un canonicat à Bordeaux, il me donnait pour successeur à Arcachon des religieux6 qui, depuis dix ans, convoitaient indignement mon poste et se trouvaient mes ennemis acharnés ;

Enfin, quand j’ai vu qu’à Bordeaux il poursuivait sans relâche en tout et pour tout un malheureux chanoine qui s’était sacrifié pour le diocèse, la dernière goutte est tombée dans mon calice d’amertume.

Rassasié d’injustice et d’opprobre, crucifié moralement par les Pharisiens et les Princes des prêtres, me souvenant trop bien des grosses affaires archiépiscopales Montariol, de Meilhac, si connues à Bordeaux; et ailleurs, dont le drame émouvant avait eu son dénouement à Arcachon et auxquelles j’avais été mêlé pour en atténuer le scandale, en faveur de l’archevêché.

Ne perdant pas de vue ce qui se passait dans la rue du Hâ, le fameux mariaqe Pescator, etc. etc. , je me suis dit à moi même :

« Est-il possible que la religion véritable ait de tels représentants ? » ;

Le doute a envahi mon âme. Portant un regard attentif sur l’édi­fice de mes connaissances religieuses, après un sérieux examen, je rai trouvé tout en ruines ; au séminaire, on ne m’avait enseigné que l’erreur ; comme vous avez pu le remarquer, mon cher ami, malgré mon extrême, réserve, dans mes fréquents entretiens, l’encyclique et le Syllabus, antithèse de notre siècle, m’avaient sérieusement ébranlé, quand le dogme nouveau de l’infaillibilité vint m’apprendre que celui qui osait se faire proclamer Dieu n’était plus le chef de l’Eglise et qu’en reconnaissant son chef visible comme Dieu, l’Église romaine n’avait aucun droit à se donner pour l’Église véritable du Christ ;

Qu’au demeurant, l’absence de toute convocation régulière, de toute liberté et de l’application: du grand principe quod semper, quod ubique, quod ab omnibus admittitur, rendait nulle la proclamation du dogme de l’infaillibilité démenti par l’histoire et le simple bon sens.

Depuis quelque temps, je n’appartenais plus d’esprit et de cœur, à l’Église romaine que j’accusais d’erreur et je préparais en silence, n’osant pas encore me manifester à cause de ma famille et de mes amis, je préparais avec le docteur Junqua, un véritable manifeste lors­que l’inqualifiable visite domiciliaire du 12 mars précipita ma rupture éclatante avec Rome.

En présence de cette mesure arbitraire qui pouvait en entraîner d’autres de même nature et ne me laisser dans l’avenir aucune sécurité, l’âme remplie d’indignation et de dégoût, je quittai subitement là France après avoir autorisé verbalement un ami commun, le Dr Junqua, à mettre simplement mon nom au bas du manifeste que vous savez. Depuis cette époque (plus d’un mois) j’ai gardé un profond silence. Tout autre que Monseigneur l’aurait respecté. S’il avait comme vous pratiqué la charité chrétienne, il aurait pensé comme vous, jusqu’à preuve contraire, vu mon absence, que je n’avais pas adhéré au manifeste Junqua.

Mais non. Peu satisfait d’avoir anéanti mon présent et mon avenir en provoquant une visite domiciliaire, il croit ou feint de croire à mon adhésion à ce manifeste et, par exploit d’huissier, il m’ordonne solennellement de quitter la soutane en me menaçant du bras séculier. Puisque Monseigneur me force à descendre dans l’arène, je lui apprendrai à respecter la dignité de ses prêtres. Et si, pour ma défense, il faut parler des tristes affaires Montariol, de Meilhac, Pescator, Montijo, etc. que je connais à fond, je le ferai bientôt sans ména­gement et en toute liberté. S’il y a scandale, tant pis pour Monseigneur qui en sera la cause unique.

En attendant, catholique et voulant rester catholique selon le vrai catholicisme des temps primitifs; prêtre in oeternum et voulant rester prêtre, dans l’impossibilité d’exercer actuellement en France les fonctions du ministère, j’ai demandé l’hospitali1é à la libre Belgique, où règne la liberté des cultes. Un comité central, composé en grande partie des notables de Bruxelles, a mis à la disposition de l’œuvre de la réforme religieuse la jolie et grande chapelle de Berlai­mont, au centre de la ville.­

Les fidèles manifestent en foule le désir d’y entendre bientôt la parole divine, de reconnaître l’Évangile véritable et de saluer la religion du progrès et de l’avenir.

Mon cher vicomte, loin de moi la pensée de vouloir, par ce récit, troubler vos croyances religieuses qui sont opposées aux miennes. Je les respecte et vous demande seulement la réciprocité. Votre bonne foi, votre conduite exemplaire me disent bien haut que par des sen­tiers différents nous tendons au même but et qu’il peut bien nous être donné, après les épreuves de cette vie si courte, de jouir ensemble de l’éternelle félicité.

En attendant, je viens solliciter de votre affection inaltérable pour votre ami une très grande faveur qui n’a rien de commun avec nos convictions respectives.

Vous savez que je dois être jugé aux Assises pour un simple délit de presse sous la prévention d’outrage à la morale religieuse (lisez ultramontaine) pour la publication d’un feuilleton anonyme (Mystères d’un évêché, scènes de la vie jésuitique) inséré dans le journal la Tribune et dont le cardinal m’impute gratuitement la paternité.

J’ai lu attentivement le dit feuilleton ; n’est-ce pas un roman plutôt qu’une histoire ? Comme personne n’y est désigné nominative­ment, le prélat qui voudrait y trouver son portrait ne mériterait-il pas cent fois mieux les Assises que l’auteur du roman prétendu historique ? Je n’y ai vu nulle part la morale religieuse outragée, mais bien la morale ultramontaine dévoilée. Du reste, journellement on publie sur la confession et le célibat dans les journaux, les brochures et les livres, même dans ceux destinés à initier le jeune lévite aux mystères du sacerdoce, des détails intimes, psychologiques bien autrement égrillards que les articles incriminés.

Il est impossible que le jury et le bras séculier qui laissent cir­culer en toute liberté des livres comme le Compendium de Saint-Ligo­ri, la Théologie morale du Cardinal Gousset, de Mgr Bouvier et tutti quanti fassent un grief sérieux à l’auteur anonyme des Mystères d’un évêché, relativement à ses principes de morale religieuse.

Si, par impossible, un verdict d’acquittement n’était pas rendu, il faudrait désespérer de notre siècle qui serait au service de l’ultra­montanisme et de l’inquisition, mais il n’en sera pas ainsi : la justice de ma cause me porte à compter sur un acquittement complet. Toutefois, je n’ai pas oublié la parole célèbre de ce jurisconsulte qui aurait pris la fuite si on l’eût accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame.

On a dit aussi: donnez-moi deux lignes écrites par un homme et je le ferai pendre. Mieux que moi, mon cher avocat, vous savez que d’ordinaire tout prévenu doit être coupable, qu’on fouille sans pitié la vie publique et privée de l’accusé bien mieux que ne le fait à Rome l’a­vocat du diable pour empêcher la canonisation d’un saint.

Sans avoir des prétentions à la sainteté, je ne voudrais pas être regardé comme un malhonnête homme. Il me semble que personne ne connaît aussi bien que vous ma vie publique et privée.

Je viens donc vous prier, mon cher ami, de vouloir bien la dé­fendre avec votre esprit élevé et votre cœur généreux si elle est atta­quée en dehors de mes croyances d’aujourd’hui, qui ne sont pas les vôtres et sur lesquelles votre amitié gardera un profond silence.

Vous obligerez infiniment celui qui vous prie d’agréer, mon cher ami, ses meilleurs souvenirs.

X. MOULS

Bruxelles, le 15 avril 1872″

 Mouls

À gauche, l’abbé Mouls, curé d’Arcachon ; à droite le même dix ans plus tard en costume de prêtre dissident.

CONCLUSION

Ainsi donc, il est bien entendu, et nous n’avons jamais eu la pré­tention de le dissimuler, que la doctrine religieuse de l’abbé Mouls s’était profondément ressentie des persécutions odieuses dont il avait été victime de la part d’une certaine cabale arcachonnaise et de l’injustice par laquelle son archevêque, le cardinal Donnet, l’avait sacrifié à cette cabale. Il faut se montrer imbu de partis pris transmissibles de père en fils et invétérés à son égard pour ne pas comprendre le choc moral que subit cet homme à la suite de tribulations et de déceptions telles qu’on en voit rarement de pareilles.

Répudié par ceux-là même qui lui devaient leur place au soleil dans la nouvelle commune dont il était le père, chassé de cette commune comme un malfaiteur, disgracié par la faiblesse, la lâcheté et l’hypocrisie de ses supérieurs hiérarchiques, il se retourna contre ceux-ci, contre une organisation sacerdotale qu’il rendait responsable de ses malheurs. De cette organisation il avait depuis longtemps cru constater les défauts sans rien dire. L’esprit de discipline lui fermait la bouche. Il n’hésita plus, dans son désarroi et dans sa rancœur, à briser les liens qui les lui faisait supporter. Il se rallia non point à une religion nouvelle mais à une façon plus logique selon lui de concevoir l’ancienne. Se laissa-t-il réellement aller à mettre au grand jour dans un ouvrage qu’on lui attribue, des vices honteux représentés dans cet ouvrage comme étant le propre – ou plutôt le malpropre – d’un évêque ? Il ne l’a jamais avoué et nul ne le sait.

Mais la chose fut-elle exacte avec le reste qu’il y aurait exclusive­ment là un mouvement de l’âme, un accès de sincérité ou un élan de l’i­magination formant un chapitre assez naturel comme suite à un autre qui ne l’était guère. Tous les prêtres ne sont pas des saints. Rien ne les obli­ge à avoir la vocation du martyr.

Il ne nous appartient pas, à une époque où le sectarisme religieux n,’est plus dans les lois et subsiste si peu dans nos mœurs, de jeter l’a­nathème sur le fondateur d’Arcachon parce qu’il refusa de s’immoler de bonne grâce. Les délits d’opinion n’existent plus de nos jours ; ils ne furent jamais un déshonneur pour personne ; 1a conduite de l’abbé Moule au point de vue dogmatique comme prêtre, au point de vue moral com­me romancier n’a rien à voir avec son rôle prépondérant et décisif dans là création et la progression de la ville dont il fut le premier curé. Un seul devoir nous incombe : rétablir son nom dans l’histoire d’où l’on a vou­lu stupidement le bannir et lui rendre les honneurs qui lui sont dus pour sa féconde initiative.

Albert de RICAUDY

1. Contre 5 francs, édition ordinaire, et 20 francs, édition de luxe, adressés à M. le trésorier de notre Société, 12, avenue Régnauld, Arcachon

2. La Tribune de Bordeaux du 1er mai 1872.

3. Notre-Dame et Saint-Ferdinand d’Arcachon, Notre-Dame de Bon Secours à Montigaud et Saint-Pierre de Cazaux.

4. Ceux des trois paroisses ci-dessus nommées.

5. Celle de Lamarque de Plaisance devenu l’ennemi de son collaborateur du début.

6. Les Oblats de Talence.

Extrait de la Revue Historique du Pays de Buch n° 13 de juillet 1931

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